De tout temps, la musique vivante est omniprésente en Louisiane : dans les rues, dans les festivals, dans les clubs, dans les défilés, dans les stades…  Les musiques de tous styles y foisonnent car il faut savoir qu’au pays de l’oncle Sam , les artistes sont obligés de se frotter à un vrai public plusieurs fois par semaine pour gagner leur vie. Certains musiciens ou chanteurs enchaînent les scènes et les villes jusqu’à 200 ou 300 fois par an ! De vrais forçats de la route qui souvent y laissent leur santé ou leur vie .

Ainsi, je me rappelle avoir écouté le grand Ray Charles un vendredi soir à Bâton Rouge devant une centaine de spectateurs et  le lendemain, il jouait avec son orchestre à Atlanta devant 5000 personnes….

Anciens French Teachers CODOFIL, nous avons eu la chance de nous immerger ainsi chaque fin de semaine dans cette abondante diversité musicale à travers des performances « live » de musiques cajun, zydeco, blues, country, rock, funk, reggae, calypso, folk, gospel, new wave,  etc… Et pour illustrer cette diversité,  nous avons choisi de relater nos meilleurs souvenirs de concerts souvent dans des lieux emblématiques du Sud de la Louisiane  :

La Nouvelle-Orléans : vendredi  28 octobre 1977 à 20 heures.
Une icône du Jazz : Sweet Emma.

Ce soir Sweet Emma joue avec son groupe au Preservation Hall  : salle étroite,  public  compressé autour de l’orchestre.

La reine du lieu arrive avec vingt bonnes minutes de retard sur son fauteuil roulant.  Ses  musiciens l’installent tant bien que mal devant son piano,  elle les harangue avant de commencer et se lance dans l’interprétation de  « A good man is hard to find ».

Et la magie s’installe, portée par sa voix nasillarde et son  toucher particulier du piano : sa main gauche est en partie paralysée. Rien n’existe plus que cet univers musical construit autour de ce petit bout de femme édentée qui enchaîne les  morceaux les uns derrière les autres,  ponctués de temps en temps d’un grommellement incompréhensible  à l’intention de ses musiciens.

Tournée vers ce public qu’elle sait à sa botte , elle mène son show en maitresse femme .   Le dernier morceau joué, elle fait signe  à son  aide  et se retire dans les coulisses, sans un signe  au public laissé  sous un charme brutalement interrompu… Retour à la réalité des lieux, vétustes,  à la promiscuité ; on s’ébroue et on gagne tant bien que mal la sortie en se demandant  ce qui a bien pu se passer pour nous laisser dans un tel état.

Sweet Emma Barret (1897-1983)  pianiste et chanteuse de jazz autodidacte,  figure emblématique du jazz New-Orleans avec le Preservation Hall Jazzband.

 

Lafayette : samedi 3 décembre 1977 à 22 heures.
Le roi du Zydeco : Clifton Chénier.

Le fais dodo* a déjà commencé. Sur scène, un groupe cajun enchaîne les valses et les two steps . Tout le monde danse. Dans un coin, au fond de la salle, un grand noir est assis, un ruban coloré autour de la tête et discute ferme avec d’autres musiciens.

«  C’est lui, c’est Clifton Chénier, le king du zydeco, me dit ma voisine et avec lui c’est son frère Cleveland, ya pas mieux au frottoir (le washboard). Tu vas voir , quand ils vont s’y mettre, tu pourras pas te retenir de danser. »

Et en effet, dès les premières mesures plaquées sur son accordéon, une irrésistible envie de se bouger vous prend…

Cette musique, mélange de musique cadienne et créole , influencée par le jazz et le blues tisse un univers incomparable. La voix de Clifton , légèrement éraillée , enchaîne les tubes : ay tite fee (hey petite fille),les zaricos sont pas salés, zydeco cha cha , black snake blues,  frenchin’ the boogie, Bayou blues… toute une soirée de transe musicale qui vous laisse épuisé au bord de la piste . 

Comme dit Clifton :  « Ma musique, c’est pas compliqué, c’est rien que des danses françaises avec un peu (si peu !!!!) de swing pour faire bouger les gens. »

La soirée se termine ; Clifton discute avec les danseurs, ma voisine cajun de tout à l’heure se rapproche .  Je lui demande ce  qu’elle pense de Clifton et du zydeco : « Ah, me dit-elle, ça, c’est un bon neg, y fait de la bonne musique… »

*fais dodo : soirée cajun dans une grande salle où un coin spécialement aménagé permet aux enfants de dormir  sous surveillance pendant que les parents dansent

Clifton Chénier  (1925-1983)  surnommé le pape du  Zydeco reconnu pour sa musique par des gens comme Rory Gallagher, Paul Simon.  Il reçoit un Grammy Award pour sa musique en 1983,  est nommé en 1987 au Blues Hall of Fame et en 2011 au Louisiana Music Hall of Fame

 

 

Pont Breaux,  mai 78  à la fête de l’écrevisse : les Frères Balfa. 

