Résumé 

Né le 4 mai 1766 à Saint-Julien aux Bois (Corrèze) et mort le 21 août 1821 à Saint Augustine (Floride), Jean-Augustin Pénières est un homme politique français qui connut un parcours hors norme dans une période des plus troublées de l’histoire nationale.

Conventionnel proche des Girondins, cette personnalité aussi à l’aise dans les débats parlementaires que dans l’application des idées scientifiques de l’Encyclopédie, humaniste convaincu imprégné de l’idéal rousseauiste et optimiste malgré toutes les vicissitudes qu’il a subies, mériterait d’être mieux connue.

Elu six fois député de la Corrèze entre 1792 et 1815, mais aussi industriel de la verrerie, émigré – après son bannissement – aux États Unis d’Amérique comme régicide(1), républicain et bonapartiste suite au retour de Louis XVIII, il est à l’origine de la Colonie de la Vigne et de l’Olivier à Demopolis (Alabama). Cette tentative bonapartiste de « New Atlantic France » fut un échec.

 

Le hasard d’une belle rencontre … et une même filiation pour l’aventure et les contrées lointaines.

Par une chaude journée de juillet, nous avons rejoint un groupe de passionnés du patrimoine et de paysage sur le plateau de la Xaintrie, une région d’altitude de la Corrèze proche du Cantal.  Parmi eux,  une « jeune dame de plus de 90 ans », toujours alerte et passionnée de recherche après avoir fait le tour du monde dans le cadre de son travail à l’ORSTOM- Office de la recherche scientifique et technique outre-mer.  Son histoire actuelle se partage entre Paris-Le Louvre et Saint-Julien aux Bois où elle vit dans une dépendance du château, fief de la famille Penières,  avec ses souvenirs de Papouasie, d’Afrique, Amérique du Sud, un vrai musée pour ethnographes.   A la question qu’elle nous pose : et vous, sur quel sujet travaillez-vous ? Elle me répond presque aussitôt : je compte parmi mes ancêtres un homme politique qui fit un séjour à la Nouvelle-Orléans mais il poursuivit son destin en Floride à la demande du président américain.  J’ai dans ma bibliothèque un ouvrage (2) qui retrace son parcours et susceptible de vous intéresser.

Après lecture de l’ouvrage extrêmement bien documenté par les archives et l’abondante correspondance de JA Penières, que faut-il retenir pour la thématique qui anime notre association.

La Corrèze, une terre d’émigration

Le Limousin, pays d’émigrants et, plus spécialement, la Corrèze, région pauvre n’était pas sans attache avec les colonies d’Amérique.  Depuis la fin du XVIIe siècle (3), en particulier, Saint-Domingue était devenue une destination d’exode où les Jarasson, les Vergniaud, les Grandchamp, les Roulhac, les de Fontanges, les Petiniaud, les de Sédières, les de Deselve, les Jugie de la Chapelle affluaient et se livraient à la culture de l’indigo et de la canne à sucre plus lucrative que la culture du sarrasin.  Pénières compte dans sa propre famille, un « arpenteur  du roy » installé à St-Domingue : François Delors.  Ce n’est sans doute pas un hasard si le 11 octobre 1792, Pénières est nommé suppléant du Comité Colonial (4) chargé d’étudier les grandes questions pour les Conventionnels que sont le commerce, la diplomatie, les finances, les colonies, la constitution.  Il intervint également à l’Assemblée dans de nombreux débats sur l’agriculture et le commerce.

Pénières était également propriétaire de la verrerie de la Valette et maire de Saint-Julien aux Bois, des postes qui montrent bien son caractère d’entrepreneur et d’homme de terrain.

L’aventure américaine et sa tentative d’implantation à Demopolis

Banni de France comme régicide en 1816,  Jean-Augustin Pénières descend la Dordogne jusqu’à Bordeaux où il s’embarque le 14 mars , sur le navire américain le Narriot avec de nombreuses lettres de recommandations dont celles de son ami La Fayette.  Il débarque à la mi-juillet à New York d’où il se rendit à Philadelphie « la ville de la fraternité » où il est accueilli par des membres du Congrès, des savants et le gouverneur:  le « bon M.Lee » (5) qui avait créé une société pour obtenir du gouvernement américain la concession de terres vierges sur lesquelles les proscrits français se proposaient de fonder une colonie.  Ces colons sociétaires chargèrent Pénières d’aller à la recherche d’une « vaste contrée » de 6000 acres proche des rives du Mississippi,  dont les conditions d’implantation de la colonie sont « salubrité de l’air, fertilité du sol et rivières navigables sur lesquels on puisse installer des usines » .

L’explorateur partit en direction de Baltimore, Washington et traversa à pied la chaîne des Appalaches pour atteindre à la mi-novembre Pittsburg sur l’Ohio et remonter dans des contrées inexplorées ensuite la rivière des Arkansas.  Quelques semaines plus tard, il trouve en pays occupé par les Cherokees à 390 miles de l’embouchure du fleuve des Arkansas, un emplacement idéal pour y fonder la ville des proscrits.  Dans son périple, sa connaissance des langues et habitudes des tribus indiennes lui permet d’être accueilli par les Indiens comme un ami.

Un seul point noir dans son aventure dans ces régions difficilement accessibles : le manque de nouvelle de sa famille et des autorités jusqu’à juin 1817 où la nouvelle lui parvint que le Congrès américain venait d’accorder aux exilés cent milles acres de terre à des conditions inespérées mais situées à 200 miles de l’emplacement initial.

