Qu’est ce qui a bien pu pousser Jean-Louis Vignes né le 9 avril 1780 à Beguey, petit village situé près de Cadillac à une trentaine de km au sud de Bordeaux à s’embarquer vers le Pacifique alors qu’il a déjà 46 ans et se trouve nanti d’une famille ? On serait tenté de penser au vu de quelques documents de l’époque que l’arrivée sur le trône de Charles X, monarque ultra conservateur n’était pas de nature à favoriser la montée en puissance de commerçants et d’hommes d’affaires dans les veines desquels aucun sang bleu ne coulait et auxquels la précédente République roturière avait donné des responsabilités publiques. Jean-Louis Vignes, notable paysan dont la signature à trois points indiquerait une appartenance à la franc-maçonnerie, marchand tonnelier comme son père et vigneron s’étant endetté à la limite du supportable, se trouva bientôt privé du crédit moral et financier nécessaires à la poursuite de ses affaires…..(1)

Le voilà embarqué en novembre 1826 sur un bateau de commerce et après un périple de presque un an qui le fait doubler le cap Horn et faire escale en Amérique du sud, il arrive à Hawaï . Dans ses bagages, quelques plants de vigne conservés dans de la mousse et des pommes de terre de sa région d’origine. Il fait aussitôt l’acquisition d’une terre où il cultive de la vigne de la canne à sucre et élève le bétail qui lui est nécessaire. Un an plus tard, il est recruté comme dirigeant de la distillerie de rhum d’Oahu près d’Honolulu..

D’Hawaï à Monterey

Jean-Louis Vignes , notable de Cadillac

La production d’alcool se trouvant bientôt interdite et les champs de canne à sucre détruits sur l’ordre d’un gouvernement local particulièrement puritain, il revend sa propriété de justesse et part s’installer sur la côte ouest de l’Amérique en Haute Californie. Cette région vit des périodes successives troublées : après avoir été colonie espagnole entre 1769 et 1821, elle est devenue mexicaine et le restera un quart de siècle, connaitra quelques années d’Indépendance durant lesquelles se produira la Ruée vers l’or et la guerre américano-mexicaine, puis deviendra le 31ème état de l’Union américaine en 1850. C’est donc dans une Californie mexicaine du côté de Monterey, que débarque Jean-Louis Vignes en 1831. Il y a été précédé par d’autres Français, vétérans napoléoniens passés par la Louisiane pour la plupart, venus aider les indépendantistes mexicains qui s’illustreront ensuite dans les activités commerciales et administratives de la ville (2). Il achète des terres le long de la rivière de Los Angeles avec l’intention d’y cultiver la vigne, ayant remarqué des similitudes entre le climat californien et celui du sud de la France. Au milieu de ses terres, un sycomore géant ( Aliso en espagnol) donne son nom à la propriété. Pour ses voisins mexicains, il devient Don Luis Del Aliso et se fait un nom en révolutionnant la culture de la vigne.

Grand propriétaire et philanthrope

La Californie mexicaine produit depuis la colonisation espagnole et sous l’impulsion des Jésuites du vin de mission qui donne une agréable piquette propre à rafraîchir le gosier du sergent Garcia * mais qui n’a pas grand intérêt gustatif et se conserve encore moins. Jean-Louis Vignes fait venir de son Sud-Ouest natal des cépages tels que le cabernet franc et le cabernet sauvignon qui trouvent en Californie une terre propice à l’élaboration de vin de qualité. Deux de ses neveux Pierre et Jean-Louis Sainsevain et son fils Pierre respectivement arrivés en 1839 et 1843 viennent lui prêter main forte (3). Il faut dire que dès 1839, Don Luis exploite déjà 40.000 pieds soit le plus grand vignoble californien avec 150.000 bouteilles produites, et aussi le meilleur. Son vin qui transite via San Francisco se vend jusqu’à la côte Est des Etats-Unis et se boit jusqu’à la Maison Blanche. Parallèlement à la culture du vignoble, et alors que la plupart cherchent de l’or, il a planté des orangers dont la production s’élève à plus de 5000 fruits en 1851.

La propriété de Don Luis Del Aliso dans le Pueblo de Los Angeles

Ses vergers de pêchers, abricotiers, poiriers et pommiers s’ajoutent à cette production. Autour de l’immense propriété de Jean-Louis Vignes , une véritable colonie française s’est progressivement installée composée des descendants des premiers immigrants français qui ont fait souche grâce à des mariages avec des mexicaines et des membres du clan des Vignes à l’exception de son épouse qui ne quittera jamais Beguey. Don Luis dorénavant membre de la bonne société de Los Angeles fréquente ses semblables : armateurs, hommes politiques, militaires haut- gradés tel le Général Sherman. Ses deux neveux ont connu également des réussites fulgurantes : Jean-Louis à la tête d’une scierie et d’une minoterie à Santa Cruz, Pierre devenu Premier Grand Maitre de la loge Maçonnique de Los Angeles fondée en 1854 sera le premier producteur de champagne californien en 1856 et ouvrira le premier magasin de vin californien sur la 5ème avenue à New York en 1860. En 1855, il leur a vendu sa propriété pour la somme fabuleuse de 42.000 $ et a entamé une retraite consacrée à des oeuvres caritatives. Ce sont d’abord les soeurs de Saint-Vincent de Paul qui reçoivent en 1856 une importante donation pour la construction d’un hôpital qui deviendra l’actuel Saint Vincent Medical Center. Suivra la construction d’une école pour les jeunes citoyens de Los Angeles peu avant sa mort en 1862.

Deux rues de Los Angeles, Aliso street et Vignes street, portent témoignage de l’oeuvre de Jean-Louis Vignes considéré comme le père de la viticulture californienne.

Claude Ader-Martin

(1) « Jean-Louis Vignes . Los Angeles wine : a history from the mission area to the present » par Stuart- Douglas Boyle.

(2) Entre 1865 et 1866, la ville de Los Angeles est administrée par un maire issu de l’immigration française, le Marseillais Joseph Mascarel ( source Jean-Marie Lebon historien américaniste)

*Adversaire puis ami de Zorro, personnage de l’oeuvre de Johnston McCulley régulièrement adaptée au cinéma depuis les années 1920 jusqu’à nos jours.

(3) « Le voyage en Californie de Pierre Vignes de Beguey- Gironde ( 1843-1851) par Annick Foucrier.

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1 commentaire

  1. Bernard Bonnin dit :

    Une vraie histoire. De Beguey à Los Angeles.

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