Nul voyageur au Canada ne peut manquer de remarquer la dualité linguistique propre à ce pays. Des conversations que j’ai eues avec des amis francophones au Québec comme dans les autres provinces ont fait remonter des pans entiers de l’Histoire sur le sujet. Comment pourrait-il en être autrement lorsque l’on sait que la construction même de la nation s’est fondée-et souvent dans la douleur- sur le bilinguisme amené par les deux peuples colonisateurs. Le sujet étant sensible, j’évite par amitié de jeter de l’huile sur un feu dont les braises sont loin d’être éteintes, d’autant que je considère que personne n’a à se mêler des affaires des autres , surtout lorsqu’il n’est pas chez lui. Mais le témoignage que j’ai été amenée à apporter récemment au très sérieux Commissariat aux Langues officielles du Canada m’incite à partager mon expérience.

Lavage de linge sale en famille

Deux anecdotes me reviennent en mémoire. La première s’est déroulée à Victoria en Colombie-Britannique où j’étais entrée dans un bureau de poste pour acheter des timbres à une heure d’affluence. J’avise deux files d’attente dont l’une compte déjà cinq clients patientant devant un guichet où s’affiche une petite pancarte marquée English et l’autre, sans aucun client, qui débouche sur un guichet portant la mention Français. Je m’y dirige promptement et constate que le préposé est absent. Il ne me reste qu’à attendre. Ce que je fais, tout en remarquant que le préposé du guichet voisin regarde régulièrement dans ma direction. Au bout de quelques minutes, il ferme son guichet English pour se présenter à celui où j’attend et me demande ce que je désire… en anglais. Je lui demande en retour dans la langue de Churchill quand reviendra le préposé parlant français. Lorgnant sur ses chaussures, il me répond qu’il ne sait vraiment pas tandis que la cliente la plus proche lève subrepticement les épaules. Nul besoin d’une explication supplémentaire, je me suis dit que l’administration savait parfois, ici comme chez moi, s’exonérer de ses obligations en sauvant les apparences. La deuxième se passe dans la basse ville de Québec dans une laverie en libre service. Deux clientes y vaquent silencieusement à leurs occupations. Je me pose des questions sur le fonctionnement du lave linge avant de demander en français à la personne la plus proche de moi, si l’on peut m’apporter un peu d’aide. Elle me répond en anglais. Avant qu’elle ait fini sa phrase, l’autre cliente intervient de manière très vive pour signaler qu’ici, on parle français. Sur le même ton, la dame anglophone fait référence dans sa langue aux droits des minorités. Consciente que je contribue à rallumer l’incendie linguistique, j’essaie bien d’apaiser les esprits en expliquant que je n’ignore pas l’existence de la loi 101, mais que très égoïstement, ma priorité est de laver mes chaussettes… en quelque langue que ce soit. Cela ne les a pas faire rire. Pas plus que n’a ri l’hôtesse de mon gîte d’accueil à laquelle j’ai rapporté l’incident à mon retour au bercail. Je me suis donc promis d’éviter à l’avenir, d’amener un peuple dont j’admire le sens habituel du consensus, à se bouffer le nez pour des raisons vieilles de quelques siècles. Jusqu’au jour où…

Neutralité bousculée

4 juillet 2019/ Bordeaux-(France). La compagnie air Canada inaugure sa première liaison Montréal/Bordeaux alors qu’elle est en phase de rachat d’Air Transat qui opère la ligne depuis une dizaine d’années. Une conférence de presse est annoncée dans un grand hôtel bordelais. Il y a des choses à faire savoir. Une douzaine de journalistes patientent. J’en suis. Entre en majesté la directrice commerciale de la compagnie nationale qui gratifie l’assistance d’un « Hi », puis s’assoit. Nous réalisons très rapidement que ni elle, ni le directeur des ventes qui l’accompagne ne parlent, ni même ne comprennent le français et la présence d’un interprète ne va pas forcement être d’un grand secours tant il travaille à minima, du moins dans le sens anglais-français. L’agacement me gagne. Pourquoi la compagnie nationale n’a- t elle pas crû bon de dépêcher des représentants parlant français ? Cela aurait été plus simple et plus efficace sur le plan de la communication. Je sais bien que l’Aquitaine a été anglaise durant trois siècles par les hasards de l’Histoire, mais je n’ignore pas non plus que bien peu nombreux sont mes collègues qui maîtrisent la langue de Shakespeare, hormis quelques anglicismes ridicules, souvent dénués de sens pour un Britannique, qui émaillent la conversation courante ! Chassé-croisé de questions et réponses entrecoupées ou couvertes par les conciliabules en anglais entre les représentants de la compagnie aérienne et le Truchement. A l’irritation du début succède un sentiment de pure humiliation. J’ai vraiment l’impression d’être colonisée dans mon propre pays et ce n’est pas la bimbeloterie promotionnelle distribuée sur les sièges qui va me faire changer d’avis ! Je fais la remarque que le Canada ayant deux langues officielles, le français et l’anglais, je ne comprends pas pourquoi on ne s’adresse pas à nous en français puisque nous sommes en France. Tentative de diversion du représentant de l’aéroport et reprise d’un échange qui n’a de dialogue que le nom. Je viens de ressentir, au niveau de l’estomac, le sentiment éprouvé par les francophones canadiens souvent révoltés par l’application aléatoire de la Loi sur les langues officielles. De retour au bercail , je conte l’incident à l’un de nos adhérents de Montréal, fervent défenseur de la francophonie, qui m’avait dit un jour :  » être francophone au Québec, c’est être tout simplement », formule qui m’avait parue alors un peu théâtrale. Celui-ci s’en alla, comme on dit familièrement dans mon Sud-Ouest, « porter le pet » devant le Commissariat aux langues officielles….

L’été s’annonçant chaud, j’oubliais la conférence de presse pour me mettre à l’ombre. Quelle ne fut pas ma surprise à la fin de l’été, de recevoir un message dudit commissariat me demandant de témoigner sur ce qui s’était passé. Ce que je fis. Le rapport préliminaire d’enquête vient d’être envoyé au plaignant à l’heure où les avions sont cloués au sol par un méchant virus et où j’ignore quand j’aurais le bonheur d’aller laver mes chaussettes à Québec ou à Vancouver. Une chose est sûre : cette expérience m’a ôté une bonne part de ma réserve sur le sujet et ce, malgré le quart de sang britannique qui, selon mon histoire familiale, coule dans mes veines. Que voulez-vous, personne n’est parfait !

Claude Ader-Martin

* »Felix Leclerc, le roi heureux » par Jacques Bertin

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1 commentaire

  1. BERNARD BONNIN dit :

    Hi,

    Belle histoire !
    Comme quoi, les institutions fonctionnent au Canada. A quand l’intervention d’un médiateur?
    Tiens-nous au courant de la suite.
    En attendant, Air France est piloté par un canadien anglophone me semble-t-
    @mitiés,

    Bernard

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