La ville de Caraquet, constituée en 1961, s’étire sur 13 km le long de la rive sud de la baie des Chaleurs, entre les villages de Bertrand, à l’ouest, et de Bas-Caraquet, à l’est. La grande homogénéité linguistique de sa population, presque entièrement de langue maternelle française, remonte à une date clé de la fondation de la ville. C’est en effet le 29 mars 1784 que le gouvernement de la Nouvelle-Ecosse concéda officiellement des terres à 34 chefs de familles (la Grande concession ou Grande Grant). Ces terres couvraient le territoire actuel de la ville de Caraquet et en partie ceux des villages de Bertrand et de Bas-Caraquet. La population actuelle de Caraquet descend en grande majorité de ces premiers colons qui étaient tous acadiens, canadiens français, normands ou métis. Mais à l’époque, les profondes disparités d’origine entre colons fondateurs ont très vite conduit à la formation de deux groupes bien distincts et profondément divisés. Voici dans quelles circonstances…

Les colons fondateurs de Caraquet

Site du village de Gabriel Giraud
Lieu Gabriel-Giraud, au parc des fondateurs, à la limite ouest de Bas-Caraquet (auteur Dr Wilson, licence CC BY-SA 3.0)

Comment était-on arrivé à une telle situation où deux groupes parfaitement homogènes, les réfugiés acadiens dans la partie ouest de la Grande concession, les Canadiens français, Normands et Métis dans la partie est, s’ignoraient superbement ? Pour le comprendre, il faut remonter à la fondation de Caraquet. Vers 1730, un marchand français, Gabriel Giraud, peut-être le premier habitant permanent de Caraquet, s’installa avec son épouse micmaque et ses deux enfants métis, Jean-Baptiste et Angélique, à l’embouchure du ruisseau Isabelle, à proximité de l’actuelle marina de Bas-Caraquet. Son petit groupe vivait de la pêche, de l’agriculture et du commerce avec les Micmacs. Il s’agrandit ensuite avec l’arrivée de Joseph Le Bouthillier (un Canadien) puis de Pierre Gallien (un Normand), les deux époux successifs d’Angélique Giraud.

C’est à partir de ce noyau familial que se constitua la partie est de la Grande concession, de part et d’autre du ruisseau Isabelle. Il y avait, parmi les autres chefs de famille, des marins de la garnison de Ristigouche et des pêcheurs de la baie des Chaleurs, le plus souvent normands et mariés à des femmes métissées issues du clan Giraud. Plusieurs familles canadiennes françaises complétaient ce groupe marqué par un fort métissage.

Monument à la mémoire d'Alexis Landry
Monument à la mémoire d’Alexis Landry, au sanctuaire de Sainte-Anne-du-Bocage. Alexis Landry suppléait le prêtre lors de messes blanches (auteur Dr Wilson, licence CC BY-SA 3.0)

Quant au groupe acadien, sa constitution était d’emblée plus homogène. Vers 1757, son fondateur, Alexis Landry, s’installa avec sa famille et trois autres familles de réfugiés acadiens sur le site actuel du sanctuaire de Sainte-Anne-du-Bocage. En 1761 il échappa encore à la déportation lors de l’attaque du capitaine Roderick MacKenzie et se réfugia ensuite à Miscou. Au printemps 1768, il choisit de ramener sa famille à Caraquet pour se réinstaller sur sa terre de Sainte-Anne-du-Bocage. L’année suivante, George Walker, marchand et juge de paix de Nepisiguit, avec lequel il entretenait des relations commerciales florissantes, lui permit de s’établir officiellement sur sa terre. Il fut rejoint par plusieurs familles acadiennes, dont les trois autres familles pionnières de Sainte-Anne-du-Bocage. C’est ainsi que se constitua, dans la région de Haut-Caraquet, la partie ouest de la Grande concession.

La difficile intégration des Métis

La cohabitation ne pouvait être que difficile. Les Acadiens de Haut-Caraquet, fervents catholiques, méprisaient les non moins catholiques Canadiens-français et Normands de Bas-Caraquet, sous prétexte qu’ils étaient pour beaucoup métissés et donc moins purs. Pendant longtemps, la question métisse divisa ainsi profondément la population de langue française. Selon l’historien William Ganong, il n’y eut aucun mariage entre les deux communautés pendant environ 50 ans depuis leur fondation. En 1822, le missionnaire de Caraquet écrivait encore : « Vous savez qu’une certaine partie de la paroisse méprise l’autre sous prétexte que leurs ancêtres se sont alliés avec des sauvages« .

L’intégration des Métis fut donc longue et difficile dans une ville, Caraquet, considérée pourtant aujourd’hui comme la capitale de l’Acadie. Ce lieu de prédilection de la culture acadienne avait-il caché son identité métisse ? Comme le souligne le sociologue Joseph-Yvon Thériault (Je ne suis pas Métis…Ma mère me l’aurait dit), « …C’étaient des Acadiens qui avaient fondé le village disait-on. L’Acadie avait bouffé ses balbutiements métis… ». Mais il ajoute que « Le refus de nous concevoir comme Métis était le refus de notre assimilation… En cela nous étions comme les Canadiens français, notre particularité en terre d’Amérique avait été de refuser le vaste métissage que l’Amérique anglophone opérait et opère toujours avec les diverses populations issues de l’immigration.« .

Jean-Marc Agator

Documentation

Arsenault, Bona ; Histoire des Acadiens ; Nouvelle édition revue et augmentée de Pascal Alain, Editions Fides, 2004.

Frenette, Yves et Plourde, Stéphane ; Les nouvelles Acadies de l’Atlantique, 1763-1871 ; Dans l’ouvrage collectif La Francophonie nord-américaine ; Presses de l’Université Laval, Québec, 2012.

Ganong, William ; The History of Caraquet ; Acadiensis, Saint-Jean, Avril 1907.

Michaud, Marguerite ; Caraquet ; Revue d’histoire de l’Amérique française, Fredericton, 1957.

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1 commentaire

  1. BONNIN dit :

    Toujours instructif pour qui ignore ce pan de l’histoire acadienne.

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