Si le selfie a détrôné la photo portrait et règne en maître universel aujourd’hui, au XVIIIe le portrait miniature était le seul moyen de faire connaître un visage à distance. Autre temps, autre technique : d’un côté,  le « culte hédoniste de l’instant présent » du soi,  et de l’autre, l’interprétation permise par une éducation du regard et de la main ainsi qu’une pratique picturale maîtrisée, non seulement trois siècles les séparent mais aussi un rapport aux autres, à soi, aux techniques et à l’histoire.

Thomas Alston près de Waccamaw River (ca 1816 par Collas. Gibbs Museum of Art)

Si le selfie est public et éphémère, le portrait miniature est un objet personnel et intime, si petit parfois qu’il tient dans la main. Ces portraits uniques ont traversé les époques : ils offrent une porte d’entrée dans la vie privée de ces personnages et marquent  les grands événements de leur vie : amour, mariage, enfant, séparation, statut social … Ce sont des sources d’histoire familiale précieuses pour le chercheur.

Sam Houston (ca 1836 par Lewis A. Collas) SHSU, Huntsville (Texas)

Récemment, le hasard me conduisit respectivement au Musée des Arts Décoratifs de Bordeaux et au Historical New Orleans Collection ainsi que dans des fonds privés à Pointe Coupée- dans ces différents lieux, je découvris des miniatures de notables bordelais ou personnalités américaines ainsi que de créoles louisianais. Pour la plupart, une même technique :  des aquarelles et gouaches sur disques d’ivoire mais aussi quelques portraits grand format à l’huile.
Tous ces portraits présentaient des similitudes : un dessin précis d’une grande rigueur, une fraîcheur de coloris, un pinceau flatteur et délicat pour souligner la beauté, le charme sensuel des visages ou la personnalité des personnages (1), à chaque miniature des codes couleurs différents et un univers spécifique mais une signature commune  : Louis Antoine Collas.

Autant d’indices et de circonstances pour approfondir nos recherches sur les liens entre Bordeaux et la Nouvelle-Orléans : il s’agit de retrouver l’identité et la filiation de ces hommes et femmes peints avec autant de talent et témoins de leur époque. Une occasion aussi de se documenter sur cette tradition française de la miniature qui s’exporta si bien en Amérique au début du XIXe.

Mme Alcide Delpeuch, née Chloé Grandchamp (1827)

Plus de quarante œuvres ont survécu aux Etats-Unis pour témoigner des talents de ce peintre d’origine Bordelaise, dans de nombreuses collections privées et établissements culturels aux Etats-Unis (2). Quant aux ventes aux enchères, les prix s’envolent pour ces délicieuses miniatures devenues inabordables pour leurs descendants (3). Louis-Antoine Collas est certainement plus connu en Amérique qu’ici  et nous le retrouvons parfois sous un autre nom : « Lewis Collers » dans les répertoires américains commerciaux de l’époque.

 

Quel est le parcours de Louis Antoine Collas ?

Portrait d’un gentilhomme à sa table. (1800).

Né à Bordeaux en 1775, Louis Antoine Collas fut admis à l’Académie royale de peinture de Paris et se retrouve avec Lacour  fils (également peintre Bordelais) dans l’atelier de François-André Vincent (principal rival de Jacques-Louis David) dont ils sont tous deux les élèves.  Louis-Antoine se distingue très tôt comme portraitiste de personnalités acquises aux idées de la Révolution.

Collas, en début de carrière s’est installé à Bordeaux, où il a laissé plusieurs petits portraits d’hommes et de femmes du milieu négociant. Pour ces dernières, il les peint avec beaucoup de sensualité  en robes Empire de mousseline blanche dans les jardins des propriétés des bords de Garonne où les riches bordelais recherchent un peu de fraîcheur l’été (4). Son style se reconnaît surtout par de petites touches de pinceau régulièrement croisées pour donner un pointillé fondu, un modelé aux  visages et au décor.

Mrs John Ashe Alston (1816)

Mais Collas, grand voyageur impénitent, quitte vite Bordeaux pour la Russie, où il travaille de 1803 à 1811 à la cour du Tsar Alexandre I comme beaucoup d’autres artistes français. Il reviendra dans sa ville natale en 1816, ainsi qu’en témoigne l’Almanach du commerce local, puis repart, cette fois pour les Etats-Unis. Il séjourne d’abord à New York où il expose treize miniatures, dont trois sur porcelaine, à l’American Academy of Fine Arts où ses talents sont très vite reconnus.

Jean Ursin Jarreau (1826) riche planteur de Fausse Rivière ( Louisiana State Museum)

Sa présence est ensuite signalée à Charleston, Baltimore et Philadelphie. Après un bref retour à New York, il s’installe pour de longues années, de 1820 à 1829, à la Nouvelle-Orléans où il reçoit un chaleureux accueil au sein de la colonie française et plus particulièrement auprès des créoles de Saint-Domingue.  Il est domicilié au 35, rue St Pierre comme « peintre portraitiste et miniaturiste ». Ces nombreux portraits sont une source d’information précieuse pour identifier les personnalités de l’époque  que ce soit à la Nouvelle-Orléans, Fausse Rivière ou Saint-Martinville.

D’après Lacour, il aurait terminé ses jours, « âgé et fatigué » à Bordeaux en 1856.

Ironie du sort, tout comme Seignouret,  lui aussi originaire de Bordeaux, son héritage est absolument inconnu en France alors qu’ aux Etats-Unis, il est considéré comme l’un des plus habiles portraitiste et miniaturiste  de son époque.

 

Anne Marbot

 

 

Octavine Leblanc de Villeneuve,
ép. J. Jarreau à Fausse Rivière (1826)

 

Femme libre de couleur au tignon. Peinture à l’huile (1829). New Orleans Museum of Art.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mme J. Jarreau (1826) de la série consacrée à la famille Jarreau, riche créole.

 

 

Mme Furcy Verret, née Elmire Olivier de Venin (1822).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

François « Palo » Gardere de Bordeaux (1825). Banquier, propriétaire plantation, Trésorier Etat de Louisