Frontenac, La Salle et les autres

 

Centre-ville de Kingston à l’arrière-plan, le long de la rivière Cataraqui, où se trouvent les vestiges du fort Cataraqui (Frontenac)

L’Ontario a dévoilé le 21 juin 2017 une nouvelle route touristique qui mènera les visiteurs francophones sur le chemin emprunté par Samuel de Champlain lors de son grand voyage de l’été 1615 au pays des Hurons, au sud de la baie Géorgienne (lac Huron). Cette « route Champlain » est une heureuse initiative qui met en lumière les origines françaises de l’Ontario, en soulignant l’arrivée du premier explorateur européen sur son territoire. Elle incite surtout à faire un effort de mémoire car à partir du 17e siècle d’autres Français marquèrent aussi leur empreinte sur ce territoire. Un petit rappel historique s’impose donc. Mais au fait, pourquoi est-ce opportun ici ?  

Il faut bien reconnaître une chose. La mémoire française du Canada est honorée depuis des décennies notamment à travers les nombreux jumelages entre des villes québécoises et françaises. Cependant, en dehors du Québec, seuls quelques jumelages franco-canadiens sont recensés au Nouveau-Brunswick et un seul en Ontario (Windsor et Saint-Etienne). Certes des liens sont créés par l’association nationale France-Canada, ses comités régionaux et les associations canadiennes partenaires à Toronto et Calgary. Et pourtant, si l’Ontario honore aujourd’hui son premier explorateur, c’est aussi pour faire connaître à ses visiteurs son passé français largement méconnu. Saviez-vous que les 600 000 habitants de l’Ontario qui parlent le Français, soit 4,5% de la population, constituent la plus grande communauté francophone en dehors du Québec ? Pourquoi alors ne pas aller plus loin, en construisant de nouveaux liens entre l’Ontario français et les régions de France d’où sont issues ces grandes figures qui ont marqué l’histoire de la province ?

Revenons au 17e siècle. Est-ce un hasard si les quelques personnages marquants de l’Ontario français étaient souvent issus du sud-ouest de la France (actuelle Nouvelle-Aquitaine) ou de Normandie ? Il est vrai que le port de La Rochelle était le principal port français d’embarquement pour le Canada et dominait aussi les échanges commerciaux avec le Canada. Voici en tout cas un mini-parcours historique en cinq épisodes où l’on croise les quatre personnages les plus célèbres de l’Ontario français. Le mini-parcours se lit dans l’ordre chronologique mais chaque épisode peut être lu indépendamment des autres. Il y a aussi trois personnages-surprises, illustres inconnus mais authentiques pionniers. Bienvenue aux sources de l’Ontario français !

CHAMPLAIN (et le beau pays fertile)

La Route Champlain (1500 km) accueillera les touristes francophones en 2018

En ce mois d’août 1615, Samuel de Champlain avait atteint le principal village des Hurons, non loin de l’actuelle ville d’Orillia, où se situait le rendez-vous militaire avec ses alliés algonquins et hurons. Leur expédition en pays iroquois, au sud-est du lac Ontario, ne fut pas un franc succès, mais donna auparavant l’occasion au célèbre explorateur de s’émerveiller devant la beauté et la fertilité du pays huron qu’il traversait. C’est bien ainsi que Samuel de Champlain, fondateur de Québec en 1608, né probablement à Brouage, au sud-ouest de Rochefort, fut le premier Européen à visiter le territoire de l’actuel Ontario et à en rapporter un récit. Il avait atteint l’extrémité est du lac Ontario, à l’entrée du fleuve Saint-Laurent, où se trouve aujourd’hui la ville de Kingston. Cet endroit allait par la suite se révéler hautement stratégique dans la lutte des Français contre les Iroquois et les Anglais…

FRONTENAC (et le premier fort de l’Ontario)

Depuis 1667, les Français étaient en paix avec les Iroquois, mais au début de l’automne 1672, les Iroquois étaient toujours menaçants et le contexte régional n’était guère rassurant. C’est à ce moment qu’arriva à Québec le nouveau gouverneur de la Nouvelle-France, Louis de Buade, comte de Frontenac. Cet homme tumultueux et influent était né à Saint-Germain-en-Laye, près de Paris, issu d’une vieille famille de la noblesse d’épée du sud du Périgord. A l’été 1673, il fit construire en deux semaines le tout premier fort militaire et poste de traite (en bois) du territoire de l’Ontario, à la rencontre entre le lac Ontario et la rivière Cataraqui, sur le site de la ville de…Kingston. Le fort militaire était bien destiné à protéger le commerce français des fourrures contre les Iroquois. Mais le poste de traite avancé servait à contrôler le commerce des fourrures vers l’ouest le long des Grands Lacs, aux dépens des marchands de Montréal !

