Il y a deux cents ans, sur l’île de Cuba alors espagnole, naissait  la colonie de Fernandina de Jagua dont le chef incontesté, Louis de Clouet de Piettre arrivait de Bordeaux accompagné de 46 colons  dont 31 Français majoritairement originaires du Sud-Ouest. La colonie officiellement créée le 22 avril 1819 par décision royale deviendra  dix ans plus tard la ville de Cienfuegos.

Parc José Marti à Cienfuegos ( photo Bernard Bonnin)

Se singularisant par son architecture néoclassique, ses rues et avenues perpendiculaires, Cienfuegos compte aujourd’hui encore des habitants aux patronymes français comme le montrent les pierres tombales du cimetière communal : des Lafitte, des Rey, des Salaberry, des Lagrave, des Rives, des Pujol. Construite au bord d’une baie de tout temps fréquentée par des navires qui font commerce dans la Caraïbe, adossée à une région fertile produisant canne à sucre, café et tabac, elle deviendra  trente ans après sa création, la troisième ville de l’île pour sa richesse économique. Autre caractéristique également voulue par le pouvoir espagnol : la ville est  majoritairement blanche  et sa gestion est aux mains de la population d’origine française. Pour un temps seulement, mais cela n’empêche pas les actuels habitants de Cienfuegos d’entretenir le souvenir du père fondateur de la ville même si ce dernier eut  maille à partir avec ses concitoyens de l’époque..

Français puis Espagnol

Mais qui était Louis-Jean, Laurent de Clouet de Piettre ? Son père, Alexandre-françois Joseph de Clouet  était né en 1717 à Cambrai et avait été contraint de s’enfuir vers la Nouvelle-Orléans en 1758  dans la mesure où il s’était compromis dans une relation amoureuse avec la soeur du duc de Choiseul, chef du gouvernement de Louis XV. L’affaire ayant déplu en haut lieu, Alexandre fut exfiltré vers la Nouvelle-France par quelques uns de ses amis, sans espoir de retour. Il y fut fort aimablement accueilli,  intégra l’armée et épousa en 1761 Marie-Louise de Favrot.  Le Traité de Paris de 1763 ayant fait de la Louisiane une  colonie espagnole, il continua naturellement  sa carrière dans l’armée et la termina  comme  Lieutenant-Colonel commandant et juge des postes d’Attakapas et d’Opelousas. Entre temps, le couple avait eu plusieurs enfants dont Louis né le 8 février 1766.

 

Louis de Clouet devenu Luis de Clouet ( photo Bernard Bonnin d’après portrait)

A l’âge de 11 ans, le jeune garçon entame déjà une carrière militaire. Il a 25 ans quand il épouse  Clara Lopez de la Pena,  jeune fille de famille noble, qui compte parmi ses ancêtres  un chef de la nation des Choctaw, dont il aura une nombreuse descendance. Comme l’avaient fait en 1764 les Béarnais Auguste et Pierre Chouteau  en créant Saint Louis du Missouri, il rêve de créer une colonie dans la région du Mississippi d’autant qu’en 1803, Napoléon a vendu la Louisiane aux Etats-Unis à l’exception de la Louisiane occidentale et que la Révolution haïtienne de 1804 a envoyé  de nombreux réfugiés français en exil à la Nouvelle-Orléans. Ses demandes adressées au Roi d’Espagne restent sans effet malgré ses excellents états de service. En 1814, il propose même un plan de reconquête militaire de l’ancienne colonie espagnole. En vain. En 1819, l’Espagne cèdera son bastion louisianais aux USA.

de Clouet de Bordeaux à Madrid

Louis devenu Luis-Juan Lorenzo est un homme de belle allure qui a de l’ambition, de l’entregent et une autorité que peu lui contestent. Il se définit comme « bon Espagnol royaliste ». S’il est militaire, il ne dédaigne pas la prospérité engendrée par le commerce et c’est en tant qu’homme d’affaires qu’il s’installe à Bordeaux en 1814. Un document paraphé par le correspondant de Thomas Jefferson à Bordeaux en 1815 montre qu’il vend du tabac au gouvernement espagnol au prix de  4 livres et 29 shillings les 50 kg.  Cet  homme de réseau est proche des centres de diffusion de la Franc-maçonnerie bordelaise  * qui a tissé des ramifications vers  Saint-Domingue, la Nouvelle-Orléans et jusqu’à Philadelphie, devenu autre centre maçonnique important qui enverra vers la future ville de Cienfuegos  de nombreux fondateurs. Fervent royaliste, il partira s’installer en Espagne où il jouit d’un large crédit auprès des autorités espagnoles ( d’aucuns prétendent qu’il a ajouté l’espionnage au nombre de ses activités) durant la période des Cent jours pour  revenir à Bordeaux au retour de Louis XVIII sur le trône de France.