«  On est tous icite, dans la paroisse Evangéline, au bord du Bayou Nez-Percé et si t’écoutes ben, tu peux entendre les ouaouarons et les chaouis faire leurs affaires… »

Ainsi commençait le 33 tours des frères Balfa , J’ai vu le loup le renard et la belette, que j’avais découvert en 1975 et que j’écoutais en boucle, charmé par le style de musique et le délicieux accent de ces lointains cousins de Louisiane.

Trois ans plus tard, le « french teacher » que j’étais devenu  se trouvait devant la grande scène du festival de Pont Breaux pour assister à un concert de ce groupe qui avait fait connaître la musique cajun à travers le monde.. .

Les voilà qui arrivent sur la plateforme, Dewey et Will au violon, Rodney à la guitare et au chant, Burkeman au triangle et Harry à l’accordéon cadien.

Et débute un tour de chant qui nous raconte dans un français pas toujours compréhensible mais très  imagé le départ de la Blonde, la vie dans le bayou, le blues à l’âme du militaire, la difficulté d’être français dans un pays anglophone, la communauté francophone et par dessus tout, la fierté d’être cajun ,  d’avoir survécu au Grand Dérangement ,  de s’être  reconstruit en maintenant sa culture sur ces terres  ingrates du Sud de la Louisiane. 

Tout cela sur des musiques pleines d’entrain, de la valse au two steps en passant par des accents bluesy où le triangle rythme les envolées de l’accordéon cadien…  La voix de Rodney, chaude et légèrement nasillarde , s’élève dans  le soir qui monte, nous entraînant sur les pas des coon ass  ( cul de raton laveur, en référence au chapeau en peau de raton-laveur)  au bord de leurs chers bayous.

Deux heures de plongée dans un univers cerné d’eau, ou cette langue, transmise de bouche à oreille , de génération en génération, résiste tant bien que mal à la poussée de l’anglais.

La soirée se termine avec le groupe descendu de scène, dans une discussion bon enfant  en français cajun,   d’autant que notre présence  de french teachers en tant que  « vrais français de France »  semble  apporter de l’eau au moulin des conversations.  Tout cela se terminera au grand buffet de la fête où l’on trinquera à l’amitié franco-Louisianaise en mangeant des écrevisses.

Les frères Balfa   groupe de musique cadienne formé  de cinq frères chantant en français de Louisiane (cajun) , actif des années 50 aux années 1980, ambassadeurs de cette musique partout dans le monde dans les années 1970.

 

Baton rouge, avril 2002 : le grand Clarence Gathemouth Brown.

Nous descendons Florida Boulevard en direction du Downtown de la ville . Les vitres baissées de notre Oldsmobile Delta 88 laissent pénétrer dans l’habitacle les parfums des massifs d’Azalées qui explosent en ce printemps. Nous mettons le cap sur un quartier du centre ville à la mauvaise réputation mais c’est pour la bonne cause : nous allons écouter notre bluesman préféré Clarence Gatemouth Brown au club le Tabby ‘s Blues Box( fondé en 1979 par Tabby Thomas, guitariste et chanteur natif de la ville ). 

Nous réussissons à parquer notre « char » à un block du club. Nous sommes rassurés car on nous a dit que la police locale patrouille les soirs de concert pour prévenir les vols ou dégradations de véhicule. Après avoir réglé les 5 dollars de «  cover charge » qui nous donne droit au concert et à la première bière gratuite, nous pénétrons dans le club . Le plafond est recouvert de moisissures, les peintures sont défraîchies, les affiches jaunies par le temps et le mobilier plutôt bancale. La salle est déjà bien remplie , majoritairement de spectateurs blancs ,  jeunes  (avec presque autant de femmes que d’hommes ) dans un lieu où se produisent essentiellement des musiciens noirs ! Nous trouvons difficilement une place debout au comptoir juste au moment où le big boss  en personne , Mr Tabby Thomas,  hurle au micro : « -This is the place to be  tonight ! » Et en effet je crois distinguer derrière le bar les photos de Paul Newman et  Bruce Springsteen venus sans doute en connaisseurs dans ce bouge improbable. 

«  Ladies and Gentlemen, Please welcome Mr Clarence Gathemouth Brown !».

Un rideau s’ouvre et Clarence apparaît , coiffé de son éternel chapeau de cowboy. Il vient s’asseoir devant ses musiciens, allume sa pipe, se fend d’ un sourire et d’un clin d’oeil à l’ adresse d’une jolie blonde dans le public  et saisit la bandoulière de sa guitare fétiche, une Gibson Firebird des années 60 sur laquelle est gravé le mot « Gatemouth » ( gueule d’alligator ) surnom donné en référence à sa voix profonde et grave… Et le concert démarre avec le morceau autobiographique«  Born in Louisiana ».  Clarence joue avec les doigts( il n’utilise jamais de médiator ) dans un style dynamique , inimitable en plaçant souvent son capodastre à la 3e case ( pince qui permet de barrer toutes les cordes sur une case donnée). Il faut dire que , comme beaucoup de musiciens autodidactes, Clarence joue aussi bien de la guitare, de la batterie , du violon que de l’harmonica ;

« I was born in Louisiana and raised on the Texas side

That makes me a dual citizen

More than one realize »

Le ton est donné : tout son show va naviguer entre les influences du Texas swing et des musiques créoles de Louisiane. L’artiste a une présence extraordinaire. Lorsque l’un de ses musiciens prend un chorus ( solo),  Clarence bourre sa pipe et tire une bouffée en devisant malicieusement avec  la foule et en marmonnant quelques mots avec les spectateurs du premier rang. La grande classe ! Et lorsque il troque sa guitare pour son violon et qu’il attaque les cordes de ce dernier dans un pur style créole,  l’émotion nous envahit et nous sommes transportés au bord du bayou..  Enchantement !

