Alors qu’en janvier 1919 les Etats-Unis, par  l’adoption du 18ème amendement, mettaient en place la prohibition,  et  que les  provinces canadiennes étaient également entrées dans un régime sec, le Québec passait par la voie référendaire au printemps de la même année pour autoriser la vente d’alcool, ce qui faisait de la province une exception sur le continent nord-américain.

Amérique puritaine

C’est toute l’Amérique du nord qui est touchée dès la deuxième moitié du 19ème siècle par le phénomène des ligues de tempérance influencées par les courants politiques conservateurs, les Eglises catholique et protestante pour une fois confondues, et par les premiers mouvements féministes qui associent excès de boisson et misère sociale, ce qui n’est pas complètement faux bien que l’alcoolisme mondain  ait existé de tout temps.  En 1898, le gouvernement de Sir Wilfrid Laurier, le premier  francophone  à accéder à un poste de Premier Ministre au Canada, propose un référendum sur la question de la prohibition.

Destruction des réserves au Nouveau Brunswick

Toutes les provinces votent « pour », à l’exception du Québec qui vote « contre » à 80%. Dans quelques grandes villes canadiennes, certains parmi les plus riches, font des stocks. Les prix s’envolent…

On stocke  dans l’Ouest en prévision de la pénurie…

Adepte des politiques de compromis, Sir Wilfrid Laurier laisse aux provinces  le choix de légiférer en la matière. L’ensemble du  Canada entre alors dans une période sèche et le Québec, qui fait exception, voit cependant son mouvement anti alcoolique s’organiser et se répandre avant la première guerre mondiale, l’Eglise intervenant auprès des municipalités pour réduire les lieux de consommation d’alcool. Au nombre de celles-ci, la ville de Québec  qui signe l’interdiction de l’alcool en 1917.

Certains savent détourner la loi et un système  se met en place,  qui voit des médecins rédigeant des ordonnances pour de l’alcool censé être utilisé comme produit curatif, ce qui engendre  parfois des files d’attente devant les pharmacies qui le délivrent !  Alors qu’une loi sur la prohibition totale doit entrer en vigueur  en 1918, le gouvernement québécois organise un référendum le 10 avril 1919 sur la légalité de la vente des alcools dits » légers », vin local et bière. Les électeurs, tous masculins *à cette époque, votent « pour » à 78,62%. Le Québec conjugue à sa manière la devise du Français Pasteur qui dans la deuxième moitié du 19ème siècle prétendait qu’il y avait plus de philosophie dans une bouteille de vin que dans tous les livres ! **

 

 

Montréal ville « hot »

L’interdiction de l’alcool revêt du jour au lendemain la saveur du fruit défendu. Au Canada et aux USA circulent des alcools forts, souvent de mauvaise qualité fabriqués clandestinement et dont les prix atteignent des sommets. Cette industrie clandestine ne l’est toutefois qu’en apparence, semi- tolérée par les pouvoirs publics et protégée par la corruption.  Quant à la grande ville de Montréal  à moins de 100 km de la frontière américaine, elle voit immédiatement le nombre de ses touristes augmenter, visiteurs de bars pour certains…

Lily St Cyr, l’effeuilleuse qui fit les beaux jours de Montréal

Et c’est tout un commerce qui se met en place car si  la loi ne permet pas de consommer  ni  de vendre des alcools forts, elle permet d’en produire et d’ en exporter depuis les ports, les contrebandiers partant  avec des chargements d’alcool destinés au voisin américain. La fin de la prohibition au Québec en 1921  attire des musiciens  américains et toute une population liée à la vie nocturne mis au chômage par le 18ème amendement de la Constitution américaine. Ils viennent  gagner leur vie dans les bars, clubs dansants et boites de nuit qui foisonnent dans la grande artère qu’est le boulevard Saint-Laurent. Ils influenceront les musiciens locaux. L’industrie parallèle du jeu finira par générer à elle seule plus que le budget de la ville. C’est  la période sèche de l’Amérique puritaine  qui contribuera de faire de  Montréal, une des capitales du jazz en Amérique, ce qu’elle  demeure de nos jours.

Création d’un monopole d’Etat

L’entrée en vigueur au Québec de la Loi sur les boissons alcooliques qui abolit la prohibition  en  mai 1921 créée aussi la Commission des liqueurs du Québec  détenant le monopole du commerce du vin et des spiritueux. Dès lors, le gouvernement québécois prend le contrôle de la vente et de la qualité des produits consommés. Ce faisant l’Etat québécois s’assure une bonne source de revenus. En 1922, 84% des produits achetés via la Commission des liqueurs le sont par des clients qui ne sont pas Québécois. En 1930, alors que la prohibition bat son plein aux USA, les ventes de la commission des liqueurs  ***s’élèvent à plus de 27 millions de dollars alors qu’elle baisseront de plus de la moitié un an après l’arrêt de la prohibition. A partir de 1923 et jusqu’en 1930, les autres provinces canadiennes suivent le mouvement, adoptant un système de vente et de contrôle gouvernementaux. Le dernier bastion canadien de la prohibition sera l’île du Prince Edouard qui tiendra bon jusqu’après la seconde guerre mondiale, alors que le sujet n’intéresse plus personne depuis un certain temps.  A la fin des années 20, la Commission des liqueurs du Québec compte une centaine de succursales réparties à travers la province. Le client est reçu derrière un comptoir grillagé qui le sépare des bouteilles enveloppées de papier. Il choisit son ou ses produits à partir d’une liste. Les commandes de vin ne sont pas limitées et les grandes maisons de négoce bordelaises et bourguignonnes  sont bien représentées mais les  clients ne peuvent acheter qu’une bouteille à la fois d’alcool type whisky ou cognac. Il faudra attendre 1970 pour que la Régie des Alcools du Québec qui  fait suite à la Commission des liqueurs en 1961 ouvre un premier magasin en libre service  à Sherbrooke permettant aux consommateurs un contact direct avec les produits.  En 1971 nait la Société des Alcools du Québec  dont la  mission est de mettre au service du consommateur des produits variés de la meilleure qualité au meilleur coût. Afin de promouvoir une consommation responsable d’alcool auprès de la population, notamment des jeunes, elle créera en 1989 Educ’alcool, **** *organisme indépendant qui regroupe des institutions parapubliques et des représentants des industries de l’alcool.  Même si la SAQ a perdu le monopole de la vente des vins québécois que l’on trouve depuis 2017 dans certaines épiceries et supermarchés, elle  a annoncé l’année dernière un bénéfice net de plus d’un milliard de dollars.  Et c’est une de ses filiales, la Société Québécoise du Cannabis (SQDC) qui gère désormais  pour le Québec la vente du cannabis  récréatif dont la vente est légale  comme partout ailleurs au Canada depuis octobre 2018.  Chacune des provinces et territoires a cependant choisi sa  propre stratégie de vente :  secteur privé, secteur public,  modèle mixte. Quant aux USA qui abrogèrent la prohibition en 1933, si le cannabis  n’y est pas légal au niveau fédéral , il y est sous une forme ou une autre dans une bonne trentaine d ‘états. Autre temps, autres moeurs…

Claude Ader-Martin

 

 

*  Le droit de vote a été accordé  aux  Québécoises en avril 1940

** En France en  1956, Pierre Mendes France président du Conseil,  fait interdire la consommation de boissons alcoolisées dans les cantines scolaires. 

***source : SAQ

**** La signature de l’organisme est : « La modération a bien meilleur goût »

 

 

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