En Occident, le monde de la chrétienté est marqué depuis une trentaine d’années par le vieillissement des prêtres et des religieux associé à une baisse des vocations. Eglises et monastères devenus trop grands posent un problème d’entretien de leurs locaux qui ont dans la plupart des cas une énorme valeur historique et patrimoniale. En France, l’Etat, gardien des lieux de culte veille à leur entretien.

Ce n’est pas le cas au Canada où les communautés religieuses sont dans la plupart des cas, propriétaires de leurs églises. Au Québec où l’église catholique a été puissance fondatrice, le problème se pose comme partout ailleurs et il n’est pas rare de constater visuellement le changement de destination de certains lieux de culte : centres culturels, médiathèques, immeubles d’habitation, voire écoles de sport. Afin de ne pas voir leur patrimoine se disperser tout en garantissant la pérennité du lieu créé à la fin du 17ème siècle, les Augustines de la ville de Québec ont choisi de faire de leur maison ancestrale un lieu de regroupement du patrimoine religieux de leur Ordre associé à un lieu d’hébergement dont la mission première est de procurer aux aidants familiaux la possibilité de se ressourcer. Entrer au couvent pour en sortir régénéré, il fallait y penser….

Quatre siècles de soins

C’est en août 1639, après trois mois d’un voyage mouvementé depuis Dieppe que trois jeunes religieuses Augustines arrivent à Québec avec pour objectif de soigner et d’évangéliser les  » Sauvages ». Depuis deux ans, des travaux de défrichement d’un terrain destiné à accueillir un futur hôpital financé par la Duchesse d’Aiguillon, nièce du Cardinal de Richelieu ont commencé ( le contrat de fondation de l’Hôtel Dieu a été signé à Paris en 1637). Trois Ursulines les accompagnent qui se sont données pour mission l’éducation. A cette époque, la ville se relève de la domination anglaise qui a chassé les Français durant trois longues années. Les colons manquent de ravitaillement et tout ce qui avait été construit par les disciples de Champlain et de Louis Hébert est à rebâtir. Les religieuses y démarrent leur travail dans des conditions plus que difficiles et il se passera plus de trente ans avant que leur monastère, tel que l’on peut le voir aujourd’hui soit construit. Des générations de religieuses hospitalières, attachées à l’Hôtel- Dieu vont s’y succéder, longtemps cloîtrées. Dans les années 90, constatant le vieillissement de leur communauté et souhaitant continuer de faire oeuvre utile, elles choisissent de ramener l’ensemble de leur patrimoine religieux conservé dans la dizaine d’autres monastères disséminés partout au Québec, dans la capitale nationale.

La Chapelle

Cela représente plus de 50.000 artefacts réunis dans un musée et près d’un kilomètre de dossiers en voie de numérisation qu’elles offrent aux Québécois sous forme d’une Fiducie sociale. Les soeurs deviennent alors locataires de leurs anciens locaux, charge à la Fiducie de les transformer en lieu de mémoire et de ressourcement. Et puisque la société québécoise vieillissante cherche- comme nous – des réponses à la prise en charge de son quatrième âge ou de malades qui souhaitent rester le plus longtemps possible à leur domicile, on veut en faire un centre de repos pour les aidants-familiaux que l’on appelle proches-aidants dans la Belle Province.

 Soeurs hospitalières

La Réception

On entre ici au couvent sans entrer en religion et personne ne vous demandera jamais quelles sont vos convictions. Si on y entend parfois quelques chants religieux, c’est qu’on aura volontairement poussé la porte de l’imposante chapelle dont les vieilles pierres de l’abside viennent soutenir l’aérienne verrière de la réception de l’hôtel. Au programme, marche méditative, yoga, cohérence cardiaque, tai-chi, huiles essentielles, massages, beaucoup de silence et d’attentions discrètes autant que bienveillantes.

Dans le silence des couloirs

Au détour d’un couloir on croise parfois une des dernières religieuses résidentes qui s’aide de sa canne ou s’affaire avec son téléphone mobile dans le passage qui relie le Monastère à l’Hôtel Dieu où elle continue d’oeuvrer comme bénévole. Elles sont fières d’expliquer ce que leur maison est devenue et s’inquiètent de savoir si vous vous y sentez bien. Les professionnels du bien-être, thérapeutes, spécialistes de santé globale y animent inlassablement des réunions de travail, des rencontres, des ateliers, des conférences. En cuisine, le chef marie rôti de cerf et daube de canard, herbes tout droit poussées dans les carrés du jardin des soeurs, confitures de sureau et de rose, ghee, temphe et cuisine ayurvédique, tisane à la guimauve et au ginseng. On dort dans la blancheur de lits moelleux d’anciennes cellules transformées en chambres douillettes. Confort, mais sans télévision ni téléphone ce qui ne vous interdit pas l’utilisation de vos propres écrans…dans l’intimité. A l’heure du petit déjeuner, le silence est de rigueur dans la salle de restaurant, ce qui permet un éveil progressif face aux silos du port de Québec. Plus tard, il sera temps d’écouter parler les vieux murs. Ils vous raconteront les potins de la colonie, la figure charismatique de Monseigneur de Laval dont le diocèse s’étendait jusqu’aux bayous de Louisiane, les homélies tonitruantes de l’intransigeant Evêque de Saint-Vallier, l’incendie de l’Hôtel-Dieu, l’histoire du siège de Québec, les plaintes des blessés français, anglais et autochtones unis dans la souffrance, les vagissements des bébés abandonnés dans le tour sculpté de la vieille porte, le ramassage des Simples médecines, les recettes des apothicaires et les rires des petites nonnes patinant un matin de printemps dans leurs longues jupes à carreaux.

Hôtellerie de ressourcement

Nathalie Roy, directrice de la Fiducie

Viennent ici ceux ou celles qui cherchent une pause propice à une nouvelle respiration. « Dans notre société, on a intérêt à ce que les personnes qui ont besoin d’être aidées soient prises en charge par des aidants en bonne santé » résume Nathalie Roy qui dirige la Fiducie. Au Monastère, huit chambres sont réservées à des personnes envoyées par les Centres locaux de services communautaires (CLSC), l’équivalent de nos services communaux d’action sociale à des tarifs préférentiels. La cinquantaine de chambres restantes est proposée à une clientèle touristique intéressée par une déconnexion d’avec le monde extérieur. L’objectif est d’augmenter progressivement le nombre de chambres réservées à la clientèle d’aidants, le Monastère ayant par définition un but non lucratif.


Située en plein centre de Québec à cinq minutes à pied du célèbre château Frontenac, cette hôtellerie de ressourcement qui a ouvert ses portes il y a quatre ans commence à être connue et reconnue. Lieu de beauté et de sérénité, elle doit beaucoup à des donateurs comme à son origine. A travers elle, c’est un peu de la mission que s’était donnée la duchesse d’Aiguillon qui perdure à travers le temps.

Claude Ader-Martin

Références : Annales de l’Hôtel-Dieu de Québec (1636-1716) . Photos C. Ader-Martin

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1 commentaire

  1. Mandraut dit :

    Une expérience qui donne envie d’aller faire un séjour dans ce cadre si préservé à tous les sens du terme. Ce récit retrace le contexte historique et politique de ce monastère et montre bien que l’imagination, la volonté, la détermination, le travail et l’ouverture d’esprit permettent de faire survivre notre culture au sens large du terme.

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