A l’échelle du continent

 

Prise de possession solennelle de la Grande Louisiane en 1682

La Louisiane faisait autrefois partie de la Nouvelle-France. Il faudrait plutôt dire la « Grande Louisiane française », dont l’immense territoire s’étendait du golfe du Mexique aux Grands Lacs et des Appalaches aux montagnes Rocheuses. En 1673, l’explorateur Louis Jolliet et le père jésuite Jacques Marquette furent les tout premiers Européens à explorer le Mississippi, à partir des Grands Lacs, avant de faire demi-tour à l’embouchure de la rivière Arkansas. C’est seulement en 1682 que René-Robert Cavelier de La Salle prit possession de ce qui allait devenir la « Grande Louisiane française » au nom du roi de France. Les Français exercèrent ensuite leur influence sur cette partie du continent pendant plus d’un siècle, jusqu’à la cession de la Louisiane aux Etats-Unis en 1803.

Aujourd’hui, au-delà des toponymes à consonance française les plus visibles, il existe de nombreuses traces enfouies de ce riche passé français dans la mémoire des villes et villages de nombreux Etats américains. C’est l’ambition du carnet de voyage de Jean-Pierre Bernier (Aurora, Ontario, Canada) et Jean-Marc Agator (Paris, France) de les révéler. Mais un rappel du contexte historique s’impose au préalable. L’histoire de la « Grande Louisiane française » est d’abord celle du Mississippi, véritable colonne vertébrale entre la basse et la haute vallée du fleuve (Basse et Haute-Louisiane). C’est aussi celle des vagues de migration qui se sont succédé dans la basse vallée du Mississippi jusqu’au début du 19e siècle, façonnant ainsi le portrait francophone de la société louisianaise.

Bienvenue dans l’histoire de la Grande Louisiane française…  

Une nouvelle colonie très stratégique

L’histoire commence donc en 1673, quand Louis Jolliet et Jacques Marquette ont découvert le Mississippi et l’ont exploré jusqu’à l’embouchure de l’Arkansas. Mais le véritable point de départ eut lieu le 9 avril 1682, à l’embouchure du Mississippi, probablement près de l’actuelle petite ville de Venice (Louisiane). L’aventurier normand René-Robert Cavelier de la Salle prenait solennellement possession de la Louisiane au nom du roi de France. A cette époque, il nommait déjà « Louisiane » le delta du Mississippi et tous les territoires en amont irrigués par le fleuve et ses affluents. Cependant le pouvoir royal ne s’intéressait guère à ce territoire gigantesque, jusqu’à ce qu’il lui trouve un intérêt stratégique essentiel pour empêcher les Anglais d’occuper l’embouchure du Mississippi.

Les premières implantations françaises

C’est ainsi qu’en février 1699, le Canadien Pierre Le Moyne d’Iberville atteignit l’actuelle baie de Biloxi (Mississippi) où il fit ériger le fort Maurepas (aujourd’hui Ocean Springs, tout près de Biloxi). Trois ans plus tard, il transféra son quartier général de Biloxi dans l’actuelle baie de Mobile (Alabama), où il fonda le fort Louis, à l’embouchure du fleuve Mobile, aussitôt entouré d’une petite ville. Dans les premières années, la colonie de Basse-Louisiane se développa pour l’essentiel sur les rives du golfe du Mexique, avec une très faible émigration de France.

Pourtant, en 1717, tout changea, alors que la colonie ne comportait que 550 habitants, dont 300 soldats, tous français ou canadiens…

L’unique vague migratoire du régime français

Pendant quatre ans, entre 1717 et 1721, se produisit la seule vague d’émigration civile en Louisiane du régime français. Les migrants étaient français ou étrangers (allemands et suisses), volontaires ou forcés. Le monopole commercial de la colonie avait été accordé à la compagnie des Indes qui fonda La Nouvelle-Orléans en 1718 et transforma la Basse-Louisiane en colonie de peuplement et de plantations esclavagistes. La colonisation se développa de façon intensive sur les bords du Mississippi autour de La Nouvelle-Orléans, devenue capitale de la Louisiane en 1722, et plus extensive dans la vallée du Mississippi et la vallée du Mobile. En réalité, cet épisode migratoire fut dramatique, à cause de l’incompétence et de l’imprévoyance de la compagnie des Indes…