 Colonisation expéditive

C ‘est alors que Cuba, colonie espagnole menée par une minorité blanche riche de son sucre et de ses esclaves, se sentant menacée par les bouleversements qui ont affectés Haïti devenue première République noire en 1804, sollicite des mesures de la part de la couronne espagnole pour augmenter la population blanche de l’île, les Noirs y représentant près de six individus sur 10. De Clouet est envoyé à l’Etat major de la Havane en 1816.  En octobre 1817,  est proclamée l’ordonnance royale permettant à tous les étrangers ressortissants des puissances amies qui souhaitent s’établir sur l’île de pouvoir le faire à des conditions fort intéressantes pour peu qu’ils soient catholiques  et de bonnes moeurs : obtention de la nationalité après 5 ans de résidence, exemption durant 10 ans de la dîme et de l’impôt sur les ventes. Colons blancs, évidemment mais on laisse passer aussi quelques éléments noirs destinés à être travailleurs agricoles. De Clouet voit là l’occasion de créer la colonie dont il rêve. Il soumet un projet de colonisation de la baie de Jagua, et les propositions du « lieutenant-colonel Don Luis de Clouet » sont officiellement acceptées. Il a pour mission de réunir 100 familles d’honnêtes colonisateurs et à sa requête, il est nommé magistrat suprême de la colonie. Le 8 avril 1819 arrivent les premiers colons **, ce qui prouve selon le professeur Jean Lamore spécialiste de l’histoire de Cuba, qu’il n’avait pas attendu la signature de l’accord pour les recruter et les faire embarquer.  Le 22 du même mois, la colonie de Fernandina de Jagua est officiellement créée. Dix ans plus tard, forte de 1700 habitants elle devient  la ville de Cienfuegos et don Luis de Clouet accède au grade de  Gouverneur politique et militaire. En 1833, la ville compte 2719 habitants dont 1896 sont blancs, 290 de couleur et 533 esclaves. De Clouet a rempli le contrat***.  Mais fortement controversé, en raison de son despotisme et de sa propension à mêler ses affaires personnelles aux affaires publiques, il est contraint de rentrer en Europe et laisse le commandement à son fils aîné José Alexandre.

Un film à sa mémoire

Le caractère entier, souvent brutal, hautain et particulièrement autoritaire de Clouet n’avait pas joué en sa faveur. On lui reprocha ses abus de pouvoir tout particulièrement dans sa manière de distribuer les terres. Il échappa à une tentative d’assassinat mais pas aux nombreux pamphlets qui raillaient son goût pour le pouvoir, l’argent et les femmes de mauvaise réputation.

Stèle à la mémoire de Clouet ( photo B. Bonnin)

Petit à petit, les Français, majoritaires au départ ne devinrent plus qu’une minorité agissante puis concurrencée par les nouveaux arrivants dans la ville. Protestations, complots, tout fut bon pour les opposants à Louis de Clouet pour l’affaiblir et le pousser vers la sortie, ce qui signera aussi la fin de la prépondérance des Français à Cienfuegos. Don Luis ne reverra jamais  « sa »colonie puisqu’il décédera en juillet 1848 à Cordoue où il avait acquis un domaine. Sa famille était restée à Bordeaux où elle a fait souche, certains de ses descendants y vivent encore. En avril 1958, le gouvernement cubain obtint de l’Espagne que ses restes soient transférés à Cienfuegos et déposés dans le monument dressé à sa mémoire.

C’est cette histoire  que Bernard Bonnin et Francis- Jules Lambert, tous deux journalistes de télévision  fraichement retraités ont décidé de raconter. Ils se sont appuyés sur les témoignages de Jean Querbes, président la l’association Bordeaux-Cienfuegos.  Ils ont reçu le concours de Grand Angle Production pour la réalisation d’un film de 27 minutes  présenté au Musée d’Aquitaine en présence du représentant de Cuba en France, puis au grand public au cinéma Utopia de Bordeaux. L’histoire est découpée en 14 capsules retraçant le contexte historique de l’époque, la fondation de la colonie, ainsi que le parcours personnel de Louis de Clouet.

 

Claude Ader-Martin

 

*En 1818, Louis de Clouet   fondera à La Havane  la première chambre de hauts grades maçonniques qui exista à Cuba, création avalisée par le Grand Orient de France. En 1824, il est  l’initiateur d’une première loge à San Fernandina de Jagua.

**Sur les 46 premiers colons, 19 viennent de Bordeaux, 5 de Paris, 1 de Lyon, 2 sont Pyrénéens, deux autres viennent de Saint-Domingue. Il y a aussi 3 Allemands 1 Espagnol et 1 Italien. Ils sont artisans, médecin, géomètre, forgerons ou boulangers. Le 15 décembre de la même année arriveront de Bordeaux 86 colons et le 18 décembre, 99 colons en provenance de Philadelphie.

***Le centre historique de Cienfuegos a été déclaré patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO en 2005.

 

Sources :

Cienfuegos, la perle française de Cuba

Cienfuegos : une ville française à Cuba par Jean Lamore avec la collaboration d’Annette Llouquet ( Université de Bordeaux).

Présence et rôle des Français dans la fondation et le développement de la ville cubaine de Cienfuegos ( travail d’étude et de recherche mené par Stéphane Saint-Amand (Université Michel de Montaigne 1999/2000).

Cienfuegos patrimonio.       Les racines françaises d’une cité cubaine…. 

 

 

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