Maintenant que nous avions foulé la mousse tendre de la toundra de la Basse Côte-Nord, il nous restait à nous ouvrir à nos compagnons de voyage. Il y avait ceux que nous côtoyions chaque jour au restaurant du pont 4, dans les coursives, sur les fauteuils des ponts d’observations ou au bistrot/cinéma/salle de conférence : de jeunes retraités actifs, quelques grands-parents avec petits-enfants aux yeux vissés sur leurs écrans digitaux, des routards et des bikers en Harley Davidson amateurs de grands espaces.  De Blanc-Sablon, ils allaient se lancer sur la Translabradorienne ou traverseraient le détroit de Belle-Isle pour redescendre la côte ouest de Terre-Neuve en direction des traversiers menant à la Nouvelle-Ecosse ou aux Iles de la Madeleine.
Qui aurait pu imaginer derrière le look gothique et les biceps tatoués que se  cachaient quelques chefs d’entreprise ? A la cafétéria et dans les salons du pont 3,  les voyageurs qui utilisaient le Bella Desgagnés comme moyen de transport public contribuaient à faire considérablement baisser la moyenne d’âge des passagers. Des familles innues composées de très jeunes parents et d’une ribambelle d’enfants s’amusaient visiblement des gadgets sous forme de jeux vidéos et des distributeurs de friandises que leur apportait ce moyen de transport. Pour tout dire, ils nous intriguaient…

D’Unamen Shipu à Mingan

Un arrêt  au petit port de la Romaine  fut l’occasion pour nous d’une  brève immersion  dans la vie de la réserve innue d’Unamen Shipu. Au début du 18ème siècle, le lieu fut d’abord à l’embouchure de la rivière Olomane, un poste de pêche et de traite pour les Français avant que ceux-ci se spécialisent dans la pêche au homard. Au milieu des années 50, alors que débute le développement économique de la Côte-Nord autour de l’exploitation minière,  le gouvernement du Québec  crée des réserves pour les Innus sur la Basse Côte-Nord dont celle d’Unamen Shipu. Certains résidants  y ont maintenu leurs traditions nomades et migrent entre la côte et l’intérieur des terres de l’ été à l’ hiver selon leurs besoins.Le village d’un millier de personnes est totalement enclavé en saison hivernale durant les deux mois où le bateau ravitailleur ne circule pas  et l’on attend ici avec grand intérêt la construction  d’un nouveau tronçon de la route 138 dont les travaux doivent débuter l’année prochaine. Pour certains, c’est un bien, dans la mesure où cela brisera l’isolement et facilitera l’approvisionnement.

Accueil touristique à la Romaine

D’autres redoutent que la construction de la route n’entraîne  un brusque développement de l’exploitation minière au détriment de la forêt et de la faune. Sans compter les répercussions sur la culture locale. Une jeune  maman m’explique que jusqu’à l’âge de l’entrée à l’école dans le courant de leur cinquième année, la plupart des enfants de la communauté ne parlent qu’innu à la demande des Anciens qui jugent préférable que les petits acquièrent d’abord la langue et la culture de leurs ancêtres. On a ici le souvenir très vif de la douloureuse histoire des enfants indiens arrachés au début des années 60 à leurs familles pour être rééduqués dans des pensionnats où la plupart d’entre eux ont subi de terribles maltraitances dont les conséquences rejaillissent encore sur la communauté. En attendant la construction de la route, les Innus tentent de développer une forme de tourisme à l’usage des passagers du Bella Desgagnés  et le car scolaire  est utilisé en cette période de vacances  à faire la tournée du village.

A l’église Marie- Reine- des – Indiens

A l’entrée, l’école, à la sortie, le Conseil de Bande,  conseil municipal local en charge de la gestion de l’éducation, de la santé et du développement économique. Entre les deux, une voiture de police veille : les jeunes ont un goût prononcé pour les acrobaties sur leurs motos et leurs quads !

Préparatifs de la fête de Sainte Anne

Si notre guide est fière de montrer l’Eglise Marie- Reine- des -Indiens, elle n’oublie pas- au grand dam de certains touristes qui trouvent qu’elle insiste un peu trop- de citer à plusieurs reprises le nom d’un prêtre pédophile qui a sévi dans la paroisse dans les années 90. Au bord de la rivière, une noria de pick ups charge et décharge d’innombrables paquets et des groupes d’adolescents en grands préparatifs de la fête de Sainte Anne qui approche.