Très vite, le gouverneur Frontenac s’associa à un aventurier de Rouen, avide de gloire et de richesse, doté d’un formidable talent de persuasion à la cour du roi. Son nom ? René-Robert Cavelier de La Salle, premier commandant du fort Cataraqui. L’impétueux La Salle ne pouvait que s’entendre avec l’influent gouverneur qui lui apporta toute la protection nécessaire pour nourrir ses rêves d’empire. En mai 1678, il fut autorisé par le roi à explorer le Mississippi vers son embouchure. Son destin se trouvait plus que jamais de l’autre côté du lac Ontario…

LA SALLE (et sa grande première sur les Grands Lacs)

Cavelier de la Salle face à l’énigme de la disparition de sa barque longue, Le Griffon, construite par Moïse Hillaret

A la mi-septembre 1678, Cavelier de La Salle réunissait à Québec une trentaine d’artisans, de matelots et de compagnons de route, plus que jamais porteur de grandes ambitions. Le fort Cataraqui lui servait de base d’exploration vers les Grands Lacs. Malheureusement, son premier voyage au sud du lac Michigan connut de multiples déboires, résultant souvent de décisions hasardeuses de sa part (voir les détails dans l’article consacré à cette expédition). La Salle réalisa pourtant une grande première sur les Grands Lacs, grâce à son maître-charpentier naval, le plus réputé de la Nouvelle-France. Son nom ? Moïse Hillaret, né dans la région de Royan, au sud de Rochefort, formé très jeune au métier de charpentier de marine dans les chantiers navals de Brouage et de sa région. Hillaret construisit, en amont des chutes du Niagara, le tout premier bateau à voiles – Le Griffon – capable de naviguer sur les Grands Lacs. A l’été 1679, Le Griffon effectua son premier voyage, jusqu’à la baie verte du lac Michigan. Hélas, lors de son voyage retour improvisé, Le Griffon fut probablement victime d’une tempête et disparut au fond du lac Michigan, sans que le mystère de sa disparition ne soit encore vraiment élucidé. Cette expérience malheureuse fut la seule tentative de navigation à voile sur les Grands Lacs pendant tout le régime français.

Et le fort Cataraqui ? Certes, La Salle était bien peu présent dans son fort, mais il y avait implanté une petite colonie pratiquant l’agriculture et l’élevage. Cette petite colonie française put se développer à l’abri du fort militaire, mais son histoire fut bien compliquée…

LA SALLE (et la colonie perdue du fort Cataraqui)

En 1675, Cavelier de La Salle avait obtenu du roi la concession du fort Cataraqui (aujourd’hui Frontenac). Il avait entrepris la reconstruction du fort en pierre pour le consolider et l’entourer d’une mission religieuse et d’une petite colonie agricole. En 1685, les dernières transformations du fort étaient presque achevées, mais La Salle, très endetté et peu présent au fort, en avait perdu la concession en 1682. La petite colonie française, la toute première de l’Ontario, était désormais en sursis. En 1689, après une attaque des Iroquois, le fort fut détruit par les Français, puis reconstruit en 1695 sur ordre du gouverneur Frontenac. Le fort militaire, le poste de traite et la petite colonie poursuivirent leur existence dans des conditions difficiles jusqu’en août 1758, au moment de la guerre de conquête. Les Britanniques prirent alors d’assaut le fort et en chassèrent les Français. Cet assaut marqua la fin de la présence française au fort Frontenac.