On estime que parmi les 6000 émigrants civils qui partirent entre 1717 et 1720, seuls 40% d’entre eux survécurent au voyage transatlantique et surtout aux conditions d’accueil déplorables sur le littoral désolé et inculte du golfe du Mexique. Etaient-ils pour autant tirés d’affaire ? Les obstacles étaient encore nombreux. Il fallait déjà être solide pour s’adapter au climat et au nouveau régime alimentaire et résister aux maladies endémiques. En 1723, la population civile de la Basse-Louisiane ne comptait que 1800 habitants, mais l’immigration civile était durablement stoppée. La lointaine colonie avait décidément mauvaise réputation, sans que l’Etat cherche d’ailleurs à y remédier. Etait-elle déjà condamnée ? Sûrement pas… Les autorités de la Nouvelle-Orléans ne l’entendaient pas ainsi…

Le grenier à blé de la Louisiane

A l’issue de l’unique vague migratoire et jusqu’à la fin du régime français, la population d’origine européenne de la Basse-Louisiane s’accrut essentiellement par croissance naturelle. Après avoir repris le contrôle de la Louisiane en 1731, le pouvoir royal accepta de conserver sa colonie, mais uniquement pour des raisons stratégiques et au moindre coût. Toutefois, la colonie n’aurait sans doute pas survécu sans le Pays des Illinois, dans la haute vallée du Mississippi (Haute-Louisiane), au nord de l’embouchure de l’Arkansas…

Le Fort de Chartres reconstruit (Prairie du Rocher, Illinois), ancien chef lieu du Pays des Illinois  (Haute-Louisiane)

Le Pays des Illinois était dénommé ainsi parce qu’il se situait sur le territoire des tribus illinoises, entre la rivière des Illinois et la rivière Ohio. Il avait été rattaché à la Louisiane en 1717 et le resta jusqu’à la fin du régime français (1763). En effet, il était d’une si grande fertilité qu’il était devenu le grenier à blé de la Basse-Louisiane. Heureusement, dans les six villages qui le composaient, le long du Mississippi, les colons français et canadiens cohabitaient en paix avec les populations illinoises. L’alliance avec les IIlinois était absolument essentielle à ce carrefour fluvial stratégique pour le contrôle des échanges entre le Canada et la Basse-Louisiane. Etait-elle pour autant suffisante pour maintenir la présence française dans toute la vallée du Mississippi ? Non, bien sûr… Et pourtant, en construisant des forts militaires à des emplacements clés dans cet immense territoire, les Français surent entretenir des alliances avec les tribus amérindiennes et garder à distance les Anglais et les Espagnols.

Mais revenons à la Basse-Louisiane. Dès 1719 se préparait déjà la société multiethnique que nous connaissons aujourd’hui…

Naissance d’une société multiethnique

Dans la basse vallée du Mississippi, la faible émigration d’origine européenne provoqua très vite un besoin urgent de main d’œuvre extérieure dans les plantations, ce qui motiva le recours, dès 1719, à des esclaves africains. Jusqu’en 1743, un peu moins de 6000 Africains furent déportés en Louisiane, auxquels s’ajoutèrent ensuite d’autres esclaves noirs de diverses provenances. Comme la traite négrière avait déjà beaucoup diminué dès 1731, la population noire s’accrut principalement par accroissement naturel, avec un taux de métissage élevé entre hommes blancs et femmes noires.

Les mariages mixtes étaient-ils pour autant autorisés ? En fait le Code Noir de 1724 les interdisait et cette interdiction fut respectée, mais le métissage fut très souvent tenu caché. A la fin du régime français, la société louisianaise ne comportait que très peu d’esclaves noirs affranchis, en grande majorité métis (« Mulâtres »). Elle était devenue une société coloniale multiethnique avec seulement, aux côtés des Amérindiens, deux groupes juridiquement distincts : les Blancs et les esclaves noirs et métis.

Conséquences sur la Louisiane française des traités de Fontainebleau et Paris

En novembre 1762, la France et l’Espagne signaient secrètement le traité de Fontainebleau qui abandonnait à l’Espagne les territoires situés à l’ouest du Mississippi (Louisiane occidentale), ainsi que La Nouvelle-Orléans. En février 1763, le traité de Paris consacrait la cession de la Louisiane orientale à la Grande-Bretagne. Le portrait francophone de la société louisianaise allait-il pour autant évoluer ? La réponse est oui. Déjà les tout premiers réfugiés acadiens de retour de captivité arrivaient à la Nouvelle-Orléans, le cœur plein d’espoir de fonder une nouvelle Acadie au Sud, en Louisiane occidentale…

La Nouvelle Acadie ou l’Acadie du sud

Au début de 1765, le premier groupe important de réfugiés acadiens (plus de 200) arriva en Louisiane, mené par Joseph Broussard, héros de la résistance acadienne. Ils provenaient des camps de détention à Halifax (Nouvelle-Écosse) et avaient fait un court séjour à l’île de Saint-Domingue (aujourd’hui Haïti). Ils furent autorisés à s’installer le long du bayou Tèche, à Fausse Pointe (actuelle paroisse Ibérie). Quelques mois plus tard, une épidémie (peut-être de fièvre jaune) força le départ de la plupart d’entre eux. Un groupe préféra rejoindre la rive ouest du Mississippi (actuelle paroisse Saint-Jacques), où les tout premiers réfugiés acadiens avaient été installés l’année précédente. D’autres groupes choisirent de coloniser d’autres sites de la région.

