C’est en 1843,  alors que la Compagnie de la Baie d’Hudson construit le Fort Victoria sur l’île de Vancouver afin d’y abriter un poste de traite que la langue française s’installe durablement sur ce territoire qui portait à cette époque le nom de Nouvelle Calédonie*. La décision d’implanter un important poste de traite sur une île s’explique par le fait que la démarcation de la frontière était un sujet de litige entre les gouvernements britannique et américain. Les territoires le long du Pacifique du nord au sud faisaient aussi l’objet de convoitises – y compris de la part de la France- jusqu’à ce que les Etats-Unis annexent la Californie en juillet 1846 à peine un mois après que le traité de l’Oregon ait défini le tracé de la frontière américano-canadienne au 49ème parallèle nord.

Fort Victoria

Parmi les ouvriers du fort, une quinzaine de Canadiens français, vite rejoints par des employés francophones en provenance de Montréal. C’est ainsi que se constitua le premier noyau francophone durable du Far West canadien d’autant que depuis l’année 1838 existait une mission catholique menée par les abbés Blanchet et Demers** venus évangéliser les « Sauvages « de Nouvelle Calédonie ». Vingt ans plus tard, sur l’île de Vancouver, au français des Canadiens venus du Québec et à celui des Métis venus du Manitoba, se mêlait l’accent de plusieurs dizaines de Français venus de l’Hexagone via la Californie, poursuivant leur quête de l’or ou la réalisation de leurs rêves de liberté.

Paris -Victoria via San Francisco

Des Français, il y en avait déjà quelques uns , bien installés en Californie depuis les années 1830. L’histoire a retenu par exemple le nom de Jean-Louis Vignes originaire de Cadillac, arrivé en 1831 qui, en important des ceps de vigne du Bordelais devint le premier vigneron de Californie et fit venir  de Bordeaux une trentaine d’ouvriers charpentiers et tonneliers  dans sa propriété près de Los Angeles. Rancheros, artisans, horticulteurs, administrateurs pour certains, ils virent leur nombre soudainement gonfler avec la découverte d’une pépite d’or en janvier 1848 dans l’American River.

chercheurs d’or

L’avènement au pouvoir en France en décembre de la même année d’un Napoléon III  impatient de se défaire des gêneurs de la Révolution de 1848 : gardes nationaux, militants socialistes, républicains, rêveurs sans le sou, fit le reste. Alors qu’en février 1848, San Francisco ne comptait qu’une vingtaine de Français tout au plus, un an plus tard, la ville était surnommée : « Le Paris du Pacifique ». Sur les 20.000 personnes venues de France qui s’étaient lancées dans l’aventure, construisant loin de leur pays natal une société caractérisée par un grand brassage social, 5.000 d’entre elles étaient restées, jusqu’à représenter à la fin de 1851, le cinquième de la population locale, ce qui commença à inquiéter grandement les autorités  :  rixes, refus de payer les droits d’acquisition des licences de prospection,  constitution  de petites armées privées, l’esprit des barricades  de la révolution de 1848 était toujours vivant !

Presse, culture et bienfaisance

En 1856, alors que le fièvre de l’or est déjà retombée en Californie, c’est dans cette » Nouvelle Calédonie » qu’elle resurgit après la découverte accidentelle d’une énorme pépite d’or. Son propriétaire est  un autochtone qui se hâte de la vendre à la Compagnie de la Baie d’Hudson. Une semaine après l’annonce  de cette découverte, 450 hommes arrivent par bateau à Fort Victoria, doublant ainsi la population locale ***.

Parmi eux, des Français, bien accueillis en raison de leur langue et de leur religion, y forment bientôt une communauté de relative importance, si bien qu’elle se dote en septembre 1858 d’un journal en langue française nommé Le Courrier de la Nouvelle Calédonie, publication politique et littéraire.  Son propriétaire français, le comte Paul de Garro, exilé politique qui cherche à faire entendre sa voix jusqu’à Paris, n’a pas les moyens de ses ambitions.

Monseigneur Demers vers 1870
(photo Royal BC Museum)

La gazette  dont les premiers numéros sont imprimés  sur une presse française qui appartient à l’ancien Abbé Demers -devenu Evêque  de l’île de Vancouver en 1847- cesse de paraître au bout d’une dizaine de numéros et le comte finit sa carrière comme garçon de restaurant avant de périr dans l’explosion d’un bateau qui l’amenait vers les mines d’or. Les Français de Victoria organisent également leur propre chorale, « la Société des Enfants de Paris » qui présente en janvier 1861 son premier concert placé sous le haut patronage du Gouverneur Douglas en personne. Deux immigrants français Jules Rueff et  Sosthène Driard  qui avaient créé une société de bienfaisance et secours mutuels à San Francisco en Californie au début des années 1850 récidivent.

