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 « La France a possédé autrefois dans l’Amérique du Nord un territoire presque aussi vaste que l’Europe entière. »[1]

 

 

Alexis de Tocqueville (1805 – 1859) était colonialiste, comme beaucoup de ses contemporains. Et ce, pour deux raisons. Une raison de politique intérieure. La colonisation permet de réveiller l’orgueil national, de souder une nation divisée et d’assurer un prestige. Une raison extérieure aussi et surtout. Une grande puissance doit posséder un empire colonial. C’est une question de vie ou de mort[2]. Au milieu des années 1830, la France qui a perdu ses possessions en Amérique du Nord, travaille à se reconstituer un empire colonial. Depuis 1830, elle a pris pied en Algérie et mène la conquête. Tocqueville s’intéresse de près au sujet. Il a des idées claires et précises sur la meilleure façon de coloniser ce territoire. Ses idées colonialistes, exprimées dans quatre textes[3], lui viennent très largement de ce qu’il appelle son « expérience américaine ». En effet, lors de son séjour en Amérique du Nord (1831-1832), il a étudié, dans une perspective comparatiste, la « colonisation à la française » (Canada) et « la colonisation à l’anglaise » (Nouvelle – Angleterre). Et de cette étude, il déduit la thèse que si la première est moralement supérieure à la seconde, elle lui est inférieure d’un point de vue technique.

La « colonisation à la française » en Amérique du Nord ne cherche pas à détruire les sociétés autochtones, mais à vivre auprès d’elles ou avec elles. Telle est sa supériorité morale sur la « colonisation à l’anglaise ». Tocqueville est un adepte de l’idéologie culturaliste du « génie colonial français ».

Cette idéologie qui date du dix-septième siècle repose sur trois idées. La première : les colons français du Nouveau-Monde ont noué des liens (économiques, culturels, militaires et matrimoniaux) privilégiés avec les Indiens[4]. La deuxième : cette aptitude particulière des colons français à s’entendre avec les hommes rouges s’explique par certaines qualités propres au tempérament français, telles que la curiosité, la simplicité et la générosité. La troisième : les Indiens regrettent l’âge d’or de la Pax Gallicaet espèrent secrètement le retour d’Onontio[5]dans ses anciennes colonies d’Amérique du Nord. Bref, les Français possèdent un don qui fait d’eux des colonisateurs beaucoup plus humains que les Anglais. Tocqueville croit dur comme fer à cette idéologie dont la généralité est infirmée par plusieurs faits historiques[6]. Pour quelles raisons ? D’abord, parce que son information est limitée. Par ses lectures, il ne connaît que la situation des Indiens de l’aire culturelle de la Grande-Forêt (Nord-Est du continent américain). Il ne sait absolument rien de la colonisation française dans les autres aires. Ensuite, parce qu’à son époque cette idéologie est dans l’air du temps et qu’il n’y est pas insensible. Dans les premières décennies du dix-neuvième siècle, la France fait son travail de deuil de la perte complète et définitive de son immense empire américain. Alors, elle se persuade que ses enfants ont été les meilleurs colons du Nouveau-Monde. Qu’ils ont été des modèles d’humanité, en comparaison des Espagnols brutaux et des Anglais hautains et hypocrites. Cette idéologie touche Tocqueville. Elle nourrit sa nostalgie d’un grand empire colonial français. Et elle flatte quelques-unes de ses valeurs aristocratiques et démocratiques. Son sens de l’honneur et son humanisme, entre autres. Enfin, son adhésion à l’idéologie du « génie colonial français » repose sur quelques observations des Indiens blancs, ces Français « ensauvagés » qui vivent dans les déserts de la Grande-Forêt, celle des Bois-Brûléset celles des Algonquins du Nord.

Algonquins au XVIIIe

Ces derniers lui prouvent à l’occasion qu’ils n’ont pas oublié la France. « Je me rappelle avoir été fort surpris, au milieu des bois en entendant des sauvages me crier « bonjour » d’un air d’amitié. »[7]. Bref, tout le conforte dans l’idée que le comportement des colons français à l’égard des Indiens a été exemplaire, ou tout au moins plus généreux et plus noble que celui des Anglo-américains. Si Tocqueville juge que les colons français se sont plutôt bien comportés envers les Indiens, il ne pense pas la même chose des gouvernants. Il reproche à ces derniers d’avoir déshonoré le pays en abandonnant les Indiens à leur triste sort, après la signature du traité de Paris du 10 février 1763[8].

Ils ont délaissé des alliés fidèles et des protégés confiants. Et ils les ont livrés à la « tyrannie » d’un peuple « nombreux et dominateur ». Ces gouvernants français portent donc une part de responsabilité dans l’extinction de la race indienne. C’est pourquoi la France ne doit pas seulement nourrir des regrets au souvenir de ses colonies perdues d’Amérique du Nord, elle doit aussi ressentir des remords à l’égard de toutes les tribus Indiennes qui ont cru en elle.

