Le Chevalier de Pradel a laissé de très nombreuses correspondances avec sa famille restée en Corrèze qui sont publiées dans un ouvrage « Le Chevalier de Pradel. Vie d’un colon français en Louisiane au XVIIIe », par Baillardel & Prioult, ainsi qu’un important fonds disponible au Williams Research de la Nouvelle-Orléans.

Une correspondance unique et précieuse qui nous permet de retracer l’histoire de la conquête de la Louisiane et de la fondation de la Nouvelle-Orléans jusqu’à l’occupation espagnole. Elle nous plonge dans la vie quotidienne et intime d’un colon,  elle nous fait découvrir ses liens affectifs et ses nombreuses requêtes auprès de sa famille installée à Uzerche (Corrèze).

Dans le nouvel espace culturel de la Maison Seignouret-Brulatour dans le Quartier Français, (voir article paru précédemment) une salle lui est consacrée avec de nombreuses cartes, des extraits de sa correspondance, de nombreux documents de référence concernant la Fondation de la Nouvelle-Orléans en 1718.  Que faut-il retenir dans le cadre de notre association ?

Un cadet de famille tenté par l’aventure.

Jean-Charles de Pradel de Lamaze (1692-1764) est né à Uzerche.  Il est le troisième et dernier fils de Jacques, seigneur de Lamaze, ancien avocat au Parlement de Paris, lieutenant général au Présidial de Brive, puis de la Sénéchaussée d’Uzerche.  La famille était propriétaire de la maison forte de Pradel, dite « Château Lamaze »(1), où est né Jean de Pradel, futur chevalier.  Le frère aîné de Jean héritera de tous les biens, droits et terres ainsi que du Château de la Motte Roffignac à Allassac. Son frère cadet, Joseph, est entré dans les ordres. Il ne restait donc à Jean, chevalier de Pradel et cadet de famille que de tenter l’aventure.

Carrière militaire, commerce et prospérité

Après ses études à Paris, son oncle Jean de Maledent, ancien capitaine au régiment de la marine, le fait entrer dans le corps d’infanterie de la Marine.

A 23 ans, il s’embarque avec une compagnie de 50 hommes sur le bateau « La Dauphine » en vue de renforcer les garnissons (2) en Louisiane selon le vœu du Ministre Pontchartrain. Par ordre du roi, chaque compagnie embarquait également des ouvriers, charpentiers, maçons, serruriers etc. avec l’objectif de coloniser ces nouveaux territoires. Le contingent où fut embarqué Pradel était le plus nombreux envoyé en Louisiane, qui ne comptait en 1713, qu’une soixantaine de militaires, et une quarantaine de familles d’émigrants.

Les capitaines de compagnies sur place, accueillirent avec satisfaction les deux nouvelles recrues de Villers et de Pradel en 1715.  Il fallait du courage et de l’audace pour aborder ces terres inexplorées, peu cultivées par les indigènes, sous un climat extrêmement humide et face à des tribus peu accueillantes (Natchez, Illinois, Chactas, Chicachas etc).  Connaissant des conditions de vie très rudes et de nombreux déplacements, Pradel se distingua très vite par sa capacité d’adaptation et fut nommé lieutenant de compagnie. Le nouveau gouverneur Le Moyne de Bienville avait déjà remarqué ce jeune officier qui « a servi avec honneur dans cette province et mérité par sa sagesse et sa capacité son avancement » (3).

C’est probablement à l’occasion de l’un de ses détachements de la Mobile (4) que Pradel, fut envoyé, vers 1718, trouver un site plus adapté et qu’il découvrit, comme en témoigne une carte côtière (5) de l’époque, les lieux actuels de la Nouvelle-Orléans.

Dans les colonies, les ordonnances prises par Richelieu permettaient, aux nobles de pratiquer le commerce en dehors de l’activité militaire.  Pradel ne s’en priva pas et très vite, comme bien des colons se lança dans le commerce du tabac et de « pacotilles » venues de France. Mais il connut aussi des déboires financiers et ses biens furent saisis, ce qui l’obligea à rentrer momentanément en France.   Ses débuts correspondent également avec le lancement de la « Compagnie des Indes Occidentales » (6) et la faillite du système Law : une bien douloureuse déconvenue pour bien des Français de cette époque.

Ne trouvant pas sa place en France et malgré une situation économique aggravée,  il reviendra en Louisiane en 1722 où il sera promu capitaine : il participe aux expéditions de création de postes sur le Missouri, le Kansas et dans le pays de Padoukas.  Il fonde le fort d’Orléans sur la rive gauche du Missouri (7).  Il semble, d’après sa correspondance, que sa compagnie séjourne  régulièrement au Fort Rosalie (8), en pays Natchez au nord de Bâton Rouge de 1725 à 1727. Ensuite, il retourne en Limousin jusqu’en juillet 1728 où il reçoit sa part d’héritage suite au décès de son père avant de repartir pour la Louisiane.

Doréavant, il aspire à une vie plus calme et sédentaire : en 1730, il acquiert une petite maison dans la ville, qui de 200 habitants en 1722 est passée à un millier d’habitants en 1728 ainsi qu’une petite propriété dans les environs.