Plusieurs vagues de migration des Acadiens se succédèrent ensuite, motivées par la volonté des Acadiens de regrouper leurs familles brisées par la déportation. La plus importante eut lieu en 1785 quand près de 1600 réfugiés arrivèrent directement de France, la plupart ayant vécu la tentative infructueuse de leur implantation dans le Poitou. Le gouverneur espagnol les dirigea vers le bayou Lafourche (actuelles paroisses Assomption et Lafourche), près des lieux de peuplement acadien sur la rive ouest du Mississippi. Entre 1764 et 1788, on estime qu’environ 2700 Acadiens affluèrent ainsi en Louisiane occidentale. Comment allaient-ils s’intégrer dans la société louisianaise, alors qu’ils pratiquaient plutôt une agriculture familiale de subsistance ? Il est vrai qu’ils se mêlèrent peu aux populations créoles qui formaient l’élite politique, militaire et commerciale de la société louisianaise. Mais ils surent faire preuve d’une plus grande flexibilité culturelle en métissant leur culture et en assimilant d’autres Francophones. C’est ainsi qu’émergea la culture métissée cadienne (en anglais cajun).

Epilogue : la fin de la Louisiane française

Cérémonie de cession de la Louisiane sur la place d’Armes de La Nouvelle-Orléans (aujourd’hui Jackson Square)

Au début du 19e siècle, le portrait francophone de la Louisiane allait pourtant encore évoluer, quand la société louisianaise ressentit la plus forte répercussion de la tempête déclenchée par la révolution haïtienne dans la zone caraïbe. Pendant plusieurs mois, en 1809 et 1810, plus de 10000 réfugiés de Saint-Domingue arrivèrent à La Nouvelle-Orléans. Ils avaient été expulsés de Cuba par les autorités espagnoles mais leur expérience et leur savoir-faire de pionniers fut bien accueilli par les Louisianais. Par leur nombre, ils doublaient la population de la ville. Par leur composition, ils renforçaient la société à trois castes (Blancs, esclaves, gens de couleurs libres), surtout celle des gens de couleur libres dont l’influence allait se renforcer dans la ville. Mais à cette date, la Louisiane occidentale était devenue américaine. La Louisiane française avait disparu en 1803… d’un trait de plume !

Saviez-vous qu’en 1803, la Louisiane occidentale était redevenue française pendant… 20 jours ? Un petit rappel historique s’impose. La France de Bonaparte, premier consul, avait signé avec l’Espagne un traité secret, le 1er octobre 1800, qui restituait la Louisiane occidentale à la France. Mais Bonaparte, conscient de l’insuffisance des moyens de défense d’une Louisiane française face aux Anglais, s’était résolu à conclure le 30 avril 1803 un accord de cession de la Louisiane à l’allié américain pour 80 millions de francs ! Dans les faits, l’Espagne ne céda la Louisiane à la France que le 30 novembre 1803 et les Etats-Unis ne prirent possession de La Nouvelle-Orléans que le 20 décembre 1803, soit 20 jours plus tard…

Quarante ans après le traité de Paris, la Louisiane française était restée une monnaie d’échange et venait de disparaître définitivement dans la transaction ! Ce qui se passa ensuite relève d’une autre histoire, celle des … Etats-Unis.

Jean-Marc Agator

Documentation

Gilles Havard, Cécile Vidal, Histoire de l’Amérique française, La « Grande Louisiane française », pp.120-134, Paris, Flammarion, 2014.
Cécile Vidal, La Francophonie nord-américaine, chapitre 1, article 8 (La colonie du Mississippi), Québec, Presses de l’Université Laval, 2012.
Etienne Rivard, La Francophonie nord-américaine, chapitre 2, article 4 (Migrations et ethnicité en Louisiane), Québec, Presses de l’Université Laval, 2012.
Guy Clermont, Les réfugiés de Saint-Domingue à la Nouvelle-Orléans (1791-1820), « Mémoires francophones : la Louisiane », Presses Universitaires de Limoges, 2006.

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