Les enfants de la génération d’après guerre ( celle de 39/45) se voyaient offrir à l’heure du goûter, des tartines beurrées agrémentées de quelques carrés d’un chocolat noir et amer. Deux marques se disputaient alors les faveurs du public des classes moyennes : Menier et Cemoi. La petite fille que j’étais préférait nettement la première, non en raison de son goût, mais à cause de la belle image qui ornait son papier d’emballage et à laquelle je pouvais m’identifier. Il s’agissait d’une écolière aux nattes sagement tressées qui copiait sur un mur jaune d’or et comme un devoir d’écriture, le nom de la marque du chocolat. Je n’imaginais pas alors que son propriétaire s’était distingué à la fin du 19ème siècle au Canada francophone par un projet d’envergure. L’affaire fut de courte durée mais elle eut des répercussions jusqu’à aujourd’hui.

Une dynastie de pionniers

En 1895, Henri Menier, industriel influent dont la famille a fait fortune dans la production industrielle du chocolat, achète l’île d’Anticosti pour en faire une réserve de chasse et de pêche à son propre usage. C’est un grand patron que l’on peut qualifier d’éclairé ou de paternaliste selon de quel bord on se place. Quoi qu’il en soit, son père avant lui et ses deux frères ont le souci d’une certaine forme de bien-être pour les ouvriers, persuadés qu’on ne peut tirer le meilleur, que des gens que l’on traite avec un minimum d’ humanité. Son grand-père Jean-Antoine-Brutus Menier, fondateur de la dynastie a acquis en 1825 à Noisiel, en Seine et Marne, un moulin destiné à faire fonctionner une fabrique de poudres et farines à l’usage des droguistes. Farines dont le chocolat, considéré alors comme un produit à usage pharmaceutique. Son fils Emile- Justin, républicain affiché, lui succède à sa mort en 1853 et abandonne vite l’activité pharmaceutique de l’usine pour se consacrer exclusivement à la production de chocolat alimentaire. Sa matière première vient du Nicaragua où il a acquis une plantation de cacaoyers. L’usine est considérée à l’époque comme unique en son genre sur le plan de l’organisation du travail, des procédés et des machines. Des récompenses saluent sa politique sociale avant-gardiste. Menier fonctionne alors peu à peu comme une multinationale contrôlant toute la chaine du cacao depuis les plantations jusqu’à la distribution grâce à sa flotte de navires marchands, en passant par la production de sucre grâce à l’acquisition d’une raffinerie. A la mort d’Emile-Justin en 1881, ses trois fils n’ont plus qu’à continuer l’oeuvre impulsée par les deux générations précédentes tout en y apportant leur valeur ajoutée. Si Gaston fait tourner la boutique, Henri, l’aîné sera à l’origine d’un nouveau système de refroidissement destiné au démoulage des tablettes, à la plantation d’une peupleraie voisine pour la fabrication des caisses d’emballage, à la création d’un chemin de fer privé reliant l’usine directement à la gare de l’Est. Ses idées sont celle d’un précurseur qui passe une partie de son temps à bord de ses yachts dont certains l’amènent à croiser dans les mers du nord de l’ Europe. En 1890, l’usine produit la moitié de la consommation du chocolat en France. En 1893, elle est déclarée « Première chocolaterie du monde » lors de l’Exposition Universelle de Chicago. Quand au faire-savoir, il est partie intégrante du savoir-faire, la « petite fille Menier », ambassadrice de la marque ayant fait son apparition en 1892 le long des voies ferrées, dans les gares et sur les omnibus parisiens. Autant dire que si leur père avait été surnommé « Le baron du Cacao » les fils étaient devenus les rois français du chocolat.

Une ile comme Paradis

Anticosti dans le golfe du Saint-Laurent

Henri Menier est un homme cultivé. Comme nombre de ses contemporains de l’époque, il est attiré par les grands espaces et rêve de contrées encore vierges , ou presque, tout comme l’a fait avant lui un autre Français Henry de Puyjalon né au château de Gluges dans l’actuel département français du Lot. On sait que ce dernier était venu au Québec en 1872 pour y faire l’exploitation de pierres lithographiques à Château-Richer, près de Québec et que l’affaire ayant échoué, il était resté au Québec pour y étudier la faune et la flore de la côte nord que l’on appelait Labrador à l’époque. Amoureux de la nature et défenseur des espèces déjà surexploitées, précurseur d’études environnementalistes, il est l’auteur d’ouvrages qui ont fait date (1). Dans ses papiers conservés aux Archives Nationales du Canada, on retrouvera plus tard un contrat manuscrit rédigé à Québec en 1887 par lequel il se voit confier la vente de l’île d’Anticosti pour le prix de 5 millions de francs de l’époque en échange d’une commission de 5 à 10%. Mais ce n’est pas Puyjalon qui servira d’intermédiaire. Henri Menier qui n’y avait pas mis les pieds envoya un de ses émissaires Georges Martin-Zédé. A l’issue d’une mission d’exploration de 10 jours en juillet 1895, ce dernier déclara l’affaire faisable, voyant dans l’ile un potentiel de développement forestier, d’énergie électrique et de pêcheries. C’est ainsi que pour une valeur bien moindre estimée à quelques 150.000 $, Henri Menier acquit cette ile entourée de falaises calcaires de près de 8000 km2 s’étalant sur 220 km de long et 56 à son point le plus large. Explorée par Jacques Cartier au 16ème siècle, elle est devenue sous le Régime français une Seigneurie offerte à Louis Jolliet en 1680, puis annexée à Terre-Neuve lors de la chute de la Nouvelle-France. Rendue au Canada, elle devient propriété d’une compagnie immobilière de Montréal avant d’être vendue à un homme d’affaires anglais en 1884. Ce dernier, mis en faillite la repropose à la vente. En devenant propriétaire d’ Anticosti, Menier achetait un espace de liberté qu’il voulait consacrer à la pêche, à la chasse et à des loisirs d’homme riche. Il y eut bien quelques esprits chagrins pour suggérer que la France cherchait par ce biais à recoloniser son ancienne possession du nord de l’Amérique d’autant que Menier s’arrangeait pour exproprier le petit nombre des habitants de l’ile, ne gardant comme locataires que ceux qui , priés de se soumettre au règlement intérieur de l’île dicté par lui-même, étaient prêts à travailler pour lui. Mais tous étaient éblouis par la magnificence du « château » que l’homme d’affaires s’était fait construire à grands frais dans les dix années suivant l’achat de l’île.

