Au début du XVIIIe siècle, la Nouvelle-France s’étend sur près des 2/3 du continent nord-américain, de Québec à la Nouvelle-Orléans.  Un empire dont la clé de voûte est l’alliance avec les Indiens compte tenu de la faiblesse de l’immigration européenne,  la nécessité de subsister  puis de s’implanter dans la colonie.    En Louisiane, colons, indiens, esclaves africains composaient une Amérique française au visage cosmopolite.  Terre de résistance et de résilience,  terre d’affrontements et de survie, la communauté créole a  fait face à de sanglants combats pour l’abolition de l’esclavage, puis la ségrégation raciale, rien n’est jamais gagné.  Sa force actuelle est dans son héritage toujours aussi vivant : il s’agit d’un mode de vie, une dynamique et une capacité d’adaptation dans la vie que ce soit dans les fêtes, la musique et les arts, la gastronomie qui lui vaut une reconnaissance planétaire.  Racisme, ouragans, pandémie Covid-19 …  rien ne lui est épargné, elle rebondit  en permanence avec créativité et d’autres codes d’expression, un bel enseignement dans le confinement  actuel que nous connaissons tous.

2019-2020 sera marqué par la disparition de personnalités issues du métissage multiculturel de la Nouvelle-Orléans ; elles ont façonné leur époque et inspiré de nouvelles générations qui vont, à leur tour,  renouveler cette culture créole avec d’autres codes, celles d’un monde nouveau.

La Louisiane française (1682-1762) : une colonie esclavagiste et une identité franco-créole affirmée.

Aucune des colonies européennes d’Amérique n’échappe au trafic d’esclaves.  Anglais, Espagnols, Français, Néerlandais et Portugais, achètent leurs lots d’Africains qu’ils installent à proximité de leurs terres et plantations comme main d’œuvre servile.  

Dans l’ouvrage  de référence « Histoire de l’Amérique française » (1), Gilles Havard et Cécile Vidal nous montrent que les Français semblaient moins enclins à maltraiter leurs esclaves que les autres Européens même si l’économie de la colonie reposait essentiellement sur une main d’œuvre noire (2) en 1762 .  Au début de la colonie, on recense à Mobile (1èrecapitale) en 1714 : 111 blancs, 134 Amérindiens et 10 Noirs.  La cession de la colonie à la Compagnie des Indes, chargée du développement économique, va amorcer la traite en provenance d’Afrique dès 1719.  

En réalité, les traiteurs préféraient vendre leur cargaison aux planteurs antillais: destination plus directe et moins éloignée des côtes africaines, il s’agissait  également d’éviter les pertes humaines  et avoir l’assurance d’un commerce plus lucratif  en retour que les petites plantations du Mississippi et une colonie peu peuplée.  En 1743, la Nouvelle-Orléans reçut son dernier bateau négrier et la traite ne reprit qu’en 1772, au cours de la période espagnole.  

Entre 1719 et 1743, de 5 700 à 6 000 Africains furent déportés en Louisiane française.  Près de 70% d’entre eux provenaient d’une région entre les fleuves Sénégal et Gambie, le reste provenait du Congo Angola et du Golfe du Bénin.  En raison de la cessation presque totale de la traite après 1731, le nombre d’esclaves noirs n’augmenta que grâce à l’accroissement naturel (3), ce qui permit la formation d’une importante communauté créole.  Après 1743, la colonie reçut plusieurs centaines d’esclaves provenant des Antilles françaises, du commerce de contrebande avec les traiteurs anglais.

Autre facteur d’accroissement de la population,  la faiblesse de l’immigration européenne et la pénurie de femmes blanches facilita le métissage entre Français, Amérindiens et Africains grâce au système extra légal de plaçage,  bien souvent les enfants issus de ce métissage étaient affranchis ainsi que leur mère,  ils étaient baptisés et bénéficiaient de travaux moins pénibles que  ceux des champs, les enfants profitaient parfois d’une éducation et d’une formation musicale classique.  La colonie de Louisiane devint très vite une synthèse entre le Canada et les Antilles au niveau population (4). 


L’époque espagnole (1762-1803) et  américaine ( dès 1803) : accélération de la traite jusqu’à  l’abolition de l’esclavage en 1865.