Première déconvenue américaine pour Jean-Augustin Pénières : il faut repartir car la nouvelle colonie est située sur le Tombegby « à partir du fort Stephen jusqu’au Tennessee ».  Il ne restait plus à Pénières qu’à la rejoindre en descendant l’Arkansas jusqu’à la Nouvelle-Orléans, puis remonter le cours de la Mobile.  Ce nouvel itinéraire allait lui fournir l’occasion de traverser la Louisiane, une région peuplée par les Acadiens, autres exilés et par les créoles de Saint-Domingue.  Plus il se rapprochait de la capitale et plus les sollicitations des créoles étaient pressantes pour qu’il exerce ses talents de juriste auprès des tribunaux de la Nouvelle-Orléans.  Mais l’aventure et l’envie de retrouver ses compagnons d’infortune et de fonder ce nouvel « état » français  l’emportèrent malgré de nombreuses pertes matérielles dont sa barque et ses bagages dans le Mississippi à Natchez.  Empruntant alors,  le plus court chemin en ligne droite vers l’Est, Pénières traversa à pied ou à cheval jusqu’à la Mobile et arriva « à l’état français de Tombegby » (6) au début d’octobre 1817 épuisé par les chaleurs des Natchez, les fatigues et les maladies, sans ressources.

TENN-TOM CONFLUENCE TOMBIGBEE &BLACK WARRIOR photo by Adrien Lamarre aug 1991

Installé à Demopolis dans des conditions précaires, Pénières y fait valoir ses droits pour se faire attribuer deux lots à titre de dédommagement, les colons ne sont encore qu’une quarantaine mais chacun souhaite les meilleurs lots.   Des généraux annoncent leur arrivée, mais Pénières leur préférerait de bons ouvriers, des bras pour travailler et de la main d’oeuvre qualifiée.

La concession est accordée aux colons sous la condition qu’ils y plantent la vigne et l’olivier (7).  Les notes prises par Pénières au cours de ses périples à travers cette nature, gigantesque et luxuriante, qu’il contemplait avec des yeux neufs consolidèrent sa réputation de savant déjà amorcée par ses liens avec la société philosophique de Philadelphie. Toutefois, son observation scientifique de la nature ne lui fait pas oublier que celle-ci est faite pour l’homme.  Par exemple, avec la forêt, il évoque aussitôt le bon commerce de merrains qu’il serait possible de faire avec la Nouvelle-Orléans ou le commerce que l’on peut retirer de la culture du tabac et du coton.

Mais des récoltes médiocres suite à une sécheresse prolongée et aggravée par les déprédations des animaux sauvages ont anéantis tous ses espoirs et le bénéfice sur lequel il comptait payer ses dettes.  Ses fonctions de président lui réservent également d’autres déboires : pour rétablir l’harmonie entre les commanditaires et les colons, il faut amputer d’un tiers la part réservée aux proscrits par le gouvernement américain.  Loin de s’apaiser, ce différend s’envenima …

Explorateur, naturaliste, chasseur, « lawyer », laboureur, charpentier, architecte, ingénieur des ponts et chaussées, cuisinier …. Plénières, après quatre ans d’exil, loin d’avoir fait fortune, avait échoué.  Toutefois, il ne fut pas question pour lui un seul instant de revenir en France.

Ecoeuré par ses co-associés et les spéculateurs, il quitta Demopolis vers 1820.  A la demande du gouvernement américain et sur ses qualités « d’explorateur- homme d’Etat », il fut alors nommé commissaire aux affaires indiennes, notamment auprès des Indiens Séminoles, en Floride, dont Andrew Jackson venait d’être nommé gouverneur.  Il y contracta la fièvre  jaune et s’éteignit à Saint-Augustin sur la côte atlantique de Floride, en septembre 1821, à l’âge de 55 ans.

 

Anne Marbot

Notes bibliographiques :

(1) Pénières : « Mon opinion n’était pas que la Convention jugeât Louis XVI ; mais vous en avez décidé autrement, je me soumets à la loi.  Je prononce contre Louis XVI la peine portée par le code pénal contre les coupables de haute trahison ; mais après l’exécution de ce jugement, je demande la suppression de la peine de mort. »

(2) De la Corrèze à la Floride : Jean-Augustin Pénières, conventionnel et député d’Ussel.  Faure Victor. 1989.

(3)Je vous plains de quitter Cadix ou la fabuleuse épopée de nos ancêtres du Limousin aux Amériques (XVIIe et XVIIIe siècle).  SOBIENAK Chantal.  Ed. Maïade, 2013.

Les Limousins à Saint-Domigue, J. DUTRECH, Lemouzi, 1910.

La vie d’un gentilhomme limousin à St Domingue à la fin du XVIIIe siècle,  Johannes Plantadis, Tulle, 1912, pp. 5-6.

(4)Membres du comité colonial : Brunel , Fonfrède et Pénières.

(5) William Lee (1772-1840) : Secrétaire d’Etat à Paris et Consul des Etats-Unis à Bordeaux puis plus tard gouverneur à Philadelphie.  Il s’impliqua dans le projet de faire venir Napoléon aux Etats-Unis.

(6)qualifié peu après « Comté de Marengo », capitale « Aigleville » devenue plus tard « Demopolis ».

(7) « Nous expédierons sans doute un bâtiment vers Bordeaux et Libourne pour aller chercher un plant de vigne et de toute espèce d’arbre à fruits, je pourrais en faire prendre à Valette (si on n’a pas tout détruit). »

Source: 

De la Corrèze à la Floride : Jean-Augustin Pénières, conventionnel et député d’Ussel.  Faure Victor. 1989

Dictionnaire des parlementaires français. Adolphe Robert et Gaston Cougny.  Edgar Bourloton, 1889-1891.

Site de l’Assemblée nationale 

 

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