L’extravagance gasconne (source OpenEdition Journals)

Il y a deux siècles et demi, la guerre de Sept Ans (1756-1763) était loin de se cantonner aux seuls affrontements armés, terrestres ou navals. La guerre de propagande et la guerre psychologique y tenaient déjà une place centrale. L’année 1756 fut à cet égard un modèle du genre. Alors que les hostilités étaient engagées depuis deux ans en Amérique du Nord entre la France et la Grande-Bretagne, la France réussit en Europe une formidable opération de brouillage d’informations. L’historien britannique contemporain de la Guerre de Sept Ans, John Entik, a utilisé le mot gasconade pour la décrire. En effet, gasconade est aussi un terme anglais depuis le XVIIIe siècle, transposé du français « gasconnade », signifiant fanfaronnade ou vantardise de Gascon. En réalité, une telle expression haute en couleur (on dirait plus sobrement infox de nos jours) est à la mesure du véritable traumatisme qu’ont vécu les Britanniques cette année-là, en Europe et en Amérique du Nord. Voici comment la gasconnade a forgé les victoires de l’année glorieuse des Français (avec une petite surprise à la fin) …

Le coup d’éclat de Minorque

En cette année 1756, la société anglaise prend peur. Et si la France envahissait l’Angleterre ? En fait, la Grande-Bretagne vit un véritable psychodrame. Les britanniques ont subi des échecs militaires retentissants dans la vallée de l’Ohio, en Amérique du Nord, et s’inquiètent de l’évolution de la situation diplomatique en Europe. Dès le début de l’année 1756, ils redoutent particulièrement une invasion française sur leurs côtes, à partir d’un débarquement à Londres et à Portsmouth. Il est vrai que les Français commencent à attirer l’œil des Britanniques sur les convois de munitions et les mouvements de troupes qu’ils font converger vers la Manche. Mais cette opération de brouillage d’informations (la « gasconnade ») n’est qu’un leurre destiné à fixer le regard des Britanniques sur la Manche et les détourner du véritable objectif de Louis XV : l’île de Minorque (Baléares). Devenue une possession britannique en 1708, Minorque est une base stratégique essentielle pour contrôler la Méditerranée occidentale.

Prise de Port-Mahon sur l’île de Minorque, le 29 juin 1756 (artiste Jean-Baptiste Martin le jeune, domaine public)

Le 6 avril, les Britanniques font enfin partir une escadre de Portsmouth, conduite par l’amiral John Byng, à destination des Baléares, sans réaliser que les circonstances et le rapport de forces ne jouent pas en leur faveur. Le 10 avril, l’expédition française quitte Toulon sans difficulté, commandée par deux officiers chevronnés. Le marquis de La Galissonnière, né à Rochefort, ancien commandant général de la Nouvelle-France, a pris le commandement de la flotte chargée d’escorter le convoi. Le maréchal-duc de Richelieu, petit-neveu du cardinal, conduit les forces terrestres destinées à conquérir Minorque. Le 29 juin, les Français se rendent maîtres de l’île, au prix de lourdes pertes, et en chassent les Britanniques. Mais la gasconnade française a porté ses fruits. Elle prend d’ailleurs tout son sens quand on pense que Richelieu venait d’être nommé gouverneur de la Guyenne qui couvrait les intendances de Bordeaux, Montauban, Auch et Pau. Honneur aux Gascons ! A l’automne suivant, la défaite honteuse de Minorque provoque une crise politique majeure à Londres. Le camouflet est d’autant plus déshonorant que la spirale de l’échec persiste en Amérique du Nord …

La manœuvre victorieuse d’Oswego

Carte des opérations en Amérique du Nord (auteur Sémhur, licence CC BY-SA 3.0)

