En février 1763, à l’issue de la guerre de Sept Ans, le traité de Paris mettait fin à la présence française en Amérique du nord. La France ne conservait que le petit archipel de Saint-Pierre et Miquelon et ses droits de pêche à Terre-Neuve. Elle préservait cependant ses principales possessions en Guyane et aux Antilles (Saint-Domingue, Guadeloupe, Martinique, Sainte-Lucie). Le duc de Choiseul, secrétaire d’Etat à la Guerre et à la Marine, avait surtout de grandes ambitions pour la Guyane. Son projet de nouvelle colonie de Guyane, à l’embouchure de la rivière Kourou, ne manquait pas d’audace. Il prévoyait de recruter 10000 paysans blancs chargés d’élever du bétail et de faire pousser des cultures vivrières pour le compte de grands propriétaires terriens, en échange d’un salaire et d’une allocation du roi. Après tout, les Anglais avaient bien gagné la dernière guerre en s’appuyant sur leurs colonies d’Amérique du nord, presque uniquement peuplées de Blancs. En établissant une pareille colonie, Choiseul espérait ainsi protéger les colonies françaises des Antilles. Malheureusement, le projet de nouvelle colonie de Guyane ne vit jamais le jour, victime d’une incroyable légèreté dans sa préparation et son exécution. Voici quelques éléments d’explication…

La pointe des Roches à l’embouchure de la rivière Kourou (auteur Cayambe, licence CC BY-SA 3.0)

Une colonie de travailleurs blancs

En réalité, les autorités françaises ne songeaient qu’à consolider ce qui restait de leur empire colonial, fondé sur des colonies de plantations esclavagistes et une abondante main d’œuvre d’esclaves africains. Avec 5000 esclaves noirs et seulement 750 Blancs, la Guyane avait bien besoin de lourds investissements. Mais elle souffrait d’une absence criante du gouvernement à l’intérieur du pays où la couverture forestière protégeait les esclaves en fuite. Plutôt que de maintenir une société esclavagiste, le gouvernement préféra donc encourager la migration massive de travailleurs libres blancs, considérés comme de loyaux sujets. Il s’inspirait d’une doctrine naissante promue par certains économistes, les “physiocrates”, selon laquelle toute richesse vient de la terre et la seule classe productive est celle des agriculteurs. Des riches fermiers se voyaient attribuer des terres ainsi que des paysans blancs salariés pour les défricher et les cultiver, en proportion du capital investi. Ces mêmes paysans recevaient des petits terrains, mais sans pouvoir les exploiter avant cinq ans. Un tel schéma était-il viable ni même souhaitable pour des travailleurs blancs ainsi réduits à l’état de dépendance ? C’est pourtant ce schéma qui fut appliqué à la nouvelle colonie de Guyane, dans lequel l’esclavage n’avait pas sa place…

Carte de 1762 de l’embouchure de la rivière Kourou, montrant l’emplacement de la mission jésuite (auteur Jacques-Nicolas Bellin, source Manioc)

Choiseul nomma deux adeptes de la physiocratie, l’un comme gouverneur, l’autre comme intendant de la nouvelle colonie. Celle-ci avait pour seule mission d’élever du bétail et de produire des vivres indéfiniment pour alimenter les marchés des Antilles. Pourtant, quand M. de Préfontaine, le commandant de la nouvelle colonie, fut nommé, l’emplacement de la colonie n’était même pas connu avec précision. C’est seulement en juillet 1763 que Préfontaine arriva enfin à Cayenne, accompagné des 100 premiers colons, français, canadiens, savoyards et irlandais. Il choisit finalement l’embouchure de la rivière Kourou, au nord-ouest de Cayenne, espérant utiliser les bâtiments de la mission jésuite abandonnée. A la fin de l’année, les colons avaient construit un fort, asséché les marais et cultivé des jardins, vite rejoints par un régiment de soldats et une poignée de propriétaires terriens. Avec un taux de mortalité de seulement 5%, tout semblait se dérouler idéalement. Particulièrement avisé, Préfontaine comptait sur un peuplement progressif de la colonie, si bien qu’il n’avait clairement pas prévu d’accueillir plus de 2000 nouveaux colons d’ici un an. Mais en cette fin d’année 1763, Choiseul avait déjà recruté les 10000 colons blancs qui devaient peupler la colonie…

