Par le traité de Paris[1], qui met fin à la guerre de Sept Ans (1756 – 1763), la France cède le Canada à l’Angleterre. Pendant près d’un siècle, l’ancienne métropole n’a plus de contact avec sa colonie perdue d’Amérique du Nord. A cela, plusieurs raisons : la volonté d’oublier une défaite militaire, l’intérêt impérialiste porté à d’autres régions du globe (l’Algérie) et, avant tout, l’obligation de respecter le système mercantiliste britannique qui interdit aux navires autres qu’anglais d’entrer dans les eaux canadiennes[2]. Ce n’est qu’en 1855, que le lien est renoué à l’occasion d’une visite officielle que La Capricieuse, un vaisseau militaire,fait au Bas-Canada et au Haut-Canada[3].

Quelles conditions historiques particulières ont autorisé cette visite ? Quels étaient les buts français de celle-ci ? Comment s’est-elle déroulée ? Quelles en furent les conséquences pour les relations entre la France et le Canada ? Telles sont les questions auxquelles ce petit article tente de répondre.

 

La visite de La Capricieuse est permise par « l’Entente cordiale »

1955: un timbre commémore la visite de La Capricieuse au Canada.

 Quand La Capricieuse[4]appareille pour le Canada à la fin du mois de juin 1855, les relations entre la France et l’Angleterre sont au beau fixe. Les deux pays combattent ensemble les Russes en Crimée (1853-1856) et sont en bonne voie pour signer un traité de libre-échange (1860). L’empereur Napoléon III a été reçu en grandes pompes en Angleterre (16-22 avril 1855) et la reine Victoria ne va pas tarder à être accueillie de la même façon en France. Ce sera à l’occasion de l’exposition universelle (20-25 août 1855). C’est l’époque dite de « l’Entente cordiale », une époque suffisamment exceptionnelle pour qu’aucun des deux alliés n’ait envie d’en provoquer la fin. De part et d’autre de la Manche, la consigne diplomatique est donc la même : du tact et un bon esprit !

C’est dans ce contexte que le capitaine de vaisseau Paul – Henri Belvèze[5], de sa propre initiative, dépose sur le bureau du ministre français de la Marine et des Colonies un projet de voyage au Canada. Ce dépôt a lieu en 1853. Mais le gouvernement de Napoléon III n’est pas pressé de donner son accord, tant il craint que le retour de la France au Canada soit interprété par les Anglais comme une provocation. Pourtant, sa crainte est infondée. Car les autorités anglaises ne voient aucun inconvénient au projet de Belvèze, à la condition bien évidemment que ce dernier ne profite pas de l’occasion pour faire de la politique. C’est-à-dire pour exciter les antagonismes existants entre les deux grandes communautés canadiennes, la française et l’anglaise[6]. Mais là n’est pas l’intention du prudent et sagace Belvèze. En effet, son voyage, finalement accepté par le Gouvernement en 1855, a deux buts : l’un est commercial et l’autre diplomatique. Il s’agit d’évaluer la taille et les structures du marché canadien et aussi de montrer au monde entier que la Grande – Bretagne et la France forment un couple d’alliés solide. Reste à savoir si la visite de La Capricieusese déroulera conformément aux souhaits des deux puissances.

Belvèze et son équipage reçoivent partout un accueil très chaleureux

Portrait du Commandant Henri-Pierre Belvèze

Le monument des Braves en 1860

 La Capricieuse séjourne un peu plus d’un mois au Canada. Elle y arrive le 13 juillet 1855 et en repart le 25 août de la même année. Belvèze et ses marins visitent entre autre Québec, Trois-Rivières, Montréal, Kingston, Toronto, Ottawa ainsi que le village iroquois de Cauynauwagan. Partout[7], sans exception, ils reçoivent un accueil des plus chaleureux. De la part des populations : ils sont acclamés par des foules enthousiastes (à Québec on crie : « Voilà nos gens revenus ! ») et les rues, pavoisées de drapeaux tricolores, résonnent de salves de mousqueterie, de chansons et de hourras. On se bouscule pour monter à bord du voilier français. De la part des autorités aussi l’accueil est bon : le gouverneur général de la Province, l’archevêque, les maires, les savants et les entrepreneurs multiplient les réceptions de tous genres (banquets, bals, défilés, inaugurations, etc.) en l’honneur du commandant de La Capricieuse. Le temps le plus fort du séjour a lieu le 18 juillet. Ce jour-là, Belvèze se trouve à Québec. Il y pose la première pierre du futur monument des Braves sur les plaines d’Abraham[8]. Il s’agit là d’un acte politique de premier plan qui symbolise la réconciliation entre les deux anciens ennemis.

