Le hasard a voulu que René Cloutier*,  membre du conseil d’administration de la Société d’Histoire de Charlesbourg avec laquelle AQAF a un accord de partenariat se trouve à Paris la semaine de l’incendie de Notre-Dame. Bouleversé par ce triste évènement, il a écrit un  texte dont nous vous donnons l’essentiel qui mêle ses souvenirs personnels  et   souligne quelques éléments de notre histoire commune liés à cette cathédrale.

« En août 1967, je pénétrais pour la première fois au coeur de la France chrétienne, Notre-Dame de Paris.Rencontre entre cette dame plus que huit fois centenaire et moi, venu de la jeune Amérique. Presqu’en même temps que naissait ce pays sur les rives du Saint-Laurent, Louis XIII faisait le voeu de consacrer la France à la Vierge pour avoir obtenu un fils, le futur Louis XIV.

Maître autel de la cathédrale. Groupe sculpté de la Descente de croix par Nicolas Coustou avec bas relief entouré des statues agenouillées de Louis XIII à droite et Louis XIV à gauche.(photo R.Cloutier)

C’est ce dernier qui transcrivit l’action de grâce de son père dans la pierre par un autel monumental terminé après sa mort, les finances ayant manqué pour faire encore plus grandiose …

En Louis XIV (1638-1715), nous voyons le souverain qui a régné le plus longtemps sur la Nouvelle-France et sous lequel elle s’est développée.Dès 1663, le jeune monarque élève la Nouvelle-France au statut de province royale et constitue un Conseil souverain pour l’administration de ce territoire lointain. Il a de grands desseins pour elle. Il nomme son premier évêque qu’il pourvoit de revenus en France pour le développement de son diocèse  immense. Il envoie plus de 800 femmes, les Filles du Roi, dotées de 50 livres chacune, soit le salaire d’une année pour un ouvrier de l’époque. C’est par un décret de Louis XIV que les Jésuites entreprennent le lotissement d’une partie de leur Seigneurie au Trait-Carré de Charlesbourg en 1665. Un boulevard à son nom évoque son geste ici. Par l’intermédiaire de son épouse Marie-Thérèse d’Autriche ( 1638-1683), plusieurs paroisses de Nouvelle-France reçoivent des vêtements liturgiques. A Charlesbourg, nous possédons une chasuble où se distinguent ses armoiries. Son père Louis XIII (1610-1643) est le parrain de Louis de Buade (1622-1698), comte de Frontenac et de Palluau est probablement le gouverneur le plus prestigieux que la Nouvelle-France ait reçu…et conservé puisqu’il est inhumé sous la Basilique  Notre-Dame de Québec, autre basilique consacrée à la Vierge, elle aussi consumée par les flammes dans un incendie à quelques jours de Noël 1922, acte d’un pyromane.

Basilique Notre-dame de Québec

Voilà quelques souvenirs de notre histoire commune qu’un Québécois peut rattacher intimement à Notre-Dame de Paris.

Le dimanche 14 avril, -j’avais assisté à un récital d’orgue la veille- à la fin de la messe des Rameaux, j’adressais silencieusement mes adieux à ce lieu où je me rendais probablement  pour l’une des dernières fois de ma vie après tant d’heures passées là, au fil de centaines de présences à Paris. Je venais d’assister à une cérémonie splendide par le faste de ses rites. A Notre -dame de Paris, tout est surdimensionné. Pour être vus, les rameaux, les chandeliers de la procession ont besoin de répondre à l’immensité du lieu. L’orgue a besoin de remplir le vaste espace. Je réentendais Bach, Buxtehude, Saint-Saëns, Vierne, Langlais… qui m’avaient fait vibrer comme ils avaient fait vibrer chacune des pierres posées là depuis des siècles. Curieusement en ce dimanche, l’organiste avait choisi pour la sortie de messe, une pièce toute en douceur qui se terminait presque sur un silence. Présageait-il le long silence qui s’en venait ? Arrivé sur le parvis, je vibrais cette fois à la volée des cloches nouvellement installées en 2013 pour remplacer celles de 1856. Le bourdon ne sonnait pas. On le réserve pour les grandes fêtes : Noël, Pâques, 15 août. Il a résonné aussi lors des grands moments de la vie de la nation : l’Armistice du 11 novembre 1918, la Libération de Paris en août 1944. Au Moyen Âge, il retentissait lors des épidémies. On croyait alors que la vibration ferait fuir les mauvais génies responsables de la calamité. Comment ne pas penser à Quasimodo, le bossu de Notre -Dame raconté par Victor Hugo qui adorait la puissance de cette cloche qu’il n’entendait pas mais dont il ressentait les vibrations en faisant corps avec elle. Imaginez : 13 tonnes dans la tour sud de la façade. j’ai voulu le voir en 1967. Il fallait les jambes de la jeunesse pour grimper les centaines de marches qui conduisait sous l’instrument et son battant de 500kg. Une bonne vingtaine de personnes pouvaient se loger sous l’ampleur de sa panse d’airain.