Le désastre de l’expédition de Kourou

La grande majorité des colons avaient été recrutés aux frontières est de la France, en Bavière et en Alsace (dits “allemands”). L’opération avait été rondement menée mais échappait à tout contrôle. Le port de Rochefort était maintenant envahi par 11000 allemands, ce qui doublait la population de la ville. Les autorités françaises n’avaient pas pu ou pas voulu canaliser ces flux inédits de migrants à travers le royaume. Certes, l’offre du roi de France était convaincante et les opérations de communication efficaces. Le roi s’engageait à apporter une aide généreuse aux migrants pour faciliter leur voyage jusqu’à Rochefort puis, pendant trois ans, leur établissement en Guyane. Cependant à Rochefort, sur les quais boueux de la Charente, les conditions sanitaires étaient déplorables. Les autorités locales redoutaient que des maladies ne se déclenchent parmi la multitude de familles entassées. Malgré ces mises en garde, Choiseul donna l’ordre insensé de faire embarquer les migrants à tous prix….

L’île du Diable vue depuis l’île Royale, deux des trois îles du Salut, avec l’île Saint-Joseph, au large de Kourou (auteur Cayambe, licence CC BY-SA 4.0)

En février 1764, quand les premiers bateaux de migrants arrivèrent à Cayenne, la nouvelle colonie de la rivière Kourou n’était absolument pas prête à les recevoir. Les migrants furent dirigés à la hâte vers les îles du Salut, au large de Kourou, où les conditions d’accueil précaires, les maladies et la malnutrition firent des ravages. D’après l’ethnologue Bernard Cherubini, sur les 14000 colons blancs envoyés en Guyane en 1764, environ 11000 périrent pendant leur voyage ou dans les premiers mois suivant leur arrivée dans la colonie. Tous ces colons étaient en grande majorité allemands, mais aussi acadiens ou canadiens. Sur les 3000 colons restants, environ 2000 furent rapatriés et à peine un millier survécurent au désastre et restèrent en Guyane dans des conditions plus ou moins difficiles. Parmi ces colons restés en Guyane, les familles acadiennes avaient gardé l’espoir de rester ensemble…

Survivance d’une « Acadie guyanaise »

Carte des localités de Guyane (auteur Sémhur, licence CC BY-SA 3.0)

En 1765, quelque 40 familles de paysans et de pêcheurs acadiens s’étaient ainsi regroupées dans des communautés du littoral guyanais, à Kourou, Sinnamary et Iracoubo, fondées sur des alliances et des liens de solidarité. En réalité, il s’agissait de familles acadiennes et canadiennes provenant de l’Île Saint-Jean (actuelle Île-du-Prince-Edouard) et de l’Île Royale (actuelle Île du Cap-Breton), rejointes par quelques familles allemandes. Bernard Cherubini s’est interrogé sur la capacité de ces 40 familles à survivre et à prospérer en marge de la société créole guyanaise et des grands projets de développement économique de la Guyane. On peut penser que ces communautés ont eu la volonté de maintenir une unité culturelle et économique, en marge des centres de pouvoir, politiques et économiques. Ce processus contribua à faire émerger une “Acadie guyanaise” pendant trois ou quatre générations. Aujourd’hui, cette identité acadienne semble s’être diluée dans la culture créole dominante, sous la forme d’une identité culturelle nouvelle appelée parfois “Créoles de la côte”.

Jean-Marc Agator

Références documentaires

Christopher Hodson; The Acadian Diaspora – An Eighteen-Century History, The Tropics (pp. 79-116); Oxford University Press, 2012.
Bernard Cherubini ; Les Acadiens en Guyane (1765-1848) : une “société d’habitation” à la marge ou la résistance d’un modèle d’organisation sociale ; Port Acadie, Numéro 13-14-15, printemps-automne 2008, printemps 2009.
Jean-François Mouhot ; Les réfugiés acadiens en France, 1758-1785, l’impossible réintégration ? Les projets de renvoi dans les colonies (pp. 71-74) ; Presses Universitaires de Rennes, 2012.
Gilles Havard et Cécile Vidal ; Histoire de l’Amérique française, La chute d’un empire (pp. 611-669) ; Flammarion, Edition revue, 2014.

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