Les journaux locaux qui rendent compte de la visite du navire militaire français sont unanimes pour dire qu’il s’agit d’un événement d’une grande importance et particulièrement réussi. Aucun incident n’est à déplorer. Et pour cause, le gouverneur général Head a tout fait pour donner aux rapports avec Belvèze « un charme et un intérêt tout particuliers[9]», et le commandant de La Capricieuse a bien pris soin, dans ses discours publics et ses conversations privées, d’honorer les vertus du régime britannique au Canada[10]. Bref, toutes les parties, la française et l’anglaise, sont très satisfaites. Voilà le bilan à court terme de la visite. Mais rien ne dit que la reprise des relations entre la France et son ancienne colonie produira les résultats diplomatiques et commerciaux attendus de part et d’autre de l’Atlantique.

Les retombées immédiates de la venue de La Capricieuse au Canada furent décevantes.  

La visite de La Capricieuse au Canada a eu un écho symbolique très fort. Elle a profondément marqué les esprits locaux[11]. Pour beaucoup de descendants français de la vallée du Saint-Laurent, nostalgiques d’une identité perdue, elle a fait espérer au mieux le retour en Amérique du Nord de la mère patrie et au minimum l’enclenchement de relations régulières avec elle. Cette espérance s’est exprimée de diverses manières. Par exemple, sous la forme de poèmes patriotiques. Ceux d’Octave Crémazie (voir annexe), d’Adolphe Marsais, d’Eudore Evanturel ou bien encore de Louis Fréchette. Mais, concrètement, cette visite n’a pas produit les résultats attendus. Du moins à court terme, c’est-à-dire durant les dix années qui l’ont suivie.

Dans le domaine économique, les échanges commerciaux ne se sont pas développés. Dans son ouvrage publié en 1862 et intitulé Le Canada sous la domination française d’après les archives de la marine et de la guerre, l’historien-géographe Louis Dussieux écrit que le commerce direct entre la France et le Canada est « complétement nul ». En effet, sur la période 1855-1862, un seul bâtiment français s’est rendu au Canada. Et, de ce que l’on sait, il y a débarqué une cargaison de morue et est reparti avec un chargement farine. C’était en 1858. En matière de diplomatie, le bilan n’est pas meilleur. Il se limite à l’ouverture d’un consulat général de France à Québec (1858), un consulat à vocation strictement commerciale. Au consul qui prend son poste en 1859 (il s’agit d’Henri Philippe Gauldrée – Boilleau), le gouvernement impérial recommande d’agir « avec la plus extrême circonspection ». Traduction : ne pas encourager les velléités séparatistes québécoises. Au final, les habitants du Bas – Canada qui s’étaient enthousiasmés pour la visite de La Capricieuse ont été déçus (une fois de plus) par le comportement plein de réserve à leur égard de leur ancienne métropole.

 

Jean-Patrice Lacan 

 

Notes

(1) Ce traité a été signé le 10 février 1763.

[2]Cet interdit a été abrogé par une loi du 26 juin 1849.

[3]La Capricieuse est le premier navire de guerre français à se rendre au Canada depuis la Conquête. Avant lui, un navire marchand, L’Edouard,avait séjourné à Montréal. C’était en juillet 1854. La visite de L’Edouard n’avait fait alors aucun bruit.

[4]La Capricieuse est une corvette. Elle a été mise à l’eau à Toulon le 5 juillet 1849. Elle emporte à son bord 254 hommes d’équipage et soldats. Elle mesure 43,9 mètres de long et 11,8 mètres de large. Son tirant d’eau est de 4,9 mètres. Pour se rendre au Canada, Belvèze, en bon communicant, l’a préférée au Gassendi, « un vapeur disgracieux et mal armé, peint de couleurs sombres, fait pour la surveillance des pêches et non pour le tourisme diplomatique » (J. Portes).  

[5]Paul – Henri Belvèze est né à Montauban en 1801 et mort à Toulon en 1875. En 1855, il est le chef de la division navale de Terre-Neuve.

[6]Pour rappel : en 1837, le Bas-Canada a connu un conflit militaire qui a opposé la population civile, mobilisée par le Parti patriote de Louis-Joseph Papineau, à l’occupant militaire colonial.

[7]Même dans le Haut Canada, Belvèze est bien reçu. Dans son carnet de voyage, il écrit : « J’ai quitté le Haut Canada [13 août], n’ayant vu et entendu que des paroles et des actes sympathiques et respectueux pour le gouvernement de l’Empereur, et pour moi personnellement pleins de bienveillance et de satisfaction ».