En effet, les cinq étages de la bâtisse dessinée par Sauvestre, l’architecte de la cité de Noisiel, coiffée de bardeaux d’ardoise, l’immense verrière à fleur de lys sont visibles de loin. Même si les insulaires ne sont pas autorisés à s’approcher de trop près, ils n’ignorent pas l’existence du piano à queue venu de Paris, des cheminées de marbre et de la richesse du mobilier, des tapisseries, tableaux, argenterie, porcelaines et cristaux. Le personnel pléthorique est là pour les renseigner. De Port-Menier, un wagon tiré par une locomotive française amène les visiteurs de marque jusque chez leur hôte français (2).

Pâte à papier et acclimatation d’espèces animales sauvages

Menier et son représentant Georges Martin Zédé ont d’abord une vision économique de la transformation de l’ile (3). il s’agit d’y développer des activités artisanales et industrielles : production d’engrais à partir du goémon, introduction de bétail, élevage de renards, usines de briques et de ciment, ateliers mécaniques, construction de routes et de phares, construction d’un réservoir d’eau douce, lutte contre les moustiques…Pour faire de son domaine un paradis de pêche et de chasse, Henri Menier doit modifier l’environnement en commençant dès 1896 à introduire plusieurs espèces de gibier dont quelques bisons et des wapitis qui n’y survivront pas mais aussi des orignaux, des castors, des renards argentés, des lièvres et 220 cerfs de Virginie qui s’y sont multipliés au point qu’un siècle plus tard, l’île en compte environ 150.000 et est reconnue pour la qualité exceptionnelle de la chasse au cerf ( 9.000 têtes chaque année). Quant à la pêche à la morue, activité traditionnelle des pêcheurs de l’ile, elle est progressivement remplacée par celle du homard. En 1910, Henri Menier décide de se lancer dans l’exploitation du bois pour l’industrie papetière, activité qui entraine la construction d’un chemin de fer pour le transport des billes et l’expédition de pâte à papier. Ainsi nait Port-Menier, seul village de l’ile à ce jour. Quant à Henri, les investissements d’importance qu’il fait pour son île ne semblent pas l’affaiblir financièrement puisque quelques mois avant sa mort, il acquiert un « vrai »château en France, et pas le moindre puisqu’il s’agit de celui de Chenonceau .

(photo Université de Sherbrooke)

Classement Unesco

C’est ainsi que d’une ile très peu peuplée de petits pêcheurs de morue, l’un des rois français du chocolat fit un territoire aux prétentions économiques et écologiques d’envergure. Pas pour longtemps. A sa mort en 1913, Henri Menier laissait à son frère Gaston un héritage difficile à gérer à distance. Ce dernier revend l’ile en 1926 à une compagnie forestière tout en encaissant un bénéfice substantiel par rapport au prix d’achat : 50 fois le prix de vente initial , dit-on. L’économie du bois a continué à faire vivre l’ile et ses habitants jusqu’à ce que la compagnie forestière juge que ses affaires n’étaient plus rentables et cesse toute activité. Entre temps, le village de Baie- Sainte- Claire imaginé par Menier sur le modèle de la cité ouvrière de Noisiel aura disparu, tout comme le « château » volontairement détruit par la compagnie forestière. En 1974, le Québec rachète l’île et transforme 150 km2 en réserve faunique. Ne s’y promènent que les amoureux de la nature sans souci de grand confort, amateurs de randonnées pédestres ou bien des chasseurs et des pêcheurs à haut pouvoir d’achat. Anticosti retourne à la nature jusqu’en 2014 où le gouvernement québécois dans une dynamique de développement économique annonce y investir plus de 100 millions de dollars pour la recherche de pétrole. La multinationale française Maurel & Prom, à l’origine créée par deux familles bordelaises possédant des huileries à Bacalan, reconvertie en opérateur pétrolier est de la partie. Des travaux d’exploration ne donnant rien de bien concluant et les élus de tous bords ayant senti l’arrivée de « l’ère écologique », le projet est abandonné en 2017 *. Depuis, Anticosti espère en un classement au Patrimoine mondial de l’Unesco. Les édiles locaux croient en l’avenir du tourisme, les défenseurs de la nature font bloc contre toute espèce de développement qui pourrait polluer les paysages magnifiques. Réponse en 2022 si le Covid nous oublie…

Claude Ader-Martin

Sources

(1) « Récits du labrador » (1894).

« Histoire naturelle à l’usage des chasseurs canadiens et des éleveurs d’animaux à fourrure » (1900).

(2) « Anticosti, une île et son château. Guy Côté. Erudit.org

(3) « L’ère française Menier de 1895 à 1926 à l’île d’Anticosti. Annales de géographie . Louis -Edmond Hamelin

* Selon un article du quotidien « Le Devoir » du 29 juillet 2017, l’entreprise française Maurel & Prom a reçu une indemnisation de 16,2 millions de dollars de la part du gouvernement Québécois.

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