Ses lettres, de plus en plus nombreuses de 1729 à 1762 nous détaillent les mémoires d’un colon louisianais avec les événements qui ont influencé le développement de la colonie ainsi que le succès commercial qu’il a connu.  Ses lettres à sa famille vont fournir des renseignements sur les achats de marchandises destinées à être utilisées ou revendues par lui dans la colonie. Il achète des esclaves.  Il se fait expédier de la dentelle à Tulle, à Pierre Buffière et à Aurillac pour faire des cornettes ou des « coueffes » pour les vendre au détail.  Il fait venir ses graines de France dont des « plants d’artichauts » de Brive et ses fusils de Tulle pour « chasser ces milliers d’oiseaux qui viennent se poser sur ses plantations ».

Il n’hésite pas à ouvrir « deux cabarets » l’un avec un associé en Illinois et un autre, près de la Nouvelle-Orléans avec le gouverneur de Perier.  Prudent, Pradel recommande à son frère suite à une commande de vin, de liqueurs et de l’eau-de-vie du Limousin, de taire « ces sortes de choses qu’il n’était pas nécessaire que tout le monde sache ».

Il demande à son frère si « le grand et le petit Ceirac à Uzerche veulent bien venir en colonie pour y travailler, car il pourrait leur donner les moyens ».  Il commande aussi des sabotiers avec leurs outils qui pourraient servir au sieur Jean Gaillard, sabotier de la paroisse de Perpezac-le-Noir, qu’il avait fait venir. Il ressent le besoin d’être entouré de gens de métiers de son Limousin natal.

Voulant rassurer de temps en temps sa famille, sur ses opérations commerciales, il les associe et les instruit régulièrement sur ses affaires.  Les navires mettaient quatre à cinq mois pour faire le trajet aller et retour avec la France et les risques de perdre les marchandises étaient grands.  Aussi, ils les rassurent de son réseau d’assureurs maritimes qui sont comme « des gros commerçants, qui, moyennant une certaine somme, vous assurent que le vaisseau dans lequel vous avez des marchandises se rendra à bon port ».

En avril 1730, il épouse Alexandrine de la Chaise (9) à la Nouvelle-Orléans.  Dorénavant, il se consacre à l’exploitation de ses propriétés : bois, maïs, ciriers, indigo … avec plusieurs esclaves sous la responsabilité de «  Louis », son chef esclave noir qui lui donne bien du mal, tellement il préfère rester à la ville chez « les nègres et négresses libres ».    La production et le commerce des denrées coloniales lui rapportent de nombreux profits, aussi bien en France qu’avec Saint-Domingue et les îles.

Père de quatre enfants, il confie l’éducation de son fils Charles aux Jésuites de la Nouvelle-Orléans et les filles au couvent des Ursulines (10) à Quimperlé, avec le soutien de sa famille à Uzerche et Paris.  La vie en colonie était peu adaptée à l’éducation des enfants : le climat y était rude, les conflits peu sécurisants et les conditions de vie rudimentaires pour des jeunes filles « du monde ».

Montplaisir : un patrimoine aujourd’hui disparu.

En 1750,  la colonie est en pleine prospérité et la Nouvelle-Orléans est devenue une véritable ville avec des maisons bien construites, parfois même opulentes pour les riches colons installés autour de la cathédrale.   Jean de Pradel n’échappe pas à cette fièvre de bâtir et confie au grand architecte Alexandre de Batz, le soin de construire « Montplaisir » entre 1750 et 1754 sur les terres achetées à l’ancien gouverneur de Périer, de l’autre côté du Mississipi , en face de la place d’Armes (aujourd’hui Jackson Square). Sa correspondance détaille non seulement les plans de la belle demeure mais également tout l’ameublement venu directement de France ainsi que la description du jardin en éventail qu’il dessina lui-même.

La propriété de Montplaisir faisait l’admiration de tous les gouverneurs qui ne voyait pas dans cette maison avec ses jardins à la française, ses bosquets  et vergers comme « un château de province mais comme celle d’un fermier général aux environs de Paris » et le chevalier de Pradel dans ces dernières lettres  regrettera  avec une certaine nostalgie que « la folie de mon Castel Novo.  Je voudrois bien qu’il fût transféré à Brive-la-Gaillarde, avec ses terres et ses revenus ».

Le chevalier de Pradel qui a vécu plus de cinquante ans en Louisiane, mourut en 1764, juste avant la cession de la colonie par la France à l’Espagne.

Plan Nouvelle-Orléans en 1815 avec en face de la ville, la propriété de Montplaisir. AN Paris

Après sa mort, son épouse conservera la propriété de Montplaisir  jusqu’en 1773.  Montplaisir fut ensuite vendue à plusieurs reprises avant d’être engloutie sous les flots du Mississipi vers 1850.  Aujourd’hui, ses rives sont abandonnées à une friche industrielle et le grand pont métallique de Gretna repose sur ses anciennes terres. Quant à la propriété de la Nouvelle-Orléans, elle fut transformée en faubourg Sainte-Marie devenu de nos jours, le quartier de Lafayette Square.

