Alors qu’à la fin du mois de février, crocus, primevères et jonquilles pointent leurs nez dans notre Sud-Ouest marqué par la douceur de ses températures, les rigueurs de l’hiver de la côte Est du Canada sont encore bien présentes sous forme de tempêtes amenant parfois des quantités impressionnantes de neige. Un de mes amis gaspésien prétend qu’il faut attendre « la tempête des Irlandais », un autre à Québec parle de « tempête des corneilles », * c’est à dire fin mars pour envisager de sortir de l’hiver. Ayant été le témoin, pas plus tard que lundi dernier, d’une tempête qui a laissé derrière elle près de 40 cm de poudreuse, je les crois volontiers…

Là bas, point de gulf stream pour réchauffer l’océan et ce n’est souvent qu’à la fin du mois d’ avril que l’on peut raisonnablement  ranger -jusqu’à novembre- les doudounes et les bottes au placard. Réalité à laquelle nos cousins d’outre atlantique sont bien habitués, qui leur a demandé une adaptation progressive  et qui a marqué leur histoire et leur mémoire collective.

De la raquette à la motoneige

Même si les 17ème et 18ème siècles connurent des hivers très froids en Europe, les colons arrivant en Nouvelle-France durent faire preuve d’une grande adaptation pour s’accommoder des caractéristiques d’un hiver à la fois long et rigoureux .  Que ce soit pour se déplacer en ville ou à la campagne,  transporter des marchandises, gérer le déneigement routier ou encore favoriser  le transport maritime.Ils y arrivèrent au fil du temps grâce à leur courage et à leur ingéniosité, à l’invention d’outils nouveaux et à leur capacité de savoir transformer les inconvénients  d’un hiver rude en  (presque) autant d’avantages.Les premiers immigrants français empruntèrent aux Amérindiens l’usage des raquettes à neige pour se déplacer. Il en existait de plusieurs formes selon l’usage particulier que l’on voulait en faire et la nature de la neige sur laquelle on devait se déplacer.L’histoire retient qu’elles furent même utilisées par les miliciens canadiens français dans leurs guérillas contre les armées britanniques au 17ème siècle avant de devenir dés le milieu du 19ème siècle,  des objets de loisir, le premier  club nord-américain de  « raquetteurs »  ayant été fondé en 1843 à Montréal.

Par Cornelius Krieghoff, peintre canadien d’origine néerlandaise

A cette époque, on se déplace au moyen de « charrettes d’hiver », traineaux sur patins tractés par des chevaux.Les plus rudimentaires sont dotés de pieux en bois entre lesquels sont tendues des cordes servant à retenir hommes et objets à transporter.

Au début du 20ème siècle, le traineau se dote à l’avant d’un panneau pare-neige  tandis que  les classes aisées se déplacent en calèches dont les roues sont remplacées par des patins de bois recouverts d’une lame d’acier. Pour le confort des voyageurs, la carriole est habillée à l’intérieur de sièges recouverts de fourrures, de peaux d’ours et de chauffe-pieds ou de bouillottes. Il faut attendre les années 30 pour qu’un génial autodidacte québécois au nom devenu célèbre, Joseph-Armand Bombardier, invente suite à un drame familial une auto-neige dont la particularité est qu’elle bénéficie d’un engrenage recouvert de caoutchouc et de chenilles sur les roues arrière. Les premiers modèles sont réservés à des propriétaires bénéficiant de solides moyens financiers.

L’autoneige Bombardier des années 30

Arrive la deuxième guerre mondiale. La firme créée par Bombardier s’engage dans  la fabrication  de véhicules  militaires de transport sur les terrains enneigés puis de véhicules tout- terrain  destinés à l’industrie minière et forestière. Les années 50 voient l’apparition des premières motoneiges , le célèbre Ski-Doo dont la fabrication a dépassé aujourd’hui les 3 millions d’unités. De purement utilitaire, la motoneige est devenue  depuis un quart de siècle un objet à ranger  également au rayon des véhicules de loisirs. Il suffit  pour s’en convaincre de regarder les dépliants publicitaires ciblant la clientèle des passionnés de sports d’hiver…..

 

Déneigement routier, public et privé

Au 18ème siècle, on ne parlait pas encore de déneigement, même s’il fallait rendre possible un minimum de déplacements durant les hivers. C’était l’époque de la « gratte », un lourd rouleau tiré par un cheval, sorte de dameuse qui permettait d’aplanir le sol en tassant la neige tout en la nivelant.  A la fin du 19ème siècle, certaines grandes villes comme Montréal ou Québec se dotent des premiers services de déneigement qui consistent à leurs débuts à creuser des chemins dans la neige en rejetant  le surplus ainsi fourni au milieu de la chaussée ou sur les trottoirs. A partir des fêtes de fin d’année, il devient difficile d’apercevoir ses voisins de l’autre côté de la rue, sinon à grimper sur les murs de neige qui s’élèvent au fil des jours. Les enfants de cette époque aiment à transformer ces inconvénients en avantages et n’importe quel instrument peut à l’occasion servir de luge !

