Datant de 1816 et située au n° 514 rue de Chartres, cette pharmacie, aujourd’hui musée, fut la boutique du premier pharmacien diplômé par l’état de Louisiane, Louis-Joseph Dufilho (1788-1856) (1) originaire de Mirande (Gers) et  issu d’une famille de pharmaciens diplômés à Paris.  Ce musée  nous informe sur la pratique de la médecine et de la pharmacie à la Nouvelle-Orléans au XIXe siècle.

Ce lieu est étonnant avec ses murs en boiseries sculptées et ses comptoirs en bois de rose remplis de cornues et  d’immenses jarres de verre soufflé au contenu parfois inquiétant : liquides multicolores selon les maladies à soigner, gris-gris et racines brutes de toutes sortes. Cependant, tous les produits qui sont dans les bouteilles et fioles sont soigneusement identifiés et numérotés.

A l’époque, le pharmacien faisait déjà du paramédical puisqu’il vendait également des parfums et des cosmétiques, du chocolat comme remontant.   Il fournissait également les drogues  aussi bien pour les animaux que pour les hommes (opium, alcool, cannabis … recommandés pour certaines maladies).  Le pharmacien préparait lui-même ses décoctions. A l’arrière de sa maison ; il cultivait un carreau de terre avec de nombreuses plantes médicinales (2).   A l’avant, près de l’entrée, un minuscule bar en marbre et, son siphon d’eau de Seltz témoignent aussi de son rôle social et convivial.

Les pots contenant des médicaments cohabitent avec les potions vaudoues : très prisées comme le Love Success ou le Devil ou Lucky-Lucky. L’utilisation des plantes trouvent ses origines non seulement dans la pharmacopée traditionnelle mais aussi dans la culture amérindienne et auprès des Noirs d’origine africaine, une interpénétration des cultures européennes et locales avec les cultures afro-haïtiennes pour soigner les maladies et s’en débarraser.

C’est également un lieu unique pour découvrir les pratiques de la médecine et de la pharmacie avant l’avènement de la chimie.

L’officine était au rez-de-chaussée.  Le 1er étage était réservé au « droguier » (3) et à la chambre de jour ou chambre du malade.  Le 2e était l’appartement où vivait la famille Dufilho.  Le pharmacien avait en général 2 assistants, et travaillait en étroite collaboration avec une prêtresse vaudou ainsi que les marchands (souvent des indiens) qui vendaient racines et herbes au Marché français qui longeait le Mississippi.

La pharmacie était aussi un lieu où les gens s’informaient sur les maladies en période de crise sanitaire (choléra, fièvre jaune …). On trouvait également des dents de remplacement en porcelaine, en os de vache ou encore des longues vues pour aller à l’Opéra.  Les mélanges proposés lors des interventions chirurgicales étaient surprenantes :  un mélange de malaga, porto, absinthe et opium…. comme anesthésiant.  Pour les femmes enceintes, une tisane à base de Mandragore reconnue pour ses vertus hallucinogènes suivie pendant le travail, lors des premières contractions, d’un mélange de poivre et de piments locaux pour la faire éternuer violemment.  Le guide conférencier Paul Newski (Le Monde Créole) est intarissable sur ce sujet si vous souhaitez en savoir plus.

Professionnalisation de la fonction dès 1804

Au 501 rue Royal, l’immeuble fut occupé en 1809 par François Grandchamps (1767?-1842) dont la pharmacie renommée était située au rez de chaussée.  A cette adresse, était installé le docteur Lemonier qui donna son nom à l’immeuble qui devint plus tard le « 1er gratte-ciel ».  Egalement, aux n° 623 et 624, se trouvaient Jean-Baptiste Labatut et son fils, tous deux médecins.  Sans oublier le Tarbais Antoine Delpeuch et le Bordelais Peychaud à l’origine du Peychaud Bitter ingrédient du cocktail Sazerac, toujours en vogue. Une communauté française très impliquée dans la vie locale et reconnue pour ses compétences dans une Amérique qui se construisait et en plein développement économique.

Arrivé de Saint-Domingue en 1791, où il avait obtenu l’autorisation de pratiquer la pharmacie, François Grandchamps s’installe à la Nouvelle-Orléans en 1811. Dans une publicité; il évoque son expérience à Saint-Domingue et Cuba, sans doute pour attirer des compatriotes. Son influence locale sera rapidement reconnue car il fera partie en 1816, du premier Comité médical, attaché au Gouverneur, dont il devient le secrétaire/trésorier.

En 1804, l’Etat de Louisiane par décision de son gouverneur Clairborne appuyé sur un conseil de pharmaciens réputés (4), fait passer une loi qui oblige tous les pharmaciens d’avoir une license.  Avant, il suffisait d’être apprenti pendant 6 mois à la préparation de médicaments sans aucune évaluation pour prétendre au titre de pharmacien.  Ce fut le cas de Jean Peyroux qui fut nommé pharmacien en 1789 par O’Reilly, gouverneur espagnol de la Louisiane et le docteur Lebeau, médecin du roi.

De 1804 à 1816, les Académies médicales et pharmaceutiques deviennent légitimes et instaurent un diplôme de pharmacie obligatoire après un stage de formation de 6 mois et un examen oral de 3 heures passé au siège administratif de l’état du Cabildo.  Louis-Joseph Dufilho sera ainsi le premier pharmacien à avoir obtenu son diplôme américain de l’état de Louisiane avec le numéro de license : 001.

Que ce soit Jean Peyroux sous l’administration espagnole, ou Louis-Joseph Dufilho 1er pharmacien diplômé américain ou encore François Grandchamps pharmacien de Saint-Domingue, ces trois français réputés et bien intégrés dans la société créole de la Nouvelle-Orléans,  ont contribué à la professionnalisation de la fonction de pharmacien dans une Amérique en quête de compétences et en plein développement.

Anne Marbot

 

 

(1) Un aieul de Jacques Dufilho, le comédien.

(2) Selon la pharmacopée française en 1818, une « drogue végétale » est une plante dont au moins une partie possède des propriétés médicamenteuses. L’expression « drogue » désigne donc-historiquement une matière première naturelle servant à la fabrication de médicaments.

(3) Un droguier était un meuble et par extension, une pièce où se trouvait toutes les drogues disponibles pour les interventions chirurgicales ainsi qu’un cabinet de curiosités.

(4) Ce comité avait entre autres fonctions d’organiser les examens et de conserver les registres de ceux ayant été autorisés à exercer la médecine ou la pharmacie.  Il était également chargé des problèmes de santé publique de la ville.

Bibliographie:

  • Le circuit de la pharmacie française proposée par Paul Newski, conférencier et responsable de l’agence « Le Monde créole », www.mondecreole.com
  • An examination of the Education and Licensing of Pharmacists in Early Louisiana, 1718-1816 : This significance of Louis Joseph Dulfilho Jr. by Laurel Dorrance.   Pharmacy in history, vol.53, no 2, 2011.
  • From Pharmacien to first Pharmacist. by Laurel Dorrance. Pharmacy in history, vol. 58, no 3, 2016.
  • Third Time a charm : the travels of François Grandchamps, apothecary from Saint-Domingue to New Orleans. by Laurel Dorrance.  Pharmacy in history, vol. 56, no1, 2014.

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