 

 

Aujourd’hui, le seul lieu de mémoire de l’aventure du Chevalier de Pradel se raconte dans la salle « Pradel » de la Maison Seignouret (520 rue Royal ) qui lui est consacrée et aussi sur la plaque souvenir située à l’emplacement de sa maison dans le Quartier Français (rue de Chartres 70).

Le dicton corrézien « Qui a maison à Uzerche a château en Limousin » peut s’appliquer au chevalier de Pradel, cadet de famille et riche colon, qui a su décliner cet adage à la Nouvelle-Orléans et participer activement à l’histoire de la Louisiane française.  Sa riche correspondance envoyée à sa famille laisse entrevoir un homme attaché à ses proches, à ses terres et à sa région d’origine du Limousin.

 

Anne Marbot

 

Bibliographie

Le Chevalier de Pradel : vie d’un colon français en Louisiane au XVIIIe siècle, d’après sa correspondance et celle de sa famille.Baillardel A. et Prioult A., Paris: Lib.orientale et américaine, 1928.

Sur les bords du Mississipi, le chevalier de Pradel, un corrézien au XVIIIe siècle.  Pradel de Lamaze Edouard de. Revue Limouzi, n° 148, octobre 1998.

Notes : 

(1) rasé en 1793-94.

(2) Ces terres avaient déjà connu les missions des Jésuites depuis la Nouvelle-France à compter de 1658 le long du Mississipi et furent explorées à partir de 1680 par Robert Cavelier de la Salle qui prit ces immenses territoires au nom du roi et leur donnait le nom de Louisiane et au Mississipi celui de Colbert.  En 1698, les premières troupes militaires débarquèrent sous le commandement du capitaine de frégate Le Moyne d’Iberville, originaire de Dieppe et premier gouverneur de la Louisiane.  Antoine de la Motte-Cadillac lui succéda, mais la véritable colonisation débuta en 1712 lorsque le financier Antoine Crozat obtint du roi le monopole du commerce de ces terres bordées par celles des Anglais de la Caroline d’un côté, et par celles des Espagnols du Nouveau-Mexique, de l’autre.

(3) Certificat de Le Moyne de Bienville, du 26 juillet 1719, (A.N. SOM, Fm, E 341) : « …Pradel est un parfaitement bon officier qui a servi avec honneur dans cette province et mérité par sa sagesse et sa capacité un avancement …

(4) Fort Louis de La Mobile fut la 1ère capitale de la Louisiane française (de 1710 à 1722) avec Biloxi avant la Nouvelle-Orléans devenue capitale en 1822.

(5) Carte maritime réalisée par François Chereau en 1720.

(6) Compagnie à qui l’Etat conférait un monopole pour la gestion et l’exploitation de la colonie : la Compagnie des Indes Occidentales (1664-1674) crée par Colbert, ensuite Compagnie de Louisiane fondée en 1712 par le financier Crozat  (acteur de la traite négrière, 1er propriétaire de Louisiane, 1ère fortune de France) qui a le monopole d’exploitation de la colonie pour 15 ans, est reprise en 1717 par l’homme d’affaires John Law qui prend le contrôle et devient la Compagnie des Indes : l’une des premières cotées à la Bourse de Paris.  Par le biais d’une publicité exagérée, Law surévalua les capacités de production de ce territoire colonial inorganisé : l’engouement de la demande d’actions et l’émission excessive de papier monnaie… créa un épisode spéculatif qui la mena à la faillite. Il fut démis de ses fonctions en 1720.  Elle fut réorganisée et ouverte pour les entreprises en 1722 sur presque tous les continents. Elle a fait la richesse des villes portuaires et en particulier son port d’attache: Lorient.

(7) Ce fort fut détruit en 1725 par des tribus indiennes.

(8) En novembre 1729 : révolte des Natchez et massacre de la garnisson du Fort Rosalie, un pays fertile.  Causes :  la tribu des Natchez soutenue par les Anglais et un officier français à cette date qui connaissait mal les Indiens, un « officier cupide et brutal » qui commit des « injustices criantes » même envers les colons. Absent du poste et dans l’attente de sa nomination, Pradel se fera l’écho de ce massacre compte tenu de sa connaissance du lieu et des hommes.

(9) Alexandrine de la Chaise appartenait à une vieille famille d’Auvergne. Son père, Jacques de la Chaise était Directeur Général de la Cie des Indes, Commissaire du Roi et Premier Conseiller au Conseil Supérieur de Louisiane.  En 1726, il devient gouverneur de Louisiane en remplacement de Bienville pour peu de temps car il décéda.

(10) Quelques Ursulines s’étaient installées à la Nouvelle-Orléans en 1727, elles se consacraient surtout à l’éducation des filles de colons, des orphelines et des filles de couleurs.  L’éducation des « filles du monde » se déroulait en métropole.

 

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1 commentaire

  1. bernard-paul graff dit :

    Bravo Anne: article très intéressant & de par sa structure plaisant à lire.
    Amitiés.

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