[8]Le monument des Braves commémore la bataille de Sainte-Foy (28 avril 1760). Sous le socle de ce monument, sont réunis les ossements des soldats, français et anglais, qui sont morts au cours de cette bataille. Son inauguration aura lieu en 1863.

[9]Cette appréciation est de Belvèze lui-même.

[10]Dans le récit qu’il a rédigé de la visite de La Capricieuseau Canada, Belvèze parle, le concernant, de « travail d’équilibriste ». En même temps, il a dû convaincre les Anglais que la France n’avait aucune intention de reconquérir sa colonie perdue et se montrer sensible aux manifestations francophiles des habitants du Bas-Canada.

[11]Chez les Français de France, par contre, elle n’a eu aucun retentissement.

 

Annexe : 

Envoi aux marins de La Capricieuse

(Poème d’Octave Crémazie, 19 août 1855)

Quoi ! déjà nous quitter ! Quoi ! sur notre allégresse

Venir jeter sitôt un voile de tristesse ?

De contempler souvent votre noble étendard

Nos regards s’étaient fait une douce habitude.

Et vous nous l’enlevez ! Ah ! quelle solitude

Va créer parmi nous ce douloureux départ !

 

Vous partez. Et bientôt, voguant vers la patrie,

Vos voiles salueront cette mère chérie !

On vous demandera, là-bas, si les Français

Parmi les Canadiens ont retrouvé des frères.

Dites-leur que, suivant les traces de nos pères,

Nous n’oublierons jamais leur gloire et leurs bienfaits.

 

Car, pendant les longs jours où la France oublieuse

Nous laissait à nous seuls la tâche glorieuse

De défendre son nom contre un nouveau destin,

Nous avons conservé le brillant héritage

Légué par nos aïeux, pur de tout alliage,

Sans jamais rien laisser aux ronces du chemin.

 

Enfants abandonnés bien loin de notre mère,

On nous a vus grandir à l’ombre tutélaire

D’un pouvoir trop longtemps jaloux de sa grandeur.

Unissant leurs drapeaux, ces deux reines suprêmes

On maintenant chacune une part de nous-mêmes :

Albion notre foi, La France notre cœur.

 

Adieu, noble drapeau ! Te verrons-nous encore

Déployant au soleil ta splendeur tricolore ?

Emportant avec toi nos vœux et notre amour,

Tu vas sous d’autres cieux promener ta puissance.

Ah ! du moins, en partant, laissez-nous l’espérance

De pouvoir, ô Français, chanter votre retour.

 

Ces naïfs paysans de nos jeunes campagnes,

Où vous avez revu vos antiques Bretagnes,

Au village de vous parleront bien longtemps.

Et, quand viendra l’hiver et ses longues soirées,

Des souvenirs français ces âmes altérées

Bien souvent rediront le retour de nos gens !

 

Comme ce vieux soldat qui chantait votre gloire

Et dont, barde inconnu, j’ai raconté l’histoire,

Sur ces mêmes remparts nous porterons nos pas ;

Là, jetant nos regards sur le fleuve sonore,

Vous attendant toujours, nous redirons encore :

Na paraissent-ils pas ?

 

Sources :

Le récit du capitaine de corvette Paul-Henri Belvèze (Site de la bibliothèque et des archives nationales du Québec).

  1. Crémazie : Œuvres complètes (Beauchemin et Valois, 1882).
  2. Miquelon : La Capricieuse (L’encyclopédie canadienne, février 2006).
  3. Gardin : Pour saluer La Capricieuse (Québec français, n°140 2006).
  4. Lamonde et D. Poton (dir) : La Capricieuse (1855) : poupe et proue. Les relations France – Québec, 1760 – 1914 (Presses Universitaires de Laval, 2006).
  5. Portes : « La Capricieuse » au Canada (Revue d’histoire de l’Amérique française, vol 31, n°3, 1977).
  6. Portes : La reprise des relations entre la France et le Canada après 1850 (Revue Française d’Histoire d’Outre-mer, tome 62, n°228, 1975).
  7. Portes : Visite de La Capricieuse en 1855 : point-tournant des relations France – Canada ? (Site de l’Encyclopédie du patrimoine culturel de l’Amérique française).
  8. Yon : L’odyssée de La Capricieuse ou comment la France découvrit de nouveau le Canada en 1855 (La Canada Français, XXIII, 9, mai 1936).

 

 

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