En ce mois de juin 1756, les colons anglo-américains de la vallée de l’Ohio vivent dans la terreur, épouvantés depuis l’automne par les nombreux raids meurtriers des alliés amérindiens des Français. Soucieux de renforcer la défense du lac Champlain, le marquis de Vaudreuil, gouverneur général de la Nouvelle-France, vient de faire construire le fort Carillon (voir carte). Il ne redoute manifestement pas une incursion britannique vers Québec, même si le lac Champlain est la voie de communication la plus courte pour y parvenir. Sa priorité est de protéger le fort Niagara, sur le lac Ontario, convoité par les Britanniques, qui défend un passage crucial vers les Pays d’En Haut. En fin stratège, il conçoit alors de s’emparer du fort Oswego, plus à l’est sur le lac Ontario, dont la position avancée est vitale pour le commerce britannique vers le Nord. Mais les préparatifs militaires sont longs et la saison bien avancée…

Plaque marquant le site de l’ancien fort Oswego (Chouaguen pour les Français), détruit par Montcalm le 14 août 1756, situé à Oswego (New York), à l’embouchure de la rivière Oswego (photo John Stanton, licence CC BY-SA 3.0)

Et c’est là que Vaudreuil, en bon Canadien affable qui connaît parfaitement le pays et les hommes, agit avec toute la ruse d’un Gascon qu’il n’est pas. Il est parfaitement maître de la préparation de la campagne militaire, même si le roi lui a imposé un commandant de ses troupes en Amérique, le très vif marquis de Montcalm, issu d’une vieille famille du Rouergue. Subordonné en tout au gouverneur général, Montcalm est secondé par le chevalier de Lévis, un ancien authentique cadet de Gascogne. La manœuvre de diversion se met alors en place. A la fin juin, Vaudreuil envoie Montcalm et Lévis au fort Carillon où Lévis a pour instruction d’organiser la défense du lac Champlain. Pendant tout l’été, Lévis s’emploie à attaquer les établissements frontaliers anglo-américains et oblige les Britanniques à maintenir des effectifs sur place. Ceux-ci ont maintenant l’œil fixé sur le sud du lac Champlain et négligent désormais la région du lac Ontario. Le piège de Vaudreuil se referme…

Dès la mi-juillet, Montcalm est reparti à Montréal pour prendre le commandement de l’expédition du fort Oswego. Avec une ligne de ravitaillement coupée depuis le printemps, la place d’Oswego est de plus en plus isolée. Les Français, les Canadiens et leurs alliés amérindiens sont plus que jamais maîtres de la région. A la mi-août, après un court bombardement d’artillerie, les Britanniques sont contraints de hisser le drapeau blanc, en concédant un nombre considérable de prisonniers de guerre. Le fort est détruit et la victoire française totale. Incontestablement, Vaudreuil a gagné son pari audacieux qui a tout de la roublardise, c’est-à-dire d’une véritable gasconnade. Hélas, par la suite, la Guerre de Sept Ans sera beaucoup moins glorieuse pour les Français. Mais attardons-nous un peu sur le territoire américain, plus à l’ouest, où une petite surprise nous attend…

Gasconnade au Missouri

Figurez-vous que dans le Missouri, à l’ouest de Saint-Louis, une petite ville de moins de 300 habitants est nommée Gasconade, dans le comté de Gasconade, à l‘embouchure la rivière Gasconade qui se jette dans le Missouri ! Le premier Blanc connu pour avoir exploré la rivière, en 1719, est le capitaine de marine Claude Charles Dutisné. Il l’a nommée « rivière Bleue ». Et c’est peu après qu’un autre explorateur français, probablement un Gascon, a attribué à la rivière son nom actuel. Comment ne pas voir une nouvelle ruse de Gascon dans le cours extrêmement sinueux de la rivière Gasconade ! En tout cas, ce coin paisible du Missouri nous rappelle qu’en 1756, en Amérique du Nord, la gasconnade a permis aux Français de s’illustrer.

Jean-Marc Agator

Références documentaires

Edmond Dziembowski ; La guerre de Sept Ans ; Editions Perrin, 2018.
Dictionnaire biographique du Canada (Pierre de Rigaud de Vaudreuil, Louis-Joseph de Montcalm, François Gaston de Lévis, Claude Charles Dutisné).
U.S. Department of the Interior; The Gasconade river, a wild and scenic river study; June 1975.

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