Le port de Dieppe, principal port d’embarquement des colons pour le Canada jusqu’en 1645 (Artiste Joseph Vernet, 1765, domaine public)

Dans la France de l’Ancien Régime, la Nouvelle-France désignait les colonies d’Amérique du nord, pour l’essentiel l’Acadie, le Canada et la Louisiane. A cette époque, la Nouvelle-France était aussi un quartier de Paris, fondé vers 1645, à l’ouest de l’actuelle rue du Faubourg Poissonnière, entre les rues Bleue et de Bellefond (9e arrondissement). On y accédait par la chaussée de la Nouvelle-France, au-delà de l’enceinte de Paris, depuis la rue Poissonnière. Pourquoi les fondateurs du quartier l’ont-ils appelé Nouvelle-France ? Ils savaient que leur chemin d’accès faisait partie de la route du poisson, la plus courte entre les Halles de Paris et le port de Dieppe qui était aussi le principal port d’embarquement des colons pour le Canada, donc la Nouvelle-France. Le Canada était alors à la mode depuis la défense héroïque de Québec par Samuel de Champlain en 1628 face aux corsaires anglais. Mais au XVIIIe siècle, le peuplement des colonies d’Amérique ne s’embarrassait plus guère de moralité et c’est pour des raisons bien moins glorieuses qu’on a appelé le quartier Nouvelle-France…

Un modeste quartier de guinguettes

Selon Jacques Hillairet, la chaussée de la Nouvelle-France, au moment de la fondation du quartier, n’était alors « … qu’un chemin bordé de jardins, de vergers, de vignes et, surtout, de guinguettes… ». En réalité, les guinguettes ne sont apparues comme telles dans les faubourgs de Paris qu’au cours du XVIIe siècle, au-delà de la limite fiscale de Paris, où le peuple boit un vin moins cher, car détaxé. Il s’agissait de cabarets où on pouvait boire et manger, mais surtout déjà accéder à un jardin d’été pour s’amuser le dimanche et les jours de fête. Les guinguettes ont ainsi prospéré dans les faubourgs de Paris pendant tout le XVIIIe siècle, passées les barrières d’octroi où on payait les droits d’entrée sur les vins.

Extrait du plan de Paris de Pichon (daté de 1783), où figurent les deux barrières d’octroi (Ba), dans la rue Sainte-Anne (actuelle rue du Faubourg Poissonnière), aux croisements des rues d’Enfer (actuelle rue Bleue) et de Bellefond

Dans le quartier de la Nouvelle-France, les guinguettes étaient nombreuses le long de la rue de Bellefond, où la tentation a toujours été grande de faire transiter clandestinement vers la ville des quantités importantes de vins non taxés. Comme le précise Pascal Etienne, dans son étude approfondie du faubourg Poissonnière : « Dans cet habitat médiocre et soumis à l’inquisition permanente des commis de l’octroi, n’habitèrent jamais que des gens de modeste condition, alors qu’au nord et au sud du hameau primitif, se bâtiront tout au long du XVIIIe siècle une multitude d’hôtels et de maisons luxueuses. ». Située entre ses deux barrières d’octroi (voir la figure ci-dessus), la Nouvelle-France est toujours restée un modeste quartier d’artisans, d’ouvriers et de marchands, où les nombreuses guinguettes étaient autant de lieux de convivialité mais aussi de débauche. Au risque de ternir la réputation du quartier ?

Un mauvais lieu pour peupler les colonies d’Amérique

Le célèbre cabaret Ramponeau « Le Tambour Royal » au XVIIIe siècle, situé à la Courtille du Temple, 11e arrondissement (Dessinateur Etienne Béricourt, licence CC0 1.0 Paris Musées / Musée Carnavalet)

Dans le « Journal du compagnon vitrier du XVIIIe siècle Jacques-Louis Ménétra « , Daniel Roche estime que « …Le nom du quartier vient de l’appellation qu’on lui donna après 1675-1680, quand la police raflait systématiquement les mauvais lieux pour peupler les colonies d’Amérique[1]… ». Au-delà de la limite fiscale de la ville, la Nouvelle-France n’était pourtant pas le seul territoire de la rive droite à attirer les consommateurs parisiens de vins à bas prix. Parmi ses proches voisins, il y avait immédiatement à l’ouest, dans le prolongement de la rue de Bellefond, les Porcherons, et plus à l’est, la Courtille, pour ne citer qu’eux. On se bagarrait beaucoup dans ces trois quartiers hors barrières, auxquels accédait facilement le petit peuple parisien qui vivait en majorité au nord de la Seine. Les buveurs de vins n’étaient pas non plus les seuls fauteurs de trouble. Pour le comprendre, revenons au début du règne de Louis XIV…

