Récit de voyage…

Il y’a quelques années, des amis québécois nous avait emmenés depuis Matane jusqu’aux galets roses de Natashquan, village natal du poète Gilles Vigneault. Là finissait  la  mythique route 138.  Une route qui s’arrête, c’était déjà une belle découverte. Alors, nous étions « au bout du bout » avais-je questionné ? On m’expliqua que si la route s’arrêtait ici, des villages existaient bien au delà, accessibles uniquement par avion ou par voie maritime.D’ailleurs, en cette fin de soirée, on attendait  le passage  hebdomadaire du bateau qui ravitaillait la douzaine de petits hameaux échelonnés jusqu’au 52 ème parallèle et sert de transport public à ceux qui circulent entre les villages. Il fallait aller voir cela de plus près avant que la route 138 qui continue sa lente progression vers l’Est, ne finisse par relier l’ensemble des ces communautés assez peu accessibles . A l’allure où vont les choses, ce n’est quand même pas pour demain. Bien que montant en direction du cercle polaire, nous « descendîmes  » donc la Côte-Nord comme disent les Québécois qui se réfèrent toujours au fleuve Saint-laurent, puis la Basse Côte-Nord sur le Bella Desgagnés, le bateau ravitailleur qui propose depuis 2013 aux  touristes, de découvrir cette terre qui va du fjord Saguenay au détroit de Belle Isle, dont Jacques Cartier écrivait qu’elle devait être celle que Dieu donna à Caïn. A quoi fallait-il s’attendre ?

Un monde nouveau

Passé Tadoussac, premier poste de traite créée en Nouvelle France par Pierre de Chauvin en 1601, qui doit sa renommé actuelle à l’observation des baleines, le trafic devient très fluide  et les camions  qui respectent peu les limitations de vitesse exercent une rude pression sur les voitures de tourisme.

La longue route

Nous sommes déjà à 6 h de route de Montréal, et en ce dimanche de finale de coupe de monde de football, plus que par l’éventualité d’une victoire de l’équipe française, je suis intéressée par la découverte des villages qui longent le fleuve que les riverains appellent déjà « la mer ». Il faut dire que la rive sud du Saint-Laurent est hors de vue, que l’eau est salée, et que les marées laissent derrière elles de gros coquillages marins et de ronds squelettes d’oursins plats qui portent ici le nom de « dollar des sables ». Les Bergeronnes, Issipit, les Escoumins… Nous entrons en territoire innu*, immensité qui s’étire d’ouest en est du Lac Saint-Jean au labrador.

Pointe à Emile

La présence des Innus que les colonisateurs Français du 17ème siècle appelaient Montagnais remonte à près de 10.000 ans.  Alors que certains d’entre eux participent au développement  économique et touristique des bords du Saint-Laurent, d’autres continuent de vivre selon leurs traditions ancestrales en se livrant à des activités de pêche l’été, puis chassant l’hiver à l’intérieur des terres. Nous traçons la route : Longue Rive, Portneuf,  Forestville recherché pour ses sites de pêche au saumon et ses pourvoiries qui accueillent des amateurs  de pêche  sportive du monde entier.  Puis Chute aux Outardes et sa  centrale hydro-électriques- l’une des premières construites au Québec – qui fait face à l’immensité liquide et sur la plage, le minuscule cimetière de Pointe aux Outardes entièrement tapissé de fleurs sauvages.

Hommage à Janine, 18 mois. 1937. Pointe aux outardes

De chaque côté de la route, rectiligne, la forêt boréale dont l’épinette est la reine et tout au bout, Pointe Lebel et sa plage à perte de vue. Le ciel bleu cobalt et  la température extérieure de 27° incitent ce jour-là à la baignade mais seules les mouettes font ici trempette. Au repas du soir, crabe des neiges, morue, saumon et flétan se disputent la carte…..Demain aux aurores, direction Baie Comeau. Il faut être mercredi matin  à Natashquan. Le bateau n’attendra pas….

