S’arroger des titres de noblesse n’était pas rare dans la France du XVII ème siècle, mais l’ardeur avec laquelle il a tenté d’effacer ses origines ont fait penser aux historiens qu’il devait avoir une bonne raison de vouloir brouiller les pistes et empêcher toute enquête à son sujet. Parti de rien, possédant un grande aisance d’élocution et d’écriture, vantard, ingénieux, querelleur, Antoine Laumet était un fils de Gascogne qui entra dans l’histoire avec une impressionnante généalogie inventée de toutes pièces. Selon l’historien canadien William John Eccles, c’est « l’un des plus fieffés coquins qui aient jamais foulé le sol de la Nouvelle-France ». Et pourtant son nom est inscrit en lettres d’or au panthéon de l’histoire américaine.

Ascension fulgurante

A l’été 1683 débarquait en Acadie ( Nouvelle-Ecosse) , Antoine Laumet, jeune immigrant né 25 ans plus tôt à Saint-Nicolas -de-la-Grave, non loin de Montauban dans l’actuel département du Lot et Garonne, fils de Jean Laumet et de Jeanne Péchagut, couple appartenant à la bourgeoisie locale. Quatre ans plus tard un certain Antoine de Lamothe, Ecuyer, Sieur de Cadillac et de Launay, fils de Jean de Lamothe, Conseiller au Parlement de Toulouse et de Dame Jeanne de Malenfant, ses père et mère, se mariait avec une demoiselle Guion de Québec. Le contrat de mariage portait le nom du nouvel époux : de Lamothe Launay, Sieur de Cadillac.* En quatre ans, le jeune Antoine avait gagné des galons et obéi à l’adage : « on est jamais si bien servi que par soi-même ». Comment était-ce arrivé ? On sait que le jeune homme s’est exilé précipitamment en Amérique à la suite d’un acte supposé répréhensible et son mauvais caractère a suffisamment marqué Méneval, , alors Gouverneur de l’Acadie pour qu’il écrive de lui : « Ce Cadillac est la personne la moins coopérative du monde, c’est un esprit fêlé, chassé de France, Dieu sait pour quel crime ».

Statue de Cadillac à Detroit

Présenté lors de son arrivée aux personnalités locales, il fait la connaissance d’un capitaine de bateau marchand, Francois Guion, corsaire à ses heures, qui le prend comme second ce qui l’amène à connaitre les côtes de la Nouvelle-Angleterre. Le jeune homme se lance alors dans la traite des fourrures en commerçant sans état d’âme avec les Anglais. Son mariage avec la nièce de Guion, lui permet de recevoir une Seigneurie, mais délaissant la culture pour le commerce malgré l’interdiction du Gouverneur de l’Acadie, il oeuvre à se constituer une petite fortune avant de revenir à Québec où il trouve à s’employer malgré sa mauvaise réputation. Le gouverneur Frontenac avait reçu l’ordre de Paris de lui confier des responsabilités, sa connaissance de la côte pouvant être utile si jamais on se lançait dans une attaque contre Boston. C’est ainsi que devenu en 1690, Lieutenant des Troupes de marine du Canada, il s’en alla exposer en France un projet d’attaque de l’île de Manhatte (New-York) au comte de Ponchartrain. Il dût être convaincant puisqu’ il en revint promu Capitaine en 1692 et bombardé en 1694 Commandant du Fort de Michillimakinac, point de passage unique entre les lacs Huron et Michigan. Ce poste était le plus important poste militaire et commercial que la France avait dans ce qu’elle appelait les pays d’En-Haut. Cadillac y avait deux missions principales en dehors du maintien de l’ordre et de la discipline du poste : s’assurer que les tribus restent alliées de la France, vivent en bonne intelligence et fassent la guerre aux Anglais, ce qu’il n’arriva jamais à faire. Il devait aussi organiser le commerce des fourrures, tâche à laquelle il consacra la majeure partie de son temps, sans oublier de lever une sorte de dîme sur les marchandises officielles. On passe sur l’eau de vie vendue aux Indiens malgré l’interdiction. Alors qu’à son arrivée, sa fortune se résumait à sa solde de capitaine soit un millier de livres par an, trois ans plus tard, il envoyait en France des lettres de change pour un montant de 27.000 livres ! Louis Tantin de la Touche, commissaire aux troupes royales résume ainsi la situation :  » Jamais homme n’a amassé du bien en si peu de temps et qui fait tant de bruit par les torts qu’en reçoivent les particuliers ». Mis en cause devant la justice, protégé par le Gouverneur Frontenac qui le trouvait « fort distingué », il négocia un accord financier avec ses détracteurs qui avaient un temps été ses partenaires en affaires et préféra demander à être relevé de son commandement, d’autant que le marché des pelleteries commençait à être saturé du côté des lacs. Une plainte de l’Intendant à son sujet étant parvenue à Versailles, il y fut convoqué en 1697 pour s’expliquer mais arriva avec un projet tellement séduisant qu’on en resta là.