En avril 1656, le roi crée l’Hôpital général dans le but de rassembler les pauvres qui errent dans les rues de Paris et mendient aux portes des églises. Du moins s’agit-il, à l’origine, de porter assistance aux « bons pauvres », c’est-à-dire à ceux qui sont privés de moyens de subsistance du fait des guerres, des crises économiques ou des épidémies. L’Hôpital général regroupe plusieurs établissements, dont La Salpêtrière, pour les femmes, et Bicêtre, pour les hommes. Très vite, l’œuvre de charité se transforme en œuvre de police. L’Hôpital général se met à emprisonner des pauvres dans le cadre de la législation sur la répression de la mendicité et du vagabondage qui va se durcir encore au cours du XVIIIe siècle. Fort opportunément, le lieutenant général de police, dont la charge a été créée par le roi en mars 1667, a maintenant la haute main sur l’administration de l’ordre public à Paris. Désormais, le quartier de la Nouvelle-France est naturellement surveillé par les policiers du Châtelet[2] et les archers de l’Hôpital général[3]. La topographie parisienne de la misère laisse peu de doute là-dessus…

La prison-hôpital de Bicêtre au XVIIIe siècle (Auteur inconnu, domaine public)

Dans son étude du monde des pauvres à Paris au XVIIIe siècle, Christian Romon s’est intéressé à la répression contre la mendicité et le vagabondage exercée par la police du Châtelet. Les archives judiciaires sont peu bavardes à ce sujet (cette mission policière est loin de passionner les commissaires au Châtelet) et peu éclairantes (les pauvres ne se racontent pas). Mais l’étude offre une vue d’ensemble pertinente de la mendicité à Paris au XVIIIe siècle et surtout ici de sa dispersion géographique. Un quart des mendiants identifiés ont été « capturés » au-delà des barrières de la ville, dans les garnis des Porcherons, de la Nouvelle-France, de la Courtille, des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Jacques, où ils trouvaient refuge. Les garnis étaient de véritables lieux de débauche, de fraude et de vente des marchandises volées. Comme le précise l’auteur : « … Le Paris des guinguettes est aussi celui des rafles nocturnes, des expéditions punitives, des descentes de police en tout genre. Les rafles réussissent dans le secteur nord-ouest de la ville parce que 62% de nos 165 logeurs y demeurent … ».

Dès lors, plus de doute, le quartier de la Nouvelle-France, comme ses proches voisins, est bien dans le viseur des forces de l’ordre et constitue une cible toute trouvée pour peupler les colonies d’Amérique. Quant au nom de Nouvelle-France, il faut bien rechercher son origine dans le contexte colonial de l’époque. Pour le comprendre, voici d’abord un bref rappel historique…

Un peuplement de l’Amérique bien peu moral

Depuis 1663, après la cessation d’activité de la compagnie de la Nouvelle-France, le roi a repris en charge la colonie du Canada. Jusqu’en 1673, il pratique une politique de peuplement vigoureuse, en finançant le passage de nombreux engagés, soldats et femmes à marier (les honnêtes « filles du roi »). Néanmoins, l’Etat accordera toujours par la suite la priorité au financement des guerres en Europe, si bien que son effort de recrutement de civils pour le Canada, comme pour la Louisiane, sera toujours faible et discontinu. En Louisiane, c’est une compagnie privée, la compagnie des Indes, qui organise le recrutement des émigrants, de 1717 à 1720, mais s’avère ensuite incapable d’attirer de nouveaux émigrants civils. Fort opportunément, en 1718 et 1719, trois ordonnances très sévères du conseil de Régence instaurent la déportation aux colonies d’Amérique, comme sanction courante, dans la législation contre les mendiants, vagabonds et « gens sans aveu ». Par cette politique résolument répressive, la Régence entend débarrasser le Royaume de ses éléments indésirables et ainsi forcer le peuplement de la Louisiane…

Poursuite de contrebandiers de sel non taxé ou faux-sauniers (source Bécédia)
Conduite des filles de joie à la Salpêtrière (Artiste Etienne Jeaurat, 1757, collection musée Carnavalet, domaine public)

Jusqu’au printemps 1720, quelque 1300 faux-sauniers, fraudeurs de tabac, soldats déserteurs et autres criminels et vagabonds sont déportés en Louisiane. Dès 1719, la Régence encourage aussi la déportation des fils de famille arrêtés sur lettre de cachet et emprisonnés à Bicêtre, à la demande de leur famille, en raison de leur comportement scandaleux et déshonorant. Cet appel a sans doute du succès dans le quartier de la Nouvelle-France, car il est largement entendu dans les milieux sociaux les plus divers, notamment chez les artisans, les ouvriers et les marchands. Toutefois, en mars 1720, cette politique répressive se durcit brutalement. Sous l’impulsion de la compagnie des Indes, la Régence amplifie sa politique d’élimination du vagabondage en systématisant la déportation en Louisiane. Dès lors, les femmes ne sont même plus épargnées, qu’elles soient mendiantes, délinquantes, libertines ou prostituées, pour la plupart extraites de la Salpêtrière.