Banc de neige Montréal 1940

Il faudra attendre le milieu du 20ème siècle pour que les pouvoirs publics rendent obligatoire le déneigement  rural. Il n’empêche que même aujourd’hui, il faut à chacun un bonne dose d’huile de coude pour pelleter chaque matin les quelques mètres qui séparent la maison de la rue ou de l’endroit où est stationnée la voiture. J’avoue avoir été intriguée de voir à la campagne ou dans les banlieues urbaines, ces tentes blanches servant à abriter les voitures en hiver. Ces abris saisonniers  dont le nom générique se confond avec la marque ( Tempo) s’achètent ou se louent avec service de livraison, d’installation et d’ancrage, montage et démontage voire d’entreposage. Ligne budgétaire liée à l’hiver qui vient s’ajouter à celle du chauffage et du déneigement des toitures. Comptez l’achat d’une souffleuse si votre allée n’est pas courte, et vous voilà paré pour la saison froide. Quant au déneigement urbain, il se fait au moyen d’énormes  déneigeuses et d’aspirateurs à neige qui transportent leur charge dans des réservoirs prévus à cet effet, tout rejet en milieu naturel étant interdit en raison de la présence de produits chimiques de déglacement mélangés à la neige.En 2010, la ville de Québec à elle seule consacrait un budget annuel de plus de 5 millions de dollars à cette activité, à la charge du contribuable évidemment.

De telles caractéristiques hivernales ne sont pas étrangères à la présence du patrimoine spécifique que constituent les ponts couverts. Ces ponts de bois datant du début du 19ème siècle se détérioraient très rapidement en raison de l’alternance de gel et de dégel d’où l’idée de couvrir certains d’entre eux d’une toiture destinée à en protéger le tablier. Certains ont fait l’objet d’une protection officielle de la part des pouvoirs publics au titre de bien patrimonial au Québec, dans les Provinces Maritimes et  dans le Vermont.

Ponts de glace et canotiers

D’autres ponts sont aussi bien ancrés dans l’histoire du Québec. Ce sont les ponts de glace dont les peintres, et plus tard les photographes se sont emparés pour  illustrer l’impact du froid sur  les cours d’eau. A l’époque où le Saint-Laurent pouvait être pris par les glaces de la mi novembre à la mi-avril, il s’avérait parfois plus facile de circuler sur les plans d’eau gelés plutôt que sur les chemins d’autant que l’amoncellement des glaces favorisait la formation de ponts de glace permettant de relier une rive l’autre des fleuves y compris le tumultueux Saint-Laurent.

Pont de glace entre Québec et Levis à la fin du 19ème siècle

Le pont de glace, forcément aléatoire puisqu’il est entièrement assujetti au refroidissement dont la date n’est pas fixe et qu’il peut être emporté en quelques heures par un brusque redoux, permettait des échanges économiques et sociaux jusque dans les années 1930. L’histoire québécoise est pleine d’anecdotes liées à la construction de ces passages balisés par des troncs d’épinettes et aux allers et retours entre les deux rives permettant un fructueux commerce pas toujours licite… L’ancrage du phénomène dans l’imaginaire local est telle que la municipalité de l’Ange Gardien et l’Ile d’Orléans ont organisé l’hiver 2010, la reconstitution d’un pont de glace , évènement qui a attiré plusieurs milliers de visiteurs.

Mais les ponts de glace ne faisaient pas l’affaire de tous, surtout des passeurs qui depuis le 17ème siècle assuraient la traversée des fleuves en canot. La plupart d’entre eux étaient des Amérindiens qui , de tous temps à jamais, circulaient  sur les fleuves  en canot d’écorce pendant l’hiver. Il leur fallait de la force et de l’habileté pour s’adapter à la vitesse du courant et aux mouvements des glaces. C’est dire que jusqu’à l’arrivée des premiers brise-glaces  qui ont rendu possible  des communications régulières et fiables en période hivernale, le transport  fluvial et maritime pouvait connaitras des aléas. Si le canot à glace a eu des fins utilitaires jusqu’au 20ème siècle, il est en usage aujourd’hui à des fins récréatives  qui demandent une excellente forme physique. La course la plus célèbre a lieu durant le Carnaval de Québec, un dimanche en février. Des équipes composées d’hommes et de femmes s’affrontent sous les encouragements et les vivats de milliers de spectateurs dont certains sont venus de loin pour voir réitérer l’exploit des « canotiers » d’autrefois.

Course des « canotiers » à Québec

Ceux et celles d’aujourd’hui naviguent dans des canots de matériaux composites et sont vêtus de combinaisons isothermes et chaussés de crampons. Leur défi consiste depuis le port de Québec à rallier les quais de Levis distant de près d’un km. Il faut revenir, et effectuer un deuxième aller et retour sur la banquise chaotique qui dérive à toute allure, à la pagaie sur la partie laissée libre de glace, sautant de bloc en bloc tout en tractant le canot, transpirant malgré le froid intense Adeptes de sport extrême, ils entretiennent la mémoire collective de l’hiver canadien.

 

* Le premier faisait allusion à la Saint Patrick, le second à celui du retour des corneilles au printemps.

Claude Ader-Martin

 

sources :

« Ponts de glace sur le fleuve Saint-Laurent » par  Yves Hébert. Encyclopédie du patrimoine culturel de l’Amérique Française.

« Adaptation à l’hiver : l’exemple des transports » par Catherine Ferland et Martin Fournier. Encyclopédie du patrimoine culturel de l’Amérique Française.

 

 

 

 

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1 commentaire

  1. BONNIN dit :

    Merci pour ton papier qui me rappelle mon premier québécois en 1972-1973.
    N’oublie pas d’évoquer la « slush » et les « claquettes » j’ai oublié le vocable exact de ces sur-chaussures…
    @mitiés,

    b.

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