Côte industrieuse et néanmoins touristique

Née  peu avant la seconde guerre mondiale aux abords  du site de construction d’une usine de pâte à papier, Baie Comeau à l’embouchure de la rivière Manicouagan  a gardé sa vocation de ville industrielle avec  la présence de l’une des plus importantes usines d’aluminium au monde, celle d’Alcoa bâtie sur la falaise qui surplombe le Saint-Laurent. Centre économique important,  terminus de la route 389 qui  mène à Labrador City, sa vocation n’est nullement touristique malgré le paysage grandiose qui l’entoure : d’un côté les monts Groulx, de l’autre le fleuve majestueux dont la largeur atteint ici 62km : va et vient incessant des traversiers en provenance de Matane, des camions de tous gabarits, citernes, trains routiers à 32 roues sous lesquels une voiture de tourisme pourrait aisément se glisser ( mieux vaut éviter !). Arrêt à Godbout ancré entre les montagnes et l’eau, 280  habitants à l’année longue. Une seule activité  visible : celle du traversier qui relie le village à la presqu’île gaspésienne. A l’office de tourisme, nous sommes accueillis comme des rois. « Merci d’être venus jusqu’à nous » nous dit la charmante préposée.

Sur les quais de Godbout

Des maisons gracieuses et pittoresques s’alignent le long du quai et quelques sentiers de randonnée serpentent sur les collines. Passons Port-Cartier et arrivons à Sept-Iles qui s’étire le long de la 138. Enroulée atour d’une baie circulaire, l’ancien poste de traite français s’est transformé au début du 20ème  siècle  en ville industrielle avec la création d’une fabrique d’huile de baleine. Ont suivi des usines de transformation du bois, des entreprises minières, enfin la construction à la fin du 20ème siècle d’une usine de production d’aluminium. Le grand centre économique est relié  par une voie ferrée  longue de 500 km à Schefferville à la frontière avec le Labrador. De Sept-iles à Havre-Saint-Pierre, encore  220  km.

Côte de beauté et côte industrielle

Nous sommes face à l’île d’Anticosti dont l’un des deux villages –Port Menier-porte le nom d’une famille célèbre de chocolatiers français. Henri Menier fit l’acquisition des 7.900 km2 de l’île en 1895 pour son plaisir personnel et y développa l’agriculture, la pêche et la transformation du poisson. L’ile fut revendue en 1926 à une compagnie papetière avec un substantiel bénéfice avant d’être récupérée par le gouvernement du Québec dans les années 1970. Petite halte à Havre-Saint-Pierre fondé par des familles acadiennes arrivées des îles de la Madeleine au milieu du 19 ème siècle avant de redécouvrir le ravissant village de Baie- Johan Beetz qui doit son nom à un intellectuel belge venu guérir au Canada un chagrin d’amour et qui y resta, par amour également. D’abord éleveur de renards, il étudia la faune et la flore locale avant que le gouvernement québécois lui confie la direction du service de l’élevage des animaux à fourrures.

Baie Johan Beetz

Le spectacle de désolation qui s’offre au nord du village le plongerait dans une grande consternation : un feu gigantesque a ravagé voici 5 ans  plus de 500 km2 de forêt. Ne subsistent le long de la route 138 et sur une trentaine de km que les  hauts troncs d’épinette qui commencent à blanchir.  Le petit pont qui enjambe les eaux violettes de la baie d’Aguanish ** dont le nom sonne écossais à nos oreilles européennes annonce alors l’arrivée  prochaine à Natashquan, son paysage de tourbières, ses galets ronds et sa plage rose.

Surprise ! la route 138 s’est allongée  d’une cinquantaine de km depuis notre précédent voyage. Et notre hôtesse, avec son délicieux accent madelinot, de nous expliquer que c’est l’hiver, alors que les températures sont très basses, que se construit la route.

Natashquan vu des Galets

 

Il faut en effet que le sol de tourbe soit gelé pour que l’on puisse  étaler l’asphalte et enfoncer  durablement les pieux destinés à soutenir les ponts.

Cap sur Blanc-Sablon

Le voici, le Bella accostant dans la brume. A la fois cargo et bateau de croisière, il  est muni d’une grue dont la flèche atteint 35m et peut transporter 381 passagers et 39 membres d’équipage.  Son capitaine  totalise en tout et pour tout 32 printemps. A bord,  la vie n’a rien à voir avec la célèbre série américaine » La croisières s’amuse ».  Salle de conférence, salle de sport, cafétéria et bar, mais pas de casino, pas de salle de bal, pas d’histoires d’amour. Encore que….Mais on ne s’y ennuie jamais.