Bastion nord-ouest et courtines reconstruits du fort Cataraqui sur son site d’origine, Kingston (Ontario)

Aujourd’hui, il reste des traces des bastions et courtines du fort Cataraqui, visibles au centre-ville de Kingston. La ville honore aussi ses grands pionniers français. On y trouve l’avenue Champlain, les rues Cataraqui et Frontenac, le boulevard et la chaussée La Salle. Mais qui se souvient de la colonie perdue du fort Cataraqui ? Pourtant, c’est bien pendant le régime français que s’installèrent cette fois durablement les premiers colons sur le territoire de l’Ontario. Il fallut pour cela qu’un truculent Gascon, Antoine Laumet, dit de Lamothe Cadillac, soit autorisé par le roi en 1700 à réaliser son coup de maître…

CADILLAC (et les tout premiers colons de l’Ontario)

En 1701, Lamothe Cadillac fit construire le fort Pontchartrain sur la rive nord de la rivière Détroit (actuel Michigan). Dans les années 1740, malgré des débuts difficiles, le fort de Détroit abritait une colonie agricole permanente et prospère qui était devenue le premier foyer de peuplement francophone de la région des Grands Lacs. Mais aucun colon n’habitait encore sur la rive sud de la rivière Détroit (actuel Ontario), ni même d’ailleurs sur le reste du territoire de l’Ontario, en dehors du fort Cataraqui et de sa petite colonie en sursis. En 1749, les autorités coloniales choisirent pourtant de renforcer la colonie de Détroit en offrant à quelques familles de la vallée du Saint-Laurent les toutes premières terres en concession de la rive sud. Ces terres prirent le nom de « petite côte », en bordure de rivière, au sud de l’actuelle ville de Windsor. Faut-il en conclure que les tout premiers colons de l’Ontario se trouvaient dans cette communauté de la « petite côte » ? Pas si simple. Il faut revenir à l’histoire de la mission jésuite de Détroit et de ses résidents permanents…

Histoire de la mission jésuite de Détroit, Windsor (Ontario)

En 1728, le prêtre jésuite Armand de La Richardie avait été chargé d’établir la mission Notre-Dame-de-l’Assomption chez les Hurons, juste à l’ouest du fort de Détroit. En 1742, il avait été contraint de déplacer sa mission très au sud du fort, sur l’Ile aux Bois Blancs, à l’embouchure de la rivière Détroit, sur le territoire de l’actuel Ontario. En juillet 1743, un habitant du fort de Détroit, Jean-Baptiste Goyeau, avait conclu un contrat de fermier résident de la mission jésuite, pour une durée de six ans. Une fois son engagement terminé, les autorités coloniales lui avaient proposé une concession sur la rive sud (voir les détails dans l’article consacré aux tout premiers colons de l’Ontario). Est-ce à dire que les tout premiers colons de l’Ontario étaient un fermier des Jésuites et sa famille ? C’est très probable. Mais ce n’est pas tout. Le père La Richardie était né à Périgueux et avait occupé le poste d’instructeur à Angoulême, avant son départ pour le Canada en 1725. Le fermier des Jésuites était fils d’émigrant français originaire des environs de Bordeaux. Encore et toujours le sud-ouest français…

Ode à la mémoire française de l’Ontario

Champlain, Frontenac, La Salle, Cadillac, mais aussi Hillaret, La Richardie, Goyeau. Ces quelques personnages, et bien d’autres peu connus issus des régions de France, ont joué un rôle de pionnier dans l’histoire de l’Ontario français. Winston Churchill disait : « Plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans le futur ». Cette citation résonne comme une ode à la mémoire française de l’Ontario. N’est-il pas temps maintenant de construire de nouveaux liens entre l’Ontario français et les régions de France ?

Jean-Marc Agator

Documentation

Dictionnaire biographique du Canada (Samuel de Champlain, Louis de Buade comte de Frontenac, René-Robert Cavelier de La Salle, Antoine Laumet de Lamothe Cadillac), 2003-2017, Université Laval/University of Toronto.
Lieu historique national du Canada Fort-Frontenac, site consulté le 10 décembre 2017.
Susan M. Bazely, « Le fort Frontenac sur la route des Pays-d’en-Haut », Cap-aux-Diamants 66 (2001), Montréal, pp.15-18.

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