Tocqueville juge aussi la colonisation française en Amérique du Nord d’un autre point de vue, celui de l’efficacité. Dans un texte intitulé Quelques idées sur les raisons qui s’opposent à ce que les Français aient de bonnes colonies, il établit le bilan suivant : « Malgré tant d’efforts, les colonies [françaises d’Amérique du Nord] languissent ; la terre s’ouvre en vain devant les pas des Français, ils ne s’avancent point dans les déserts fertiles qui les entourent, la population ne croît qu’à peine, l’ignorance semble s’étendre, la société nouvelle reste stationnaire, elle ne gagne ni force ni richesse et elle succombe enfin après avoir lutté avec un courage héroïque contre l’agression étrangère. » Bref, les colonies françaises du Canada vivotent.

Ce n’est pas le cas des colonies anglaises de la Nouvelle-Angleterre. « Près de là, sur le littoral de l’Océan, viennent s’établir des Anglais. […] Une fois qu’ils ont mis le pied sur le sol américain, on dirait qu’ils sont devenus étrangers à l’Angleterre tant celle-ci semble peu préoccupée du soin de les gouverner. […] La métropole ne se mêle presque en rien de leurs affaires intérieures, elle n’agit que pour protéger leur commerce et les garantir des attaques de l’étranger. Et cependant ces établissements ainsi abandonnés à eux-mêmes, qui ne coûtent ni argent, ni soins, ni efforts à la mère-patrie, doublent leur population tous les vingt-deux ans et deviennent des foyers de richesse et de lumières. » Mais pourquoi la « colonisation à la française » se montre-t-elle moins efficace que la « colonisation à l’anglaise » ?

Pour Tocqueville, cette moindre réussite a deux causes principales. La première est d’ordre psychologique, il s’agit du « caractère national ». La seconde est de nature politique, c’est le centralisme étatique. Par « caractère national », Tocqueville entend le singulier mélange entre un penchant casanier et un esprit d’aventure. La plupart des Français aiment leur lieu de vie. Et rien, dans leur tempérament, les pousse à le quitter. « Moins que qui que ce soit, il [le Français] se sent tourmenté par la soif de l’or au sein de la médiocrité où il est né. L’amour des richesses absorbe rarement son existence et sa vie s’écoule aisément aux lieux qui l’ont vu naître. » Sa famille et son village lui suffisent. Il n’a pas envie d’aller voir ailleurs si sa vie pourrait être meilleure. Ce n’est pas un migrant dans l’âme. « Il est presque impossible de déterminer la population pauvre et honnête de nos campagnes à aller chercher fortune hors de sa patrie. Le paysan craint moins la misère dans le lieu qui l’a vu naître que les chances et les rigueurs d’un exil lointain. » Problème : « Ce n’est cependant qu’avec cette espèce d’hommes qu’on peut former le noyau dur d’une bonne colonie. ». Mais tous les Français ne sont pas ainsi. Il existe une petite minorité qui aime l’aventure. Ces Français-là recherchent l’action, l’émotion et même le danger. Transplantés dans les territoires colonisés, ils se passionnent pour la vie sauvage. Ils l’adoptent même. « Les blancs de France, disaient les sauvages du Canada[9], sont aussi bons chasseurs que nous : comme nous, ils méprisent les commodités de la vie et bravent les terreurs de la mort. Le Grand Esprit les avait créés pour habiter sous la cabane de l’Indien et vivre dans le désert. ». Alors que l’Indien admire la facilité avec laquelle les Français s’« ensauvagent », Tocqueville lui la dénonce. Le colon français, « on le fixe difficilement. On ne remarquera jamais chez lui ce désir ardent et obstiné de faire fortune qui stimule chaque jour les efforts de l’Anglais et semble tendre à la fois tous les ressorts de son esprit vers un seul but. Le colon français améliore lentement la terre qu’on lui livre, ses progrès en tout sont peu rapides ; peu de chose suffit à ses besoins ; on le voit sans cesse entraîné par les charmes d’une vie oisive et vagabonde. ». Bref, les colonies françaises ne sont pas peuplées par les hommes dont elles ont besoin pour s’agrandir et s’enrichir. Une colonie ne se développe pas avec des « coureurs des bois », mais avec des fermiers.