Parmi tous mes passages à Notre-Dame, j’ai le souvenir très fort d’une visite menée par un chanoine de la cathédrale, visite qu’il avait intitulée : Notre-Dame interdite. Il fallait du souffle pour grimper jusqu’au toit, tant à l’intérieur dans le triforium** qu’à l’extérieur parmi les gargouilles et les chimères*** au pied de la flèche qui vient de s’effondrer. Ajoutée par Viollet-le Duc en 1859 à l’occasion de l’une de ses nombreuses restaurations, la flèche remplaçait une flèche plus ancienne du XIII ème siècle qui menaçait alors de tomber. Viollet- le -Duc s’y était représenté parmi les douze apôtres avec une équerre à la main pour se distinguer des autres, à la place de Thomas, patron des architectes.

Je me rendais dans ce sanctuaire pour le simple plaisir du silence, dans la lumière bleutée des rosaces, pour contempler tous ces trésors accumulés dont la relique de la Sainte Couronne déplacée de la Sainte-Chapelle depuis quelques années afin d’être vue par le plus grand nombre. Elle a été sauvée du désastre.

Le jour de l’incendie, j’étais allé visiter des amis dans le Cotentin. Au milieu du repas, le téléphone sonne. C’était la fille de la famille maintenant installée en Guyane qui nous annonçait le drame qui se vivait à Paris. C’est dire l’ampleur mondiale de la nouvelle. Le lendemain, on ne parlait partout que du sujet de l’heure, signal s’il est besoin de dire à quel degré cette cathédrale fait partie du patrimoine d’une capitale, d’un peuple, du monde. Le deuil s’était installé sur toute une nation. Il arrivait parfois qu’un silence à la radio soit meublé par quelques notes du Temps des cathédrales et qu’on entende Bruno Pelletier interpréter des airs de cette oeuvre musicale de Plamondon et Berger, façon pour le Québec de s’immiscer dans ce deuil et de dire que cette cathédrale fait aussi partie de nous.

Le lendemain de l’incendie (photo R.Cloutier)

Il est venu le temps des cathédrales                                                                                                                                                           Le monde est entré                                                                                                                                                                                        Dans un nouveau millénaire                                                                                                                                                               L’homme a voulu monter vers les étoiles                                                                                                                                               Ecrire son histoire                                                                                                                                                                                          Dans le verre ou dans la pierre…

Il est des pertes qui créent un vide infini. Pour ma part, je me suis demandé si les adieux que j’avais présentés la veille à Notre-dame n’étaient pas aussi des adieux que Notre-Dame m’adressait ».

 

René Cloutier

 

*Natif de Charlesbourg, René Cloutier a fait des études classiques avant d’étudier à l’Université Laval où il a obtenu une licence es lettres classiques et une maitrise en latin. Il a enseigné la littérature française, le latin, le grec et l’histoire ancienne au petit Séminaire de Québec puis il a enseigné les civilisations anciennes au College de Sainte-Foy avant d’entamer une carrière d’attaché parlementaire du ministre Jean Rochon, député de Charlesbourg.

René Cloutier (à g) reçoit la médaille de l’Assemblée nationale des mains de François Blais, alors Ministre du travail et de la Solidarité sociale.

Tour à tour président de la Société des études grecques et latines de Québec, de la Régionale de Québec de l’association Québec-France, il s’est fortement impliqué au sein de la Société d’Histoire de Charlesbourg qu’il a présidé à plusieurs reprises. Il est auteur de nombreux articles dans des revues culturelles et historiques et anime des conférences à travers le Québec. En 2016, il s’est vu discerner la médaille de l’Assemblée nationale du Québec pour son engagement exceptionnel envers la sauvegarde et la mise en valeur du patrimoine de la ville de Québec.

 

 

 

**Passage aménagé dans l’épaisseur des murs au niveau des combles sur les bas-côtés de la nef (NDA)

***Une gargouille est une gouttière destinée à écouler les eaux de pluie ; la chimère, créature fantastique n’a qu’une fonction d’ornement (NDA).

 

 

 

 

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