Rencontrée à Gradignan où elle était l’invitée du salon Lire en Poche la semaine dernière, Kim Thuy venue tout droit de Montréal ne semble souffrir d’aucun décalage horaire. »Je suis une machine qui ne connait pas la fatigue », m’avait-elle écrit quelques jours plus tôt. Elle surgit dans son pantalon  citron et sa marinière aux couleurs du Québec, vive, enjouée, positive, enthousiaste, parlant avec les mains comme une italienne.  D’emblée, elle entre dans le cercle de vos intimes. Telle est, dans la lumière d’un matin d’automne, l’auteure de Ru, Màn et Vi, fragile et forte de ses multiples renaissances.

« La perle rare de l’Amérique du nord, c’est le Québec assure-t-elle. Avocate et bilingue, le fait de parler français dans une Amérique anglophone, a été pour moi incontestablement une richesse. C’est vrai que nous les Québécois, nous sommes comme un village gaulois qui lutte pour préserver sa culture ». Et d’enchaîner : « J’ai eu la chance d’aller travailler à Beijing. Imaginez-vous que je me suis retrouvée devant 200 étudiants qui étaient inscrits à un cours d’Etudes québécoises ? Même chose en Inde où j’ai rencontré une classe complète d’élèves étudiant la littérature québécoise ». Plus tard, à la question naïve d’un interlocuteur qui lui demande s’il existe « vraiment » une littérature québécoise, elle lui conseille dans un grand éclat de rire, de patienter un peu de manière à ce qu’elle lui  dresse une liste d’auteurs.

Les bénéfices de la loi 101*

« Je suis fière que le Québec ait imposé l’étude et l’enseignement du français » souligne l’ancienne immigrante qui a réussi à apprendre le français en moins de six mois après son arrivée au Québec, de manière à intégrer l’école. « Le professeur m’a mise à côté de la meilleure élève de la classe en lui donnant pour mission de me tutorer. Et ça a fonctionné, la preuve » ajoute-t-elle.  » Chez nous, Le français est beaucoup éclipsé par l’anglais. Et les immigrants ont tendance à choisir le chemin le plus court, celui de l’anglais, plus facile. La stabilité, c’est la survie pour celui qui arrive. Si on ne nous avait pas imposé cette langue, nous aurions certainement choisi la solution la plus simple. Grace à cette loi, le Québec a gagné une génération. C’était nécessaire et ça l’est toujours », assure-t-elle. Cela dit, elle insiste sur la complexité de l’apprentissage qui représente un long chemin pour chaque candidat à l’immigration.

Le besoin d’un nouveau souffle francophone

De l’arrivée massive de Français en terre québécoise  ces dernières années, elle ne voit que des avantages. » Vivre au Québec  est très agréable.  Tout y est grand, ouvert, possible. C’est une société qui évite le conflit et qui recherche  la  paix en permanence. L’arrivée de Français qui ont la réputation de débattre sur tout est de nature à nous rendre moins paresseux par rapport à notre langue française dont la qualité baisse. Utiliser le mot juste au lieu de « patente « ** ou « machin » est de nature à élever le niveau de la langue. Débattre, c’est utiliser des mots. Nous avons besoin d’un nouveau souffle francophone ».

l’immigration facteur d’enrichissement

Plus tard, devant son public, elle évoquera le Vietnam de son enfance et l’arrivée du régime communiste. Aucun pathos. Mais un humour dont elle ne se départit jamais. Avec 100g de viande par personne et par mois octroyée par le régime, une seule solution : la débrouille et le marché noir. « Les paysannes arrivaient à la maison avec de la viande attachée autour de leur taille. Les gardes qui contrôlaient tout, ne remarquaient rien. Ma mère choisissait : elles taillaient 150 grammes ici, 100 g là,  se livrant à une sorte de liposuccion » ironise-t-elle. L’évocation de l’exode sur des embarcations dont bon nombre n’arrivèrent jamais nulle part, la ramène à l’actualité des migrants vers l’Europe  et à celle des demandeurs d’asile qui ont franchi illégalement la frontière de son pays. Elle dit qu’ils devraient tous être accueillis ne serait-ce que parce qu’ils ont survécu à leur long périple. « Ce sont forcément les plus forts qui ont survécu, ils  apporteront une richesse à leur pays d’accueil » explique -t-elle en se basant sur l’expérience de sa famille. « Soit  comme Trump, on croit que les migrants appauvrissent  le pays qui les accueille, soit on considère, comme au Canada, qu’ils peuvent être des facteurs d’enrichissement ». Et de se souvenir de son arrivée au Québec à la fin d’un mois de mars : « A l’arrivée de notre autocar à Granby, on aurait dit que la moitié de la ville était venue nous attendre. Nous étions fatigués et sales. Nos vêtements n’étaient pas adaptés au froid qui tombait du ciel.  Il n’a fallu pourtant qu’une seconde pour que je devienne québécoise . Au moment  où un homme qui me paraissait gigantesque m’a prise dans ses bras pour me souhaiter la bienvenue en m’élevant vers le ciel, j’ai compris que j’étais ici chez moi ».

Kim Thuy parle beaucoup du langage et de la force profonde des mots. De l’enracinement qu’ils évoquent. Sait on chez nous que le Pho, plat national vietnamien tient son nom du pot au feu français ? Amour des mots, de la langue, du goût, elle montre à chaque moment un appétit de vivre qui caractérise souvent ceux qui ont échappé à un mortel danger. Poussée par un optimisme intelligent qui la pousse à agir, elle continue d’aller de l’avant comme si demain devait toujours être meilleur qu’aujourd’hui…

 

*La Charte de la Langue Française , dite loi 101,  a fait du Québec en 1977 la seule province officiellement francophone du Canada.

** »patente » : dans le parler populaire québécois, un « truc », un « bidule ».

 

Claude Ader-Martin

 

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