La route des ancêtres français sur la côte ouest de la péninsule de Port-au-Port (source Le Corridor Canada)

Dans la province canadienne de Terre-Neuve et Labrador, les Francophones sont aujourd’hui très minoritaires (0,5%), mais plus concentrés dans trois régions principales : la péninsule de Port-au-Port, la capitale St. John’s et le Labrador. C’est dans la péninsule de Port-au-Port, sur la côte ouest de Terre-Neuve, que se situent les trois villages historiques qui forment le cœur authentique de la population terre-neuvienne d’expression française : Cap-Saint-Georges, La Grand’Terre et L’Anse-à-Canards. L’origine de ces trois communautés remonte au 19e siècle, quand des colons acadiens de la baie Saint-Georges firent souche dans la péninsule de Port-au-Port avec des pêcheurs français qui s’y étaient établis. Ils forgèrent ainsi la culture traditionnelle franco-terre-neuvienne. Comment s’est opéré ce rapprochement singulier ?

Situation de la colonie de Plaisance, fondée en 1662, dans la zone d’influence française jusqu’en 1713 (source Jacques Leclerc)

Pour le comprendre, il faut remonter au siècle précédent, en 1713, quand fut signé le traité d’Utrecht. La France avait dû céder à la Grande-Bretagne la colonie de Plaisance (aujourd’hui Placentia) et renoncer à tout droit territorial sur l’île de Terre-Neuve et l’archipel voisin de Saint-Pierre et Miquelon. Cependant, malgré la perte de l’Acadie péninsulaire, rebaptisée Nouvelle-Ecosse, elle avait conservé l’île Saint-Jean (actuelle Ile-du-Prince-Édouard) et l’île Royale (actuelle île du Cap-Breton). Elle avait aussi conservé des droits de pêche et de sécherie saisonniers sur la côte nord de l’île, sans être autorisée à hiverner sur l’île ou y construire des établissements permanents. Ce point est absolument essentiel. Il fallait préserver les intérêts français à Terre-Neuve dont l’économie reposait entièrement sur la pêche à la morue et le commerce…

Importance vitale du French Shore

Protégée par sa forteresse, la colonie de Louisbourg, capitale de l’île Royale, se substitua rapidement à Plaisance comme colonie française de pêche et de commerce dans le golfe du Saint-Laurent. Dès 1714, la plupart des habitants de Plaisance avaient choisi d’abandonner leur colonie pour rester français et s’établir à l’île Royale. Sur les côtes de Terre-Neuve, les nouveaux droits de pêche et de sécherie s’étendaient maintenant depuis le Cap Bonavista jusqu’à la Pointe Riche (French Shore). Les pêcheurs français, notamment normands, bretons et basques, connaissaient ces côtes, qu’ils appelaient « Petit Nord », depuis deux cents ans, alors que les Britanniques préféraient les côtes de la péninsule d’Avalon, siège de leur capitale St. John’s.

Le French Shore selon les traités signés, jusqu’à l’abandon par la France de ce droit exclusif en 1904 (source Jacques Leclerc)

En 1763, le traité de Paris mit fin définitivement à la présence française en Amérique du Nord, sauf à Terre-Neuve, où les Français conservaient leurs droits de pêche et de sécherie sur le French Shore. En guise de « dédommagement », le petit archipel de Saint-Pierre et Miquelon leur fut restitué, afin de servir de base française d’un commerce qui se voulait toujours aussi lucratif. Le traité de Paris n’autorisait la France à ne construire que des bâtiments civils sur l’archipel, pour les seuls besoins de la pêche, en maintenant seulement une petite garnison pour en assurer la police.

En 1783, le traité de Versailles, qui reconnaissait l’indépendance des Etats-Unis, déplaça le French Shore sur la côte ouest de Terre-Neuve, entre le cap St. John et le cap Ray. Les pêcheurs français retrouvaient la région de la péninsule du Port-au-Port et de la baie Saint-Georges qu’ils avaient dû quitter après l’abandon de la colonie de Plaisance. Mais toute colonisation française restait en principe illégale, même si au sud, quelques familles se déplaçaient clandestinement vers l’ouest devant la pression des autorités britanniques…

Au cœur de l’identité franco-terre-neuvienne

C’est pourtant à Point Sable (Sandy Point) et Saint-Georges, seul havre protégé de la baie Saint-Georges, que les premiers réfugiés acadiens s’installèrent dès la fin du 18e siècle. L’endroit semblait idéal, à l’abri des instabilités dues au conflit franco-britannique dans le golfe du Saint-Laurent. Ensuite, l’immigration acadienne se poursuivit, toujours de façon plus ou moins licite, avec un pic important entre 1820 et 1850, à partir de l’île du Cap-Breton et des îles de la Madeleine. Vers 1850, les Acadiens de la baie Saint-Georges étaient beaucoup plus nombreux que les colons anglophones. Il y avait aussi des Français, peu nombreux. Qui étaient-ils ?

Carte de la péninsule de Port-au-Port (auteur Muckapedia, licence CC BY 3.0)

Pour la pêche sédentaire de la morue à Terre-Neuve, les armateurs recrutaient dans les ports normands et bretons des matelots de métier, mais aussi des hommes mi-marins mi-paysans qui venaient de l’arrière-pays plus pauvre. Les équipages étaient complétés par des mousses et des novices qui étaient ainsi formés avant de servir dans la marine nationale. La vie à bord des bateaux de pêche ou à terre sur les grèves était-elle trop dure ? La perspective du service militaire obligatoire insupportable ? Ou l’attrait d’une bonne terre à cultiver irrésistible ? Certains pêcheurs devenaient alors déserteurs, sans doute encouragés par l’absence de police dans la baie Saint-Georges, où ils étaient majoritaires parmi les Français.

Entrée du parc Boutte du Cap, à Cap-Saint-Georges (source Le Corridor Canada)

C’est dans la deuxième moitié du 19e siècle que les Acadiens établirent des relations avec les nombreux déserteurs français qui s’étaient installés dans la péninsule de Port-au-Port. Pour la plupart, ces pêcheurs étaient d’anciens paysans bretons qui, en se mariant avec des femmes acadiennes, fondèrent les trois noyaux historiques de culture traditionnelle franco-terre-neuvienne.

Qui était le premier Acadien de la baie Saint-Georges ?

Peut-être s’agit-il d’un dénommé François Benoit, né vers 1764 aux îles Malouines (alors éphémère colonie française), de parents acadiens exilés en 1758 à Saint-Malo. Il se serait marié le 20 juillet 1790 aux îles Saint-Pierre et Miquelon avec Anne L’Officiel, fille d’Henri L’Officiel, premier colon d’origine française de la baie Saint-Georges. Les deux époux habitaient probablement déjà dans la baie Saint-Georges (source Gary R. Butler et site généalogique Geneanet).

Jean-Marc Agator

Références documentaires

Jacques Leclerc ; L’aménagement linguistique dans le monde (Terre-Neuve et Labrador, Saint-Pierre et Miquelon) ; Université Laval, Québec, 2019.

Gary Reginald Butler ; L’Acadie et la France se rencontrent : le peuplement franco-acadien de la baie Saint-Georges, Terre-Neuve ; Newfoundland Studies 10-2, 1994.

André Magord ; Les Franco-Terre-neuviens, dans l’ouvrage collectif La Francophonie
nord-américaine ; Presses de l’Université Laval, Québec, 2012.

Nicolas Landry et Nicole Lang ; Plaisance et l’île Royale, 1658-1758, dans l’ouvrage collectif La Francophonie nord-américaine ; Presses de l’Université Laval, Québec, 2012.

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