Dans son analyse, Tocqueville identifie une autre cause au manque d’efficacité de la « colonisation à la française ». Il s’agit du centralisme étatique[10]. « Depuis plusieurs siècles le gouvernement central en France travaille sans cesse à attirer à lui la décision de toutes les affaires ; aujourd’hui on peut dire qu’il ne gouverne pas seulement, il administre les parties séparées du royaume. […] Les obligations légales et les habitudes politiques qui en résultent sont peu favorables à la fondation et surtout au développement des colonies. » Ce que Tocqueville veut dire ici, c’est qu’un cercle vicieux s’installe dans la colonie française : l’Etat s’y mêle de tout et les colons attendent tout de lui. Ces deux phénomènes, en s’alimentant l’un l’autre, empêchent la colonie de prospérer. L’Etat étouffe la colonie. « Chez nous, il était difficile de trouver des hommes de talent pour diriger des entreprises coloniales, tandis qu’en d’autres pays ils se présentent en foule. Soit donc manque de confiance dans ceux qu’il employait, soit plutôt jalousie du pouvoir et empire des habitudes, le gouvernement français a toujours fait des efforts surprenants pour conserver à la tête de la colonie la même place qu’il occupe au centre du royaume. On l’a vu vouloir juger ce qu’il ne pouvait connaître, réglementer une société différente de celle qui était sous ses yeux, pourvoir à des besoins qu’il ignorait et, pour faire meilleure justice, tenir tous les droits en suspens. Il a voulu tout prévoir à l’avance, il a craint de s’en rapporter au zèle ou plutôt à l’intérêt personnel des colons, il lui a fallu tout examiner, tout diriger, tout surveiller, tout faire par lui-même. » Parce que l’Etat est omnipotent et omniprésent, la colonie française manque d’autonomie. Or, ce sont les colonies à qui l’Etat laisse des marges de liberté qui prospèrent. La preuve par les colonies anglaises. L’autre phénomène néfaste, lié au premier, c’est le comportement d’assistés des colons français. Ils ne savent rien faire sans l’aide de l’Etat. « L’éducation politique que le colon français reçoit dans sa patrie l’a rendu jusqu’à présent peu propre à se passer facilement d’une tutelle. Transporté dans un lieu où, pour prospérer, il lui faut se diriger lui-même, il se montre gêné dans l’exercice de ses droits nouveaux. Si le gouvernement a la prétention de tout faire pour lui, lui, de son côté, n’est que trop porté à en appeler au gouvernement dans tous ses besoins : il ne se fie point à ses propres efforts, il se sent peu de goût pour l’indépendance et il faut presque le forcer à être libre. » Pour Tocqueville, on ne saurait faire de bons colons avec des individus qui ont peur de la liberté d’entreprendre.

Au cœur de l’analyse que Tocqueville fait de la « colonisation à la française » de l’Amérique-du-Nord, il y a une contradiction. Et le nœud de cette contradiction, c’est le colon français. Quand Tocqueville admire la « colonisation à la française » pour sa capacité à respecter les populations et les cultures indiennes, il valorise le colon « ensauvagé ». C’est-à-dire le colon qui fait sienne la vie traditionnelle des Indiens. Mais quand il déplore l’incapacité de la « colonisation à la française » à se développer et à prospérer sur le territoire colonisé, il fait le procès de ce même colon « ensauvagé ». C’est-à-dire du colon qui refuse d’être un fermier, un marchand ou un industriel. Cette contradiction exprime en fait les deux facettes de la personnalité de Tocqueville, la facette aristocratique et la facette démocratique.

 

Jean-Patrice LACAM

 

[1]De la démocratie en Amérique(Livre 1, 1835).

[2]« Tout peuple qui lâche aisément ce qu’il a pris et se retire paisiblement de lui-même dans ses anciennes limites proclame que les beaux temps de son histoire sont passés. Il entre visiblement dans la période de son déclin. » (Travail sur l’Algérie, 1841).

[3]Il s’agit de Quelques idées sur les raisons qui s’opposent à ce que les Français aient de bonnes colonies (1833),Lettre sur l’Algérie(1837) ; Travail sur l’Algérie(1841) et Rapport sur l’Algérie(1847).

[4]Nous utilisons ici les mots Indien, Hommes rouges, Sauvages et Naturels, parce que ce sont ceux qu’on trouve dans les textes de Tocqueville. Parler en termes d’Amérindiens, de natives ou encore de peuples premiers serait commettre un anachronisme linguistique.

[5]Onontio signifie en langue huronne « La Grande montagne ». C’est la traduction du nom de Charles Huault de Montmagny qui fut le premier gouverneur de la Nouvelle-France.

[6]Dans la partie méridionale de la colonie de Louisiane, les colons français se sont comportés comme les colons espagnols. Ils ont spolié, capturé, pillé, mis en esclavage et tué les Indiens qui leur résistaient. Des tribus entières, dont celle des Natchez, ont ainsi été décimées. Il est bien difficile de parler dans ce cas du « génie colonial français ».

[7]Phrase issue d’une variante de De la démocratie en Amérique(Livre 1, 1835).

[8]Le traité de Paris met fin à la guerre de Sept Ans et réconcilie la France et la Grande – Bretagne. Par ce traité, la France perd en Amérique du Nord, au profit de la Grande Bretagne, l’île Royale, l’île Saint-Jean, l’Acadie, le Canada, y compris le bassin des Grands Lacs et la rive gauche du Mississippi.

[9]Tocqueville a rencontré les Hurons du Canada au mois de septembre 1831. C’était dans le village de Lorette.

[10]La critique de la centralisation politique et administrative tient une place importante dans l’œuvre de Tocqueville. Cela s’explique par la philosophie libérale de l’auteur selon laquelle plus l’Etat est puissant et plus la liberté est en danger.

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2 commentaires

  1. Très intéressante analyse. Merci.

  2. bernard-paul graff dit :

    BRAVO, Jean-Patrice: Ton article est particulièrement intéressant. As-tu un recueil complet s/ de TOCQUEVILLE?

    Bien cordialement. bp.

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