Sophie Oliveau-Moore est originaire du Sud-Ouest, plus précisément de la jolie station thermale de Salies de Béarn. Devenue canadienne, elle exerce une profession dans le domaine de la communication. Elle est aussi traductrice, chercheuse indépendante et membre actif de la Société historique francophone de la Colombie-Britannique. Nous lui avons demandé de nous faire le récit de son expérience de la pandémie que le monde entier traverse en cette année 2020.

« Française émigrée sur l’île de Vancouver depuis 1984, je vis à Victoria, capitale de la Colombie‑Britannique, depuis une vingtaine d’années. Comme le reste de la planète, nous y vivons la pandémie de la COVID-19 depuis ces derniers mois et le bilan, à ce jour, est relativement encourageant en ce sens que nous semblons avoir évité le pire jusqu’ici.

Victoria la victorienne (photo C.A.M)

Pour les Britanno-Colombiens, le couperet est tombé le 17 mars. Ayant vu venir la situation, les autorités sanitaires et provinciales ont déclaré l’état d’urgence et fermé manu militari les écoles et universités, les centres récréatifs et tous les commerces et services dits non essentiels. La COVID-19, ayant fait son entrée dans la province en janvier, menaçait de se propager comme un feu de brousse, comme elle le faisait déjà au Québec et en Ontario. Toutes les interventions chirurgicales non urgentes, généralement réservées des mois voire des années à l’avance dans notre système de santé gratuit, ont été annulées pour libérer les ressources hospitalières. Il nous a été demandé de ne sortir de chez nous que pour les courses ou activités absolument essentielles (alimentation, visites médicales, travail de première ligne). Toutes les entreprises n’ayant pas complètement fermé se sont mises au télétravail et les parents sont devenus maîtres d’école par la force des choses. Pour les universités et les écoles, les cours en ligne sur plateformes numériques sont devenus la norme. Pendant les premières semaines, nous avons été abasourdis de trouver certains rayons de supermarchés entièrement vides – notamment ceux des articles dits de survie, comme le papier hygiénique (!), la farine, le sucre, les pâtes ou les conserves. Du jamais vu de notre vivant, tout au moins dans ce pays où l’abondance est tenue pour acquise. Néanmoins, jamais nous n’avons été confinés chez nous par décret, comme dans certains pays européens. Il nous a même été recommandé de sortir tous les jours au grand air, pour des raisons de santé physique aussi bien que mentale. Dans mon quartier, j’ai donc pu voir pendant plusieurs semaines des grappes d’enfants accompagnés de parents et grands-parents se promenant et faisant du vélo, du tricycle, de la planche à roulettes, etc. Sur la plage au bout de ma rue, le spectacle de gens batifolant au soleil et faisant du kayak ou de la planche à bras permettait d’oublier un peu que nous étions en train de vivre une situation de crise exceptionnelle. Le rythme de la vie a considérablement ralenti, les gens sont restés chez eux à faire de la pâtisserie avec leurs enfants, l’air est devenu plus pur et le silence est tombé sur la ville. 

Vancouver (photo C.A.M)

Un tableau idyllique ? Non, bien sûr. L’économie locale a été ravagée par les restrictions. Une grande partie de la population s’est retrouvée au chômage et dépend encore de programmes d’assistance du gouvernement. Le tourisme (une source de revenus majeure pour la coquette ville de Victoria, où des bateaux de croisière gigantesques viennent jeter l’ancre tout l’été), l’hôtellerie et la restauration se demandent comment ils vont survivre à cette crise que personne n’a vue venir. La question des sans-abri, un casse-tête avec lequel la ville se débat depuis des années, n’a plus pu être évitée et le gouvernement provincial a réquisitionné des chambres d’hôtel et même fait l’acquisition de motels pour leur offrir des logements gratuits et éviter ainsi une contagion incontrôlée. Les habitants de Victoria ont certainement fait preuve de générosité face à la situation économique et, au cours des premières semaines, une campagne de collecte de fonds menée par le journal local a récolté six millions de dollars, qui ont été répartis entre plusieurs ONG de la région.

En route vers les Rocheuses (photo C.A.M)

Nous sommes désormais en phase 3 du déconfinement. La plupart des entreprises, restaurants et services publics ont rouvert avec prudence et en observant encore un certain nombre de restrictions. Les « bulles » sociales s’élargissent et les apéritifs et dîners en plein air sont devenus la tendance de l’été. Dans une volteface surprenante, les autorités sanitaires recommandent désormais le port du masque maison. Nous pouvons également effectuer des déplacements non essentiels dans la province et on nous encourage même à faire du tourisme régional, afin de permettre aux petites entreprises de survivre à la saison estivale. Nous pouvons aussi nous déplacer dans le reste du pays, tout en sachant que chaque province applique ses propres restrictions.

La relation avec les États-Unis demeure un cas particulier. On y assiste à une flambée quasiment incontrôlée du virus, ce qui est très inquiétant pour les voisins que nous sommes. En Colombie-Britannique, nous nous trouvons à la frontière de l’État de Washington, un des états les plus touchés par le virus, et nos premiers cas ont été importés de là. Encouragée par son président, une certaine tranche de la population américaine semble clamer bien haut son droit à la liberté et refuse ainsi d’adopter les consignes de sécurité les plus élémentaires, dont le port du masque. Les Canadiens assistent avec effarement à cet état des choses, s’en remettant à la protection improbable d’une frontière qui n’est, après tout, qu’une ligne imaginaire. Celle-ci reste fermée entre les deux pays et sa date de réouverture a été repoussée à plusieurs reprises (la prochaine est le 21 juillet, dont il est plus que probable qu’elle sera repoussée elle aussi). Cependant, il semble y avoir une brèche dans le système, car les citoyens américains sont autorisés à traverser le Canada en voiture pour se rendre en Alaska et certains semblent en profiter pour faire du tourisme, illégal dans la situation actuelle, et parfois sans même observer les consignes de distanciation et de gestes barrières – s’attirant ainsi les foudres de Canadiens qui s’empressent de dénoncer aux autorités tout véhicule immatriculé aux États-Unis passant dans leurs parages. Bref, les relations sont tendues.

La vieille horloge à vapeur du quartier historique de Vancouver (photo C.A.M)

Néanmoins, la Colombie-Britannique se tire plutôt bien de la situation. Se trouvant en bout de ligne et ayant pu voir ce qui se déroulait au Québec et en Ontario (les provinces les plus touchées au Canada), elle a pu prendre des mesures préventives vigoureuses et judicieuses. Nous avons la chance d’avoir une directrice de la santé publique, la Dre Bonnie Henry, qui mène notre barque avec calme, fermeté et une grande clarté d’esprit. La population a bien réagi et la majorité, dans un esprit de civisme très canadien, a observé scrupuleusement toutes les consignes. Le résultat? Sur 5,1 millions d’habitants, à ce jour, moins de 3000 cas et 174 décès. Même si l’on ne peut vraiment se réjouir de ces chiffres, on peut quand même estimer avoir eu beaucoup de chance jusqu’ici. Nous continuerons donc à attendre, les écoutilles fermées, que la pandémie finisse par s’essouffler, comme elle le fera inévitablement ».  

Sophie Oliveau-Moore

Cinquième province canadienne par sa superficie ( 945.000 km2 dont plus de 60% de forêts), la Colombie-Britannique compte un peu plus de 5 millions d’habitants- ce qui fait d’elle la troisième province la plus peuplée après le Québec et l’Ontario- dont la moitié vivent à Vancouver, capitale économique (NDLR)

Mots-clés

 

0 commentaire

Soyez le premier à commenter.

Commenter