L’identité culturelle « créole française » n’a guère été remise en cause durant le Régime espagnol  compte tenu du peu d’immigration hispanophone, ce fut une période calme et prospère. Par contre, la traite va reprendre dès 1772 pour satisfaire la demande locale en main d’œuvre et elle va s’amplifier avec l’arrivée des Américains, dès 1803 (5).  Sitôt l’acte de vente de la Louisiane conclu avec la France, les Etats-Unis vont favoriser l’implantation massive d’immigrants d’origine anglo-saxonne, d’abord dans les villes, à la Nouvelle-Orléans et à Bâton Rouge, puis progressivement dans toutes les plantations longeant le Mississippi.  Les nouveaux colons remplacent les petites fermes rustiques des français par d’immenses installations agricoles vouées à la culture et à la transformation des productions agricoles (canne à sucre, coton etc) plus gourmandes en main d’oeuvre.  Cette société dominée par les riches planteurs blancs devint très vite coercitive pour éviter toute insurrection d’ esclaves.  En 1830, la Nouvelle-Orléans est le premier port du continent nord-américain et pratique une traite dite « domestique ». Le film « Twelve Years a slave » en est une belle illustration.

A cette époque, la société franco-louisianaise est très disparate : aux Français -créoles blancs, esclaves et Amérindiens francisés venus s’installer avant 1763, se sont ajoutés des Acadiens mais aussi des réfugiés de Saint-Domingue entre 1791 et 1809 (planteurs, noirs esclaves ou  hommes libres de couleurs) et des Français de France  ou « Foreign French » très nombreux à émigrer dans les années 1830-1840 dans ce nouvel eldorado. 

Les gens de couleur libres originaires de Saint-Domingue et Cuba (5), n’hésitèrent pas à utiliser la culture française pour lutter contre l’ordre racial rigide que voulaient imposer les Américains après 1803.  

Quant à la guerre de Sécession (1861-1865), de façon aiguë, elle va mettre en relief les disparités sociales  et économiques  de la population américaine : les créoles blancs, par intérêt de classe, font cause commune avec les planteurs anglo-saxons, tandis que les gens de couleur libres prennent le parti du Nord abolitionniste.  Cette guerre civile est non seulement économique mais aussi culturelle, un affrontement entre deux sociétés, l’une aristocratique, d’origine latine avec une identité forte, très attachée à la terre et l’autre, laborieuse, puritaine, mobile au gré des emplois, avec des rêves de grandeur nationale.   

Au lendemain de la guerre de Sécession, les Franco-Louisianais sont devenus minoritaires et se sont fondus de plus en plus dans le groupe anglo-saxon.   L’esclavage est aboli : noirs et blancs sont déclarés égaux en droits.  Après le départ des troupes fédérales en 1876, les états du sud promulguent les lois dites « Jim Crow » instaurant la ségrégation raciale dans tous les lieux publics.  Le non respect des lois entraîne une répression violente (lynchages, violences policières etc).  Il faudra des années de lutte, incarnée notamment par Martin Luther King pour que la ségrégation soit abolie avec l’adoption des droits civiques en 1963.  Le combat réel pour l’égalité n’est toujours pas terminé comme en témoigne la triste actualité américaine : les noirs et les amérindiens sont toujours en marge du grand rêve américain.

Atouts majeurs de cet héritage : musique, arts, gastronomie et transmission .

Congo Square par Ed. Windsor Kemble, 1886

Mais ce qui va donner un souffle original à la Nouvelle-Orléans et à ses afro-américains,  toutes classes sociales confondues,  c’est la danse et la musique qui a toujours joué un rôle important dans cette ville créole qui comptait alors, ses troupes d’opéra, son orchestre symphonique composé uniquement de noirs, ses bals et ses parades, son Mardi Gras. 

Congo Square est le lieu historique  où se retrouvaient les esclaves africains le dimanche pour chanter et danser leurs souffrances et leurs espoirs, lieu des racines du Jazz, du blues et du gospel… et des musiques actuelles où se retrouvent les musiciens du monde entier. Dans le quartier de Treme ou à l’église Saint-Augustine, il n’est pas rare de rencontrer des afro-américains fiers d’afficher leur héritage créole et leur attachement à la France, terre des libertés.

2019-2020 fut marqué par la disparition de personnalités pour la plupart d’origine créole,  qui illustrent parfaitement le phénomène du « crossover » où des produits musicaux conçus par des Noirs, pour des Noirs, deviennent des succès mondiaux et inspirent les jeunes générations.

Leah Chase (1923-2019) : des ancêtres africains, français et espagnols  pour cette grande dame qui fut la reine de la cuisine créole avec son célèbre « Gumbo z’herbes ».   D’origine modeste et attachée à ses racines créoles rurales, elle a connu une carrière exceptionnelle avec les plus grandes récompenses au niveau national. Très engagée, son restaurant, Dooky Chase, fut également le lieu de rendez-vous des créoles noirs dans les années 1960, pour la défense des droits civiques avant de devenir le lieu emblématique de l’élite intellectuelle américaine. Elle s’est également investie pour la défense et la promotion de l’art afro-américain.