Sur le chemin du retour, nous sommes attendus pour une dégustation de banique*, de succulent homard et de marmelade de petites baies. Pas facile cependant de communiquer dans notre français de France, tant nous craignons de heurter les sensibilités en paraissant trop curieux. Nos questions vont trouver leurs réponses quelques jours plus tard à la Maison de la culture innue de Mingan à quelques km au sud de Havre Saint-Pierre. Dans le village, de nombreux panneaux incitent l’étranger à la prudence et mettent le jeune Innu en garde contre les dangers de la toxicomanie et de l’alcoolisme.

Dans la maison de la culture innue de Mingan

Cette maison de verre récemment construite qui laisse largement passer la lumière et fait face au golfe raconte aux Innus leur propre histoire et les aide à se la ré-approprier : de la préparation des nourritures et des techniques traditionnelles de pêche et de chasse jusqu’à la fabrication, l’utilisation et l’utilité des médecines douces… .

Chemin de croix à Saint Georges de Mingan

Ici, comme à Unamen Shipu, ce sont principalement les femmes qui animent la vie communautaire et servent de médium avec l’extérieur. A quelques pas, la petite église de Saint-Georges de Mingan rend hommages aux pères oblats qui y ont exercé leur sacerdoce ainsi qu’à son constructeur, un certain Jack Maloney qui a inspiré  Gilles Vigneault pour sa chanson « Jack Monoloy« .

Quand les hommes du Sud-Ouest de la France foulaient  la terre aride de Caïn.

On peut bien imaginer que ces contrées éloignées et sauvages ne furent parfois « choisies » que par défaut par les populations qui vinrent s’y installer pour y mener une vie de labeur et de pauvreté. Fils et petits fils d’Acadiens sans terre, émigrés politiques ou religieux, ils devinrent chasseurs et pêcheurs pour se faire une vie  qui devait être bien rude le long de cette côte. Il y vint même des gens de chez nous, alors que Jacques Cartier n’avait pas encore planté la croix qui faisait française la terre canadienne. On sait que des Basques chasseurs de baleine ont laissé des traces dans le Saint-Laurent face à la ville de Trois Pistoles. Ils sont montés (ou descendus) bien plus haut puisque les vestiges de 5 fours basques  datant du 16ème siècle ont été mis à jour sur l’île Nue de l’archipel de Mingan. Ile sans forêt, elle est occupée par la lande qui abrite quelques beaux spécimens de monolithes et de plantes arctiques et sert de refuge aux oiseaux migrateurs. L’ile caractérisée par la présence à certains endroits de pergélisol est entourée de  profondes fosses marines qui font le bonheur des rorquals qui viennent s’y ravitailler. C’est aussi dans cet archipel qu’est venu volontairement se perdre un Français né sur les bords du Lot en 1841, Henry de Puyjalon, un de ces intellectuels européens bien nés du 19ème siècle  fasciné par les lointains et grands territoires, tout comme le sera plus tard le belge Johan Beetz..Au cours d’ une jeunesse dorée qui lui fait fréquenter les artistes parisiens, il participe à la création du cabaret montmartrois « Le chat noir ». En 1879, il vit à Bordeaux et s’associe avec son cousin Pierre -Joseph Lajard pour créer une société pour l’exploitation des carrières de pierres lithographiques à Château- Richer près de Québec. L’affaire périclite mais s’étant lié à l’élite culturelle et politique du Québec au point d’épouser Angeline Ouimet, la fille d’un ancien Premier Ministre, il obtient en 1880 l’autorisation de faire une grande étude minéralogique de la Côte Nord et devient le premier gardien de phare de l’ile aux Perroquets ** sur l’archipel de Mingan. Gardien de phare, naturaliste, explorateur, Inspecteur général des pêcheries et de la chasse, il publie en 1894 « Récits du Labrador », ouvrage dans lequel il s’inquiète déjà de la disparition de certaines espèces , tire la sonnette d’alarme à propos de la surexploitation des ressources et suggère des mesures pour protéger la diversité biologique de ce coin du monde.

Petites baies…

Pour survivre dans ces contrées sauvages, il fallait savoir tirer parti de tout ce que la nature prodiguait. Le poisson et les crustacés, le gibier, les petites baies d’été qu’il faut disputer aux ours. C’est pourquoi on rencontre encore le long des chemins, à distance respectueuse du bois par mesure de sécurité, des groupes de cueilleuses de petits fruits qui s’épanouissent à ras du sol : myrtilles qui portent le joli nom de bleuets, 3 ou  4 espèces d’airelles et  surtout la chicoutai,  ou ronce-petit mûrier, sorte de framboise de couleur orangée qui pousse sur les terres de tourbière et que l’on consomme essentiellement en confiture.