Clarence Gatemouth Brown : né à Vinton ( 1924-2005)

Après une carrière de shérif adjoint au Nouveau Mexique dans les années 60, il connait un vrai succès en Europe et dans le monde entier à partir des années 80.  A remporté en 1982 un Grammy Award pour son album « Alright again ».

Pour un aperçu du style de Clarence à la guitare et au violon visionner jusqu’au bout :

Clarence Gatemouth Brown – « Leftover Blues » [Live from Austin, TX] – YouTube

 

Nola, septembre 2001  : les « Neville Brothers » au Tipitina’s

Après avoir laissé notre char le long de Canal Street ( Downtown) et dégusté un excellent poulet frit accompagné de riz noir Cajun, nous décidons de nous rendre au concert des Neville Brothers en prenant le célèbre tramway ( nommé Désir)  qui emprunte l’ avenue St Charles dans le quartier du Garden District ( Uptown). Une chaleur tropicale et pesante a envahi la cité et il nous est agréable de sentir une légère brise à travers les fenêtres ouvertes du tramway avant de finir à pied notre périple. Nous sautons du tram à l’intersection de St Charles et Napoléon puis nous descendons vers le Mississippi les quelques blocks qui nous séparent du croisement de Tchoupitoulas , là où se trouve le fameux Tipitina’s, haut lieu de la musique vivante Néo Orléanaise.

L’endroit est chargé d’histoire :  créé en 1977, il porte le nom d’une chanson célèbre du musicien local Professor Longhair qui y a joué régulièrement jusqu’à sa mort en 1980. Son effigie est peinte à jamais sur le fond de scène à côté du logo du club, une magnifique banane qui rappelle le passé de bar à jus du lieu.

Nous prenons place sur le balcon supérieur qui fait le tour de la salle, juste sous les pales des ventilateurs .

 

Les frères Neville arrivent sur scène dans leurs costumes colorés , parés de colliers et boucles d’oreille,  ce qui nous plonge d’emblée dans une ambiance Caribéenne : Art le pianiste , Charles le saxophoniste , Cyril le percussioniste , Aaron le chanteur lead avec sa célèbre tache de naissance qui entoure son sourcil droit et sa croix tatouée sur sa joue gauche.. Ils sont accompagnés d’un guitariste et d’un bassiste.

Et ils démarrent avec leur tube planétaire : «  Yellow moon », sorte de reggae empreint de soul , de calypso, de rythm and blues. Un son et un beat qui ont  fait l’admiration de musiciens aussi différents que  Bob Dylan , Carlos Santana , Peter Gabriel ou Keith Richards des Rolling Stones  qui a dit à leur sujet: «  Dieu lui même joue à travers les Neville Brothers »

Oh yellow moon, yellow moon

Why you keep peeping in my window…….

Have you seen that creole girl……

Immédiatement la magie opère : Nos corps ne peuvent résister et commencent à onduler au rythme des percussions et des envolées du saxophone de Charles. Les Neville Brothers enchaînent les morceaux pendant près de deux heures et demie : Une grande messe musicale . Le Tipitina’s vibre comme «  gospélisé » par le groove et le charisme des quatre frères .

Nous ressortons le corps vidé physiquement ( on s’est sacrément « graissé le jarret »*) mais  exaltés par ce que nous venons de vivre : un spectacle à la frontière entre les rites du Vaudou et ceux du Mardi Gras tellement ancrés dans la culture de Nola.

Nos yeux brillent, la musique de l’âme continue à résonner dans nos oreilles.

Une ou deux bonnes « fraîches »** vont être les bienvenues avant de reprendre le chemin vers Canal street.

  • *danser en français cajun.

          ** bières en français cajun.

Les Neville Brothers : le groupe est né vraiment sous cette appellation en 1977. Mais les frères Neville ont commencé très tôt la musique dans des formations comme les Hawketts ( influence Caraïbe avec le célèbre «  Mardi gras mambo ») , les Avalons ou les Meters ( célèbre groupe de Funk).

C’est l’album «  Yellow moon » produit par le Québécois Daniel Lanois qui va lancer leur carrière internationale.

A noter que Aaron Neville mène une carrière solo ( je vous recommande l’album «  Bring it on home : the soul classics  » qui met en valeur sa voix exceptionnelle)

 

Auteurs : Georges Marbot et Daniel Marchais (French Teachers Codofil- 1978  et 2002)

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