Ernest J. Gaines (1933-2019) : Passionné de lecture et d’écriture,  il est un des seuls écrivains américains à peindre un Sud en évolution, où les noirs de la nouvelle génération s’opposent aux anciens dans une quête de dignité.  La mutation est porteuse de conflits et de drames car les règles du jeu ne sont plus codifiées.  Il est devenu un des auteurs majeurs du « roman du Sud ».

Il assura également des enseignements d’écriture créative à l’université de Lafayette et de Rennes. Il est également chevalier de l’ordre des Arts et des lettres.

Ellis Marsalis (1934-2020) : Une carrière exceptionnelle pour ce pianiste et grand pédagogue,  mentor pour de nombreux jeunes musiciens noirs.  Il est le patriarche (avec sa femme, elle aussi musicienne), d’une famille de musiciens connus mondialement : Braford, Wynton, Delfeavo et Jason .  Un ami disait de lui « l’audace d’un homme qui croyait qu’il pouvait enseigner l’excellence à ses gamins noirs dans un monde qui rejetait cette possibilité, et qui les a regardés refaire la définition de l’excellence pour toujours ».   Il était très impliqué dans le New Orleans Center for Creative Arts pour les jeunes ainsi que de nombreuses universités.


https://www.youtube.com/watch?v=r7YJXAsEHh8

Nous terminerons avec une jeune femme au succès planétaire : Beyonce originaire de Louisiane du côté de sa mère, et son engagement pour la cause créole dans un album et un film très personnel, réalisé en 2016 « Lemonade » où elle revient sur son passé, ses origines créoles,  l’esclavagisme, la condition féminine des femmes noires, les rapports homme-femme, la force de la communauté.  Son album fait référence à de nombreuses œuvres comme « Daughters of the Dust », 1erfilm américain réalisé par une femme noire.   Son titre « Lemonade » rappelle que face à l’adversité,  cette boisson si rafraîchissante est une boisson magique dont la recette se murmure de mère à fille : ne pas accepter l’amer du citron, rajouter un peu de sucre pour l’apprécier ou quand la vie vous donne des citrons, faites de la limonade !

Tout un art de vivre!

Anne Marbot

(1) Ouvrage de référence : Histoire de l’Amérique française, HAVARD Gilles, VIDAL Cécile. Paris : Flammarion, 2008. 863 pages.

(2)La pratique de l’esclavage n’a pas été introduite en Amérique du Nord par les Européens.  Elle existait déjà dans de nombreuses tribus, comme produit  de la prédation guerrière.  L’objectif de la guerre était de faire des captifs qui étaient torturés, adoptés ou réduits à la condition servile.  Les « esclaves », tout autant que les ballots de Castor, constituaient des cadeaux dans la diplomatie amérindienne.  L’esclavage s’est développé aux XVIIe et XVIIIe siècles à cause de la demande des marchés euro-américains, celui des colonies britanniques au premier chef, mais également ceux du Canada et de Louisiane.


(3) L’accroissement naturel de la population noire dans la colonie du Mississippi était lié à une assez forte fécondité des femmes et à une mortalité relativement faible, les autorités et les colons français encourageant la formation de familles et veillant à atténuer la dureté des conditions de vie et de travail, en particulier pour les femmes enceintes.  Bien que les esclaves noirs fussent plus résistants que les Blancs à la malaria, leur taux de mortalité était plus élevé, car ils étaient plus sensibles aux infections pulmonaires du fait de moins bonnes conditions de vie.

(4) Le Code Noir – dès 1724,  Louis XIV instaure le Code Noir,  dont le but est de définir et délimiter les droits et les (quelques) devoirs des maîtres mais surtout les contraintes de leurs esclaves.   Les esclaves étaient dépourvus des droits du citoyen, et tout privilège était accordé à la libre appréciation de leur maître.   Par exemple, les esclaves ne travaillaient pas le dimanche et les jours fériés par respect des traditions religieuses.  Les enfants n’étaient pas séparés de leur famille avant l’âge de 13 ans.  Le Code Noir français était nettement plus favorable que toutes les autres lois régissant les Noirs dans les autres états du Sud (sous tutelle anglaise ou espagnole) à cette époque.  Ce code fut appliqué jusqu’en 1820, après quoi les Afro-Américains durent subir la dure loi des Etats sudistes.

(5) Entre 1719 et 1807, année de l’interdiction de la traite (mais pas de l’esclavage qui fut interdit seulement en 1865) : 2.5 millions d’Africains furent déportés en Amérique du Nord. Depuis 2015, la plantation Whitney est un lieu de mémoire dédié à l’esclavage et aux Africains déportés, et un mur rappelle les noms des 107 000 esclaves qui ont vécu en Louisiane avant 1820.  A la Nouvelle-Orléans, un musée dédié aux hommes libres de couleurs, près du Musée du Jazz sur Esplanade Avenue.

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