Hôtel Driard
(photo SDECB)

En février 1860, ils mettent sur pied une société du même type à Victoria.Il en coûte 1 $ mensuel à chaque membre bien portant, l’argent récolté servant à soigner ceux qui n’en ont pas les moyens. Les administrateurs  de  cette mutuelle du 19ème siècle sont français et un hôpital de 20 lits est bientôt mis à disposition des malades. Dans le même temps Mgr Demers continue son oeuvre missionnaire en accueillant des communautés religieuses francophones chargées des soins aux malades et  de l’éducation des enfants, y compris les enfants de familles indiennes et métisses : Oblats de Marie Immaculée, Soeurs de Sainte Anne….C’est dire que l’empreinte francophone sur l’île de Vancouver n’est pas du domaine de la  légende.

Circuits de mémoire

Afin de rappeler les lieux et les édifices du passé francophone de Victoria, capitale de la Colombie Britannique, la Société de Développement Economique  de Colombie Britannique en partenariat avec la  Société  historique francophone de la C.B  et l’Association historique francophone de Victoria a crée des parcours touristiques permettant aux visiteurs de mieux comprendre  le fait francophone dans l’île de Vancouver.

Le premier circuit  est circonscrit dans le centre ville. Il part de Bastion Square où se trouvait l’ancienne palissade du Fort Victoria bâti en 1843 et démoli en 1864.

Les pionniers de Victoria (photo SDECB)

Sur le trottoir Ouest de Government street toute proche se trouve une double rangée de briques commémoratives où sont gravés les noms de 56 pionniers français, canadiens français, belges et Métis francophones.  Les noms de Paul de Garro et Monseigneur Demers y figurent en bonne place.

Académie Sainte-Anne (photo SDECB)

Plus loin dans le Centre de la Baie d’Hudson, l’hôtel Driard. Dans Humbolt street voisine l’Académie Sainte-Anne fondée en 1872 par les Soeurs du même nom  classée Site du patrimoine national et l’ancien hôpital Saint-Joseph crée par les soeurs, devenu un HLM en 1981. Près du Royal BC Museum,  on peut voir la première école créée en 1858 pour les enfants des trappeurs et les filles des employés de la Cie de la Baie d’Hudson.

Dans le second circuit qui s’inscrit dans la partie Est de la ville, les visiteurs pourront découvrir dans les jardins du Royal Jubilee Hospital, une plaque commémorative qui rappelle l’existence de l’hôpital français créé par la Société Française de Bienfaisance qui fusionna en 1890 avec le Royal Jubilee Hospital.

La Colombie-Britannique est la terre ancestrale de la culture des Haïdas connue pour ses totems.

Le cimetière de Ross Bay dans Fairfield Road abrite les tombes de nombreux pionniers francophones. Le troisième circuit dans la partie Ouest de Victoria, permet de découvrir le Parc commémoratif d’Esquimalt, ancien site de la mission catholique Saint Joseph fondée en 1858 par les pères Oblats et entraîne les visiteurs au nord de l’île vers Duncan surnommée « la Cité des totems »

et Nanaimo où se trouve le Bastion de la Compagnie de la Baie d’Hudson construit en 1855. De quoi rêver et se souvenir de tous ceux, au premier rangs desquels les peuples autochtones, ont participé à la création de la Colombie Britannique, 7ème des  13 Provinces et  Territoires  à rejoindre en 1871, la Confédération Canadienne.

 

 

*L’explorateur Alexander Mackenzie d’origine écossaise donna ce nom à cette partie du Canada en référence au nom « Caledonia »que les Romains avaient donné à  l’Ecosse. Suite à la vive protestation de la France, et après 15 ans de négociations, le New Caledonia District devint Colombie Britannique en 1858.

** Source : Présence Francophone à Victoria, CB. 144 ans d’histoire. Auteur : Association Historique Francophone de Victoria (1987)

***On estime à 30.000 personnes le nombre des chercheurs d’or qui transitèrent par Fort Victoria, passage obligé, en provenance de San Francisco.

Claude Ader-Martin

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