Thé du Labrador et baies de cornouiller

Comme ses consoeurs, elle est très riche en vitamines A et C.  En bord de rivière, elle côtoie le thé du labrador à fleur blanche dont les grands-mères font  encore une tisane antispasmodique et anti-inflammatoire alors que près des épinettes fleurit la camarine noire…

...et grands débits

Comment passer si près des grandes centrales hydro-électriques québécoises sans aller y voir de plus près ? La route 389  qui relie Baie Comeau à  Fermont à la frontière avec le Labrador  est classée dans le top 10 des routes les plus dangereuses du Québec. Au km 214 se trouve le barrage Daniel Johnson, la centrale Manic 5 et la centrale Manic 5 PA, un aménagement  qui a vu le jour avec la Révolution Tranquille dont il a été un des fers de lance. Les visites guidées sont d’ailleurs offertes à tout visiteur qui a le cran de monter jusque là. Pour un Aquitain, le problème ne réside pas tant dans le côté sinueux et étroit de la route ( on compte plus de 400 virages pour atteindre le barrage) qui montre des ressemblances avec les routes pyrénéennes, mais dans la présence occasionnelle de « grande faune » comme l’indiquent des panneaux lumineux. Cela ne serait rien sans  la présence constante de camions qui ignorent l’utilisation du frein moteur et dévalent la route en franchissant allègrement la ligne médiane. Quand un de ces mastodontes déboule derrière vous, autant se ranger prudemment sur le bas côté …quand il existe…C’est dire combien nous sommes soulagés d’ arriver sans encombre devant le plus grand barrage à voûtes multiples (13) et contreforts au monde.Large de plus d’un km ( 1314 m exactement) avec une hauteur de chute de 142 m il a nécessité l’utilisation de 2.255 000 m3 de béton. Il retient l’eau de la rivière Manicouagan qui prend sa source dans un cratère formé par la chute d’une météorite il y a plus de 200 millions d’années.Son réservoir contient 140 milliards de m3 d’eau. Plusieurs firmes québécoises, Hydro-Québec en premier mais aussi SNC Lavalin ont travaillé à la conception du barrage et il est intéressant de noter que la firme française d’ingénierie française Coyne et Bellier a participé à ce projet. Deux centrales de production ont été construites : celle de Manic 5 mise en service en 1969, dont la puissance installée est de 1596 MW.   La seconde, Manic 5 PA est mise en service en 1989 pour répondre aux besoins de pointe, très importants en saison hivernale.La puissance installée des deux centrales atteint 2660MW pour une production de plus de 6TWH.*** la visite du centre d’interprétation nous rappelle les évènements heureux et tragiques qui ont marqué la construction de Manic 5 au nombre desquels le décès soudain du premier ministre Johnson la veille de l’inauguration.

Milou au Québec

L’exposition fait la part belle aux témoignages des ouvriers et rend hommage à tous ceux qui ont participé à la construction de cet ouvrage d’envergure. Elle rappelle combien ce chantier pharaonique a inspiré les poètes, dont Gilles Vigneault bien sûr mais aussi Georges Dor compositeur de la célèbre chanson La Manic.

Sans oublier les artistes belges Hergé et Henri Vernes qui confia à son héros Bob Morane  la mission de sauver le barrage dans  »  Terreur à la Manicouagan« .

Il nous fallut bien une soirée pour nous remettre de cette visite fascinante. Hébergés dans le seul motel proche du barrage et désireux de respirer l’air pur de la forêt, nous descendîmes aussitôt de notre petit nuage en constatant que nos plus proches voisins, des ours bruns, n’étaient pas prêts à nous laisser partager leur territoire.

C’est ainsi que nous sommes arrivés à la fin du périple. Nous étions partis voir des contrées réputées sauvages. Nous y avons beaucoup appris, y compris sur nous-mêmes.

 

Claude Ader-Martin

 

 

*pain sans levain dont la fabrication remonte à l’arrivée des premiers Européens en Amérique du nord.

**L’île  qui doit son nom au macareux-moine appelé communément perroquet des mers abrite aussi des colonies de guillemots à miroir, de sternes et de petits pingouins.

***La rivière Manicouagan alimente une chaîne de 5 centrales dont Manic 5PA est la dernière -née. Les autres sont Manic 1 dont la hauteur de chute est de 37 m, Manic 2, dont la hauteur de chute est de 70 m, et Manic 3 dont la hauteur de chute est de 94 m.

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