toutes proportions gardées

Invitée à l’inauguration d’un hôtel rénové sur l’ile de Djerba il y a quelques années en février, je m’attendais à trouver un établissement au trois quarts vide. Quelle ne fut pas ma surprise d’y découvrir une population majoritaire de retraités français en bermudas qui y soignait- des semaines durant- son moral et son arthrose dans des senteurs de chèvrefeuille. Une fois passée la visite des lieux, je m’intéressais à la clientèle. Que faisait-on dans cet hôtel confortable mais assez éloigné de la ville, hormis s’y prélasser au bord de la piscine entre buffets bien garnis, virée au souk pré-déjeuner, mini-golf pré-apéritif et spectacles du soir ? Un client des environs de Lille * m’expliqua que trois mois durant, il évitait ainsi l’hiver pluvieux du nord de la France pour un prix  » tout compris » qui n’excédait pas ce qu’aurait été sa facture de chauffage pour la même période tandis que son voisin parisien soulignait l’avantage que constituait pour lui le fait d’échapper  » à la corvée des fêtes familiales de fin d’année « et de rencontrer bon an mal an pendant plusieurs semaines les mêmes partenaires au tarot et les mêmes adeptes de soirées dansantes qui déclinaient les couleurs de l’arc en ciel :  » A partir de 20h soirée mousse ! Tous en bleu » ! Le paradis en quelque sorte.

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Après tout, tous les goûts sont dans la nature. Après quelques recherches, je vérifiais que le phénomène existait depuis le milieu des années 80 mais restait relativement marginal, les grandes migrations hivernales des Français s’arrêtant généralement à la Côte d’Azur, voire à la Costa Brava ou à Majorque. Lorsque j’entendis le terme  » snowbird » employé par un ami québécois, j’associais immédiatement les deux pratiques tout en ignorant l’ampleur du phénomène migratoire en Amérique du nord. Il a fallu la pandémie mondiale que nous traversons pour que je réalise à quel point, socialement et économiquement, la société canadienne était impactée par ce phénomène dont on ne sait aujourd’hui comment il survivra à la crise.

Etat des lieux : Floride, 20 millions d’habitants, environ 700.000 « snowbirds  » québécois ou, comme les appelle Godefroy Desrosiers-Lauzon professeur associé à l’UQAM, auteur d’une thèse sur le sujet du tourisme résidentiel : « touristes hivernants »**. Leurs dates de séjour s’échelonnent de novembre à mars. Ils y ont leurs commerces, leurs restaurants, leurs boutiques. On vient ici échapper au froid intense de l’hiver et à sa corvée de pelletage. Une manne pour le « Sunshine State » qui jusqu’à peu, engrangeait de leur part 6 milliards de dollars à l’année selon Investir.us cité par l’Association canadienne des snowbirds . Les plus aisés d’entre eux possèdent une résidence du côté de Fort Lauderdale, les plus modestes- toutes proportions gardées- s’y rendent à bord de véhicules dits « récréatifs », des caravanes dont l’allure ressemble à de véritables autobus, fort confortables, cela va s’en dire. Le phénomène des snowbirds est tel que depuis 40 ans se célèbre du côté de Miami une « Canadafest » pour remercier les 1,2 millions de visiteurs canadiens qui viennent chaque année en Floride. Cette migration est devenue un tel mode de vie que certains n’ont plus de résidence permanente au Québec où ils reviennent cependant passer la moitié de l’année, aux beaux jours. Ils y résident généralement dans des campings, six mois par an, l’assurance maladie ne couvrant plus leurs dépenses santé s’ils passent plus de six mois hors des frontières. Fin mars 2020, retour précipité de la plupart de ces vacanciers avides de soleil et de plages alors que la frontière terrestre entre le Canada et les USA se ferme pour cause de pandémie. Là bas comme ici, chacun pensait bien qu’à l’automne, Covid serait un acronyme en voie de disparition…

A Fort Lauderdale

Eté 2020 : bon nombre de Canadiens cherchent à vendre ou à louer leurs résidences secondaires à des Américains originaires de Chicago, New York ou la Pennsylvanie qui souhaitent s’installer au soleil, en dehors des grandes zones de contamination pour y travailler à distance. La frontière terrestre est toujours fermée et chaque mois, la date de réouverture se voit prolongée jusqu’au mois suivant alors que la propagation du virus s’intensifie et que les gouvernements provinciaux et fédéraux appellent à des confinements renforcés. Avec l’arrivée des premiers frimas en octobre, les réseaux sociaux s’affolent. Ne pourront se rendre dans le sud que ceux qui voyagent par avion. Il en coûte environ 5000 $ pour faire transporter les gros véhicules, environ 1500 $ pour une voiture, frais auxquels il faut ajouter le prix des billets d’avion en misant sur le fait qu’au printemps, le retour pourra faire par voie terrestre. Ceux qui ne peuvent se permettre cette dépense se mettent à la recherche de locations d’appartements au Québec pour l’hiver alors que les prix locatifs s’envolent, et certains n’ont d’autre ressource que de s’installer chez des membres de leur famille. Les sous-sols des maisons québécoises se remplissent. Les moins chanceux commencent à se calfeutrer dans leurs habitations mobiles et à se racheter doudounes et bottes d’hiver.

Pour ceux qui ont pensé que quitte à se confiner, autant le faire au soleil et alors que le gouvernement provincial autant que le gouvernement fédéral ont annoncé le resserrement des mesures de confinement durant les fêtes de fin d’année, quelques détails non négligeables ont dû être pris en compte et en premier lieu celui d’avoir une bonne complémentaire médicale qui couvre le risque Covid, sachant d’en cas d’engorgement des hôpitaux américains, les étrangers malades ne seraient pas les premiers sur la liste de ceux qui pourront être pris en charge. Cela a refroidi les ardeurs de quelques uns. Quant à ceux qui auraient été tentés par des voyages de courte durée en Floride ou ailleurs dans les Caraïbes pour la période des fêtes , il leur est rappelé que si plusieurs compagnies d’assurance prétendent couvrir les risque  » covid », elles ont des clauses écrites en minuscules en bas de page qui ne garantissent le risque que dans des cas assez limités. Bref, les snowbirds comme tous les autres touristes canadiens ont été avertis que si on ne pouvait les empêcher de quitter le Canada, ils le feraient à leurs risques et périls et surtout à leurs frais. Ceci sans compter la quarantaine obligatoire de 14 jours après leur retour. A deux jours de la fin de l’année 2020, le gouvernement fédéral vient de rendre obligatoire à tous ceux qui rentrent à l’intérieur du périmètre national un test de dépistage datant de moins de trois jours avant leur retour. Tout en montrant publiquement du doigt ceux et celles qui s’obstinent à aller chercher la chaleur du sud contre vents et marées. Le ministre des finances ontarien, contraint à la démission pour cause de déplacement privé dans les Caraïbes en période de Noël vient juste d’en faire les frais.

Au Maroc , en hiver

Quant aux touristes hivernants français au Maghreb, cela fait un moment qu’ils ont déserté leurs hôtels de prédilection en raison de la faible capacité des hôpitaux publics à répondre aux problèmes causés par la pandémie. C’est ainsi que certaines habitudes sont amenées à changer !

Claude Ader-Martin

*ils étaient environ 30.000 en 2016 au Maroc

**(Université du Québec à Montréal). Ils sont aussi plusieurs milliers à choisir le sud du Texas ou l’Amérique centrale.

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