La richesse à portée de main ?

Au poste des Attakapas (Saint-Martinville), les bovins Longhorn étaient d’origine espagnole

La ville de Saint-Martinville est le siège de la paroisse de Saint-Martin (Louisiane), le long du bayou Tèche, au cœur du pays cadien. Dans la partie nord de la ville se trouve le site historique Longfellow-Evangeline, qui raconte l’histoire multiculturelle des habitants du bayou et de sa région. Il s’inspire bien entendu du fameux récit épique « Evangéline » du poète américain Henry Longfellow (publié en 1847), qui retrace la longue errance des réfugiés acadiens déportés de Nouvelle-Ecosse en 1755. Pourtant, ce site historique popularise plutôt l’autre version (louisianaise) de la légende d’Evangéline, inventée par le juge Félix Voorhies 60 ans plus tard, dans laquelle Emmeline (Evangeline) retrouve son fiancé Louis au bord du bayou Tèche, sous un grand chêne. Malheureusement, Louis en a épousé une autre et Emmeline sombre dans le désespoir et meurt peu après… L’un des chênes du site, baptisé « chêne d’Evangéline », est considéré comme l’arbre le plus photographié en Amérique.

Saint-Martinville (fondée en 1817), cité d’Evangeline

C’est cependant le poème original, celui de Longfellow, qui nous intéresse ici. L’héroïne Evangéline retrouve Basile, le père de son fiancé Gabriel, sur les bords du bayou Tèche. Basile se tient fièrement sur son cheval mexicain, contemplant en maître ses innombrables troupeaux de bovins. Hélas, Gabriel est insaisissable et Evangeline le retrouvera bien plus tard en vieillard mourant… Cet extrait du poème original illustre à merveille le rêve de richesse à portée de main dans ces vastes prairies ouvertes où paissent les troupeaux sauvages dont chacun peut être le maître. Mais en réalité, la ferme acadienne traditionnelle ne suit pas le modèle de ranch d’élevage et en 1765, au poste des Attakapas, on n’imposait pas sa vacherie. Voici pourquoi…

On n’impose pas sa vacherie

C’est probablement dans les années 1750 que les autorités françaises établirent le poste des Attakapas (aujourd’hui Saint-Martinville) comme siège du district des Attakapas. Celui-ci contrôlait le vaste territoire des Amérindiens de même nom qui vivaient à l’ouest du bayou Tèche jusqu’au sud-est du Texas. Il s’agissait surtout de contrôler les prairies ouvertes qui semblaient idéales pour élever du bétail et approvisionner en viande la Nouvelle-Orléans. Au début de 1765, le premier groupe important de réfugiés acadiens (plus de 200) arriva en Louisiane. Les autorités françaises étaient encore en charge de la colonie, en attendant l’arrivée effective d’un gouverneur espagnol. Le besoin de viande était vital pour la colonie et les Acadiens réputés bons éleveurs. Le gouverneur par intérim, Charles Philippe Aubry, les dirigea donc tout naturellement vers le poste des Attakapas. Mais rien ne se passa comme prévu…

Fresque du musée des Acadiens à Saint-Martinville

La région n’était alors occupée que par une poignée d’éleveurs français et flamands dont le plus riche d’entre eux, le Français Jean Antoine Bernard Dauterive, possédait plusieurs milliers de têtes de bétail. Il était d’ailleurs associé à un autre éleveur français, André Massé. Un arrangement fut conclu en avril 1765 entre Aubry, les deux éleveurs et les Acadiens. Selon les termes du contrat, les Acadiens s’engageaient à garder pendant six ans une partie du bétail des deux éleveurs sur des terres qu’ils pourraient cultiver. A la fin de cette période, ils devenaient propriétaires de la moitié de l’accroissement du bétail. Les Acadiens devaient établir leur propre village, mais les terres à cultiver devaient être réparties entre eux dans un espace commun à l’extérieur du village, ce qui était courant à cette époque en Europe.

Or ce schéma ne convenait pas du tout aux fiers Acadiens, car en Acadie, ils vivaient sur les terres qu’ils cultivaient, selon une agriculture de subsistance. Finalement, ils décidèrent de s’installer plus au sud, à Fausse Pointe (aujourd’hui Loreauville). Certains achetèrent même des têtes de bétail à un autre éleveur, le Flamand Jean Baptiste Grevemberg, pour les élever à la ferme. Ce dernier n’y vit aucun inconvénient, mais se montra contrarié quand les Acadiens réclamèrent des terres à Fausse Pointe qu’il convoitait lui-même, pour y installer leurs fermes, ce que les autorités françaises leur accordèrent. A ce moment où ils découvraient la Louisiane, leur rêve d’une nouvelle Acadie était bien éloigné du modèle de vacherie imaginé par l’Américain Longfellow, celui de… l’éleveur acadien Basile. Au poste des Attakapas, on n’imposait décidément pas sa vacherie…

Jean-Marc Agator

Documentation

Longfellow-Evangeline State Historic Site, St. Martinville : site consulté le 9 septembre 2018.
Musée acadien de l’Université de Moncton, Evangéline : histoire d’une collection, et Musée McCORD, circuit Evangeline, sites consultés le 9 septembre 2018.
Andrew Sluyter, The role of Blacks in establishing cattle ranching in Louisiana in the eighteenth century, Louisiana State University, 2012, Faculty Publications, 21.
Jim Bradshaw, St. Martin is the Cradle of French Louisiana…, Lafayette Daily Advertiser, July 29, 1997.

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