Le Bella Desgagnés à Tête à la baleine

Le restaurant offre un panorama grandiose et la cuisine y sort vraiment de l’ordinaire. Je m’en veux encore d’avoir raté des pattes de homard pour cause de roulis excessif ! Alors commence l’aventure. Celle qui va nous faire découvrir les villages perdus du bout de ce monde. Ceux que l’on ne voit pas pour cause d’escale nocturne seront visités sur le trajet du retour. Voici Kegaska, une centaine de résidents dont la plupart parlent anglais. Le bateau y décharge quelques véhicules. Le lendemain matin nous plonge dans l’atmosphère hilarante du film  » La Grande Séduction« *** qui a rendu célèbres les chemins de planches d’Harrington Harbour. Un étudiant en théologie de l’Université Mac Gill nous accueille dans l’unique petit magasin général dont les étagères à moitié vides attendent la livraison de légumes et fruits frais. Les résidents de 7 à 77 ans se déplacent en quad et les marches de l’école servent de terrain de jeux aux enfants en vacances.

Harrington Harbour au petit matin

L’église anglicane nous rappelle que la majorité de la population vient de Terre-Neuve et chacun a oublié que Marguerite, la nièce du Sieur de Roberval fut abandonnée de ce côté -ci du Nouveau Monde par son oncle pour refus d’obéissance dans les années 1540.Le Bella y débarque, outre de la nourriture, des cabines téléphoniques et des matériaux de construction. Après le déjeuner, voici Tête à la baleine, village francophone qui fait face à un archipel de 600 îles. Le moteur de l’économie locale est constitué de pêcheries. En soirée, alors que le soleil rougeoie, escale à La Tabatière, ancien poste de traite, village de pêcheurs aux maisons blanches et volets bleus. Aïe, les dévoreuses mouches noires sont de sortie…Et c’est le lendemain matin  sous le soleil mais dans le vent, alors que le bateau est escorté par une bande de marsouins  que nous arrivons vraiment au bout du bout : Blanc- Sablon, à l’extrémité orientale du  Québec. En cette matinée du 20 juillet, le thermomètre extérieur affiche 13°. Depuis le quai de débarquement, un tronçon de la route 138 permet de rouler jusqu’à la Translabradorienne via la route 510. A moins de 30 km à l’est, Sainte-Barbe sur l’île de Terre-Neuve d’où part un traversier. Au 16 ème siècle Blanc-Sablon est devenu un centre de pêche important pour des pêcheurs venus d’Europe qui traversent l’Atlantique en suivant « la route des moullues ». Mais la communauté locale, francophone à l’origine, s’anglicise à la fin du 18 ème siècle avec l’installation d’une pêcherie britannique qui fait venir des pêcheurs en provenance de Terre-Neuve. Composée de trois villages, la municipalité de Blanc-Sablon compte plus de mille résidents. Il est donc peu étonnant d’y voir une église anglicane et une église catholique. Durant trois bonnes heures, le bateau va décharger d’énormes containers : biens de consommation, matériel électrique, cabines de douche, fruits et légumes. Ici, le cours de la pomme doit atteindre des sommets !

(A suivre.. Le retour..)

Claude Ader-Martin

*A lire : « Le peuple rieur. Hommage à mes amis Innus »  de Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque aux éditions Lux.

**Aguanish signifie : petit abri en langue innue.

*** La Grande Séduction (2003) se passe dans un village perdu de la Basse Côte-Nord. Le petit port,  fortement touché par le chômage, attend avec grande impatience l’implantation d’une usine, les dirigeants de celle-ci n’acceptant de s’installer que si la municipalité peut fournir les services d’un médecin. Les habitants vont donc tenter de convaincre un jeune praticien de Montréal de s’installer dans le village quitte à utiliser des moyens assez peu orthodoxes…

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1 commentaire

  1. Bernard BONNIN dit :

    Extra ton Blog. Ça donne envie. J’ai fait un voyage un peu similaire avec la compagnie Hurtigruten le long du littoral norvégien.
    Merci pour ce joli moment.
    Tu prends des notes et tu rédiges plus tard ?

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