Plus encore, les « bandouliers du Mississippi »[4] ont pour mission de traquer tous les mendiants et vagabonds dans les rues de Paris. Comme ils touchent une prime pour chaque personne arrêtée, ils capturent toutes sortes de gens indifféremment, usant de violences et de procédés arbitraires. Leurs exactions déclenchent de véritables émeutes dans la population. La Louisiane est dorénavant assimilée à une colonie de déportation et sa seule évocation ne suscite qu’effroi et colère. Certes, en mai 1720, le conseil de Régence doit se résoudre à interdire la déportation en Louisiane des vagabonds et des criminels. Mais la pratique trop commode de l’émigration forcée n’en est pas pour pourtant interrompue vers les Antilles et le Canada. Il est vrai qu’on n’envoie au Canada que les « bons prisonniers », les plus propres à être employés, comme les faux-sauniers ou les libertins arrêtés sur lettre de cachet.

Le rêve des premiers colons du Canada, à l’époque de Champlain, est maintenant bien loin. Le quartier est devenu un mauvais lieu destiné à peupler, sans gloire, la Louisiane et le Canada, c’est-à-dire la Nouvelle-France, d’où son nom. Pire encore, le durcissement de la pratique de l’émigration forcée, sous la Régence, témoigne sans conteste d’une régression morale chez le législateur. Malgré ce contexte difficile, les nombreuses guinguettes continuent d’attirer autant de consommateurs parisiens de vins à bas prix jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. Pourtant, c’est bien la fiscalité appliquée aux vins qui va forcer le destin du quartier, alors qu’il commence à se transformer depuis les années 1770…

Epilogue

L’objet ici n’est pas de détailler la transformation du quartier, qui lui a conféré, au cours du XIXe siècle, un aspect de plus en plus bourgeois. Une date-clé est cependant utile à rappeler. En 1784, la construction du mur des Fermiers généraux est décidée pour éviter les nombreux passages frauduleux à travers les barrières d’octroi. Mais en déplaçant ces barrières plus au nord, la Ferme générale prive la Nouvelle-France de toute son attractivité fiscale. Les guinguettes sont pourtant restées dans les mémoires comme le marqueur identitaire fort de ce quartier historique si bien situé sur la route la plus courte jusqu’au Canada, donc la Nouvelle-France. Le fait qu’au XVIIIe siècle, elles aient alimenté les prisons pour peupler les colonies d’Amérique ne relève finalement que du contexte politique et colonial.

Jean-Marc Agator

Références documentaires

Jacques Hillairet ; Connaissance du Vieux Paris ; Payot, Paris, Edition de 1956, revue en 1976.
Daniel Roche ; Le cabaret parisien et les manières de vivre du peuple (dans l’ouvrage collectif Habiter la ville – XVe-XXe siècles) ; Presses universitaires de Lyon, 1984.
Pascal Etienne ; Le Faubourg Poissonnière – Architecture, élégance et décor ; Bibliothèque nationale de France ; Ouvrage présenté par la D.A.A.-V.P., Paris, 1986.
Daniel Roche ; Journal de ma vie – Jacques-Louis Ménétra, compagnon vitrier au XVIIIe siècle ; Albin Michel, Paris, 1998.
Arlette Farge ; Les théâtres de la violence à Paris au XVIIIe siècle ; Annales, Année 1979, 34-5, pp. 984-1015.
Christian Romon ; Le monde des pauvres à Paris au XVIIIe siècle ; Annales, Année 1982, 37-4, pp. 729-763.
Gilles Havard, Cécile Vidal ; Histoire de l’Amérique française – Un peuplement multi-ethnique, pp. 193-248 ; Flammarion, Edition revue 2014.
Charles Frostin ; Du peuplement pénal de l’Amérique française aux XVIIe et XVIIIe siècles : hésitations et contradictions du pouvoir royal en matière de déportation ; Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, Année 1978, 85-1, pp. 67-94.

[1] Nouvelle-France, mais également Antilles (Saint-Domingue, Guadeloupe, Martinique…).

[2] Commissaires au Châtelet et inspecteurs de police, qui assistaient le lieutenant général de police.

[3] Brigadiers de la police des pauvres.

[4] Corps d’archers spéciaux portant une bandoulière comme insigne.

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