Au cours de son séjour en Amérique du Nord[1](de mai 1831 à février 1832), Alexis de Tocqueville a souhaité, pour satisfaire sa curiosité personnelle, voir des Indiens. Son souhait a été exaucé puisqu’à onze reprises,  il est entré en relation avec eux.

Dans la zone géographique qui nous intéresse ici[2], il a rencontré deux catégories d’Indiens : des Indiens totalement noyés dans la civilisation moderne et des Indiens ponctuellement au contact de cette civilisation. Les premiers sont en voie d’extinction et les seconds vivent encore selon leurs mœurs traditionnelles.

Que dit Tocqueville[3]de ces Indiens ? Il en décrit les conditions de vie et envisage leur avenir.

« Je ne crois pas avoir jamais éprouvé un désappointement plus complet qu’à la vue de ces Indiens. »

Après deux mois passés à New York à étudier les prisons et la démocratie  [4] , Tocqueville a envie de changer d’air.  Alors, au début du mois de juillet 1831, il remonte la vallée de l’Hudson avec l’espoir de croiser des Indiens. Il fait des centaines de miles sans en voir un seul et prend alors conscience que le mouvement de colonisation les repousse toujours plus loin vers l’Ouest. C’est à Buffalo, au bord du lac Erié, qu’il en rencontre enfin. Il s’agit de Mohawks qui sont réunis en ville pour recevoir les rentes de l’Etat. Dans son cahier portatif 2, Tocqueville en donne la description suivante : « Leur laideur. Leur air étrange. Leur peau bronzée et huileuse. Leurs longs cheveux noirs et raides. Leurs habillements européens qu’ils portent en sauvages. Scènes de l’Indien ivre. Population abrutie par nos vins et nos liqueurs. Plus horrible que les populations également abruties d’Europe. De plus quelque chose de la bête fauve. »[5]. Tocqueville est extrêmement déçu. Où sont donc les « Sauvages » dont il avait lu les exploits de guerriers et de chasseurs dans Le dernier des Mohicans, Atala et Les Natchez ?

Sans doute plus à l’Ouest, sur la Frontière. Pour les rencontrer, Tocqueville décide de faire une croisière d’une semaine sur les grands lacs. Il s’embarque à Détroit. Au milieu du mois d’août, aux escales de Sault-Sainte-Marie, Mackinac et Green Bay, son goût de l’authenticité est satisfait. Il voit dans ces lieux un grand nombre de Peaux-rouges et peut même discuter en français avec quelques-uns d’entre eux. Il s’agit, pour la plupart, de Chippewas. Toujours dans son cahier portatif 2, il écrit : « Une famille d’Indiens sur la rive, assis immobiles auprès du feu. Un grand canot monté de huit hommes vient vers nous. Les Indiens tirent des coups de fusil, poussent des cris de joie. Ils nous donnent des pigeons. Nous leur donnons de l’eau de vie. ». Tocqueville est ravi. Ces Indiens de la Frontière qui font un peu de commerce avec les Blancs, vivent à la façon de leurs ancêtres. Mais pour combien de temps encore ?

« De quelque côté qu’on envisage la destinée des indigènes de l’Amérique du Nord, on ne voit que maux irrémédiables. »

Durant l’été 1831, Tocqueville a changé son regard sur les Indiens. Au début, il les regardait avec la curiosité d’un touriste. Après plusieurs rencontres, il les voit avec la perspective d’un spécialiste des sciences sociales. Quand il s’interroge sur leur avenir, il est très pessimiste. Pour lui, tôt ou tard, ils auront disparu de la surface de la terre. La colonisation de l’Amérique du Nord est un processus trop puissant pour les préserver. Sa conviction est fondée sur une analyse qui passe en revue trois scénarios.

Le premier est celui de la guerre : peuvent-ils chasser les Blancs du continent ? Non. Il est bien trop tard. Ils n’en ont plus la force.

Le deuxième scénario est celui de la migration vers le Far-West : peuvent-ils espérer vivre tranquilles et à leur façon au-delà du Mississippi ? Non. La colonisation les atteindra inéluctablement. Seul l’océan Pacifique pourra la stopper.

L’assimilation est le troisième scénario : Peuvent-ils devenir des Américains à part entière ? Non. Ceux qui ont essayé avec une certaine réussite (les « cinq tribus civilisées »[6]) en ont été empêchés[7]. L’Indian Removal Act (1829) du président Jackson a organisé leur déportation vers une grande réserve située sur la rive occidentale du Mississippi et appelée Indian Territory. Là, les colons les auront rejoints dans moins de dix ans.

Bref, les Indiens qu’ils soient traditionnalistes ou modernistes n’ont aucune chance de survivre démographiquement et culturellement à la confrontation avec la société moderne.

En 1835, quand paraît De la démocratie en Amérique, les statistiques semblent valider la prévision de Tocqueville. En effet, la population des Indiens d’Amérique du Nord a été divisée par dix en trois siècles. Ils ne sont plus que 700 000.

Mais, au final, l’auteur de Quinze jours au désert s’est trompé. La disparition totale des Indiens d’Amérique du Nord n’a pas eu lieu.  Aujourd’hui, la population des « Natives » dépasse les 3 millions d’individus et ne cesse de croître.

Après son tour de deux mois dans le Nord-Est à visiter les Indiens, Tocqueville prend la route du Sud-Est. Direction La Nouvelle Orléans. A présent, il n’est plus dans ses projets de visiter des Indiens. Mais le hasard qui fait bien les choses, va en mettre sur son chemin, d’abord à Memphis puis à Montgomery. Et comme il circule dans le Sud esclavagiste, il va pouvoir comparer leur sort à celui des Noirs.

 

Jean – Patrice Lacam

Professeur agrégé de sciences sociales et docteur en sciences politiques Bordeaux.

Auteur de « Les Indiens de Tocqueville. Témoignages et réflexions sur l’Amérique indienne des années 1830 » (L’Harmattan, 2013)

[1]Tocqueville n’a pas voyagé dans toute l’Amérique du Nord. Il n’a circulé qu’à l’est du Mississippi.

[2]Il s’agit d’une zone située à l’intérieur d’un triangle dont les pointes sont les villes de New York, Sault-Sainte-Marie et Québec. En termes de cultures indiennes, cela correspond à l’aire dite de la Grande Forêt.

[3]Tocqueville traite des Indiens d’Amérique du Nord dans quatre documents : son livre De la démocratie en Amérique (tome 1), son récit Quinze jours au désert, ses carnets de voyage et sa correspondance d’Amérique.

[4]Le voyage de Tocqueville en Amérique du Nord avait un but officiel, celui d’étudier, pour le compte du ministère de la justice, le système pénitentiaire des Etats-Unis. Mais le jeune voyageur – il n’avait que 26 ans – poursuivait deux autres buts (personnels) : la découverte du régime démocratique et la visite des Indiens.

[5]Quand il visitera, en septembre 1831, les Hurons de Lorette (Canada), il fera le même constat.

[6]Il s’agit de cinq tribus du Sud-est : Les Cherokees, les Creeks, les Séminoles, les Choctaws et les Chikasaws.

[7]Tocqueville est convaincu que les Indiens ont toutes les capacités pour s’assimiler et il en fait la démonstration. Mais il constate que ce sont les Blancs qui ne veulent pas leur assimilation.

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