Grandeur et décadence

Au cours de ses déplacements, il s’était rendu au sud du lac Huron, s’était engagé dans la rivière Sainte-Claire, avait traversé le lac du même nom puis avait continué jusqu’à la jonction entre le lac Sainte-Claire et le lac Erié pour arriver à un détroit, carrefour entre les pays d’En-Haut et Manhatte, passage obligé entre les vallées du Saint Laurent, de l’ Hudson et du Mississippi, ce qui fit naître dans son esprit le projet d’implanter une colonie au « détroit ». L’idée séduisit d’autant plus que la place menaçait d’être investie par les Anglais. Une expédition fut décidée pour l’été 1701. Cadillac s’embarqua avec une centaine d’hommes, militaires et colons mélangés ainsi que deux missionnaires. Le 24 juillet débuta la construction d’un fort (Fort Ponchartrain) d’une surface de 4000 m2 à 12 k du lac Erié et 8 km du lac Sainte Claire. La signature de la Grande Paix de Montréal entre toutes les tribus indiennes garantissait un mois plus tard une installation française durable dans la région et consacrait le pouvoir de Lamothe-Cadillac.

Devenu commandant militaire et Seigneur de Detroit, commandant général de tous les postes des Pays d’En-Haut, il ne lui manquait plus que le monopole du commerce qui avait été donné à la Compagnie de la Colonie, ce qu’il s’employa à obtenir. En attendant, il s’était arrangé pour faire transiter ses peaux de castor par le Mississippi pour échapper au contrôle du Gouverneur. Alerté, Ponchartrain demanda une enquête sur ses agissements et le rapport fut accablant. En 1708, Cadillac repassait sous l’autorité effective du Gouverneur de la Nouvelle-France. En guise de sanction, on le déplaça en 1713 vers la Louisiane dont il fut nommé Gouverneur, ce qui était un cadeau empoisonné. Il y resta quatre ans, pestant contre « ce méchant pays, habité par des gens de sac et de corde ». Des sources américaines relatent que l’administration de Cadillac fut remarquable seulement par la fréquence et la dureté des querelles internes…Bref, après quatre ans de gestion très infructueuse, il rentrait en France avec sa famille… pour y être arrêté et emprisonné à la Bastille avec son fils aîné. On ne lui reprochait pas ses malversations, mais la mauvaise réputation qu’il avait faite à la Louisiane alors que la France- voulant encourager l’immigration- la présentait comme un Eldorado ! En 1723, sorti de prison, il rachetait la charge de Gouverneur de Castelsarrasin qui lui rapportait un revenu modique de 120 livres par an, et c’est là qu’il mourut en 1730 sans avoir revu la Nouvelle-France.

Detroit, la ville fondée par un Français

Comment la légende de Cadillac est-elle née ? D’abord, la colonie qu’il a fondée est devenue une des plus grandes villes d’Amérique et les habitants qui sont fiers de leurs racines françaises ont voulu en faire un grand homme. On a même donné aux premières collines que l’on voit en arrivant dans le Maine par la mer, le nom de Cadillac Mountains. La seconde explication est que Cadillac était très anticlérical, car il avait été marqué dans sa jeunesse par son éducation au Collège des Jésuites de Montauban. L’hostilité qu’il leur vouait lui valut la sympathie des historiens anglo-protestants qui le considèraient comme l’un des rares personnages de l’histoire de la Nouvelle-France à affirmer son indépendance face à la domination du clergé. Voilà comment, au fil du temps, on a fini par faire d’un aventurier sans grands scrupules, un des héros de l’Amérique.

Claude Ader-Martin

*A la fin de ses études, Antoine Laumet connut le baron Sylvestre de Lamothe et son épouse Anne de Malenfant qui, n’ayant pas de descendants se prirent d’affection pour lui. Quant à Cadillac, on peut supposer que plusieurs localités d’Aquitaine portant ce nom, il l’ait trouvé à sa convenance pour se forger une nouvelle identité.

Sources : Histoire de l’Amérique française de Cécile Vidal et Gilles Havard ( Flammarion ).

Québec, quatre siècles d’une capitale de Christian Blais, Gilles Galichan, Frédéric Lemieux et Jocelyn Saint-Pierre ( Les publications du Québec )

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1 commentaire

  1. BERNARD BONNIN dit :

    Bjr,

    Il se crée son « avatar » dès son mariage. Pas idiot pour l’époque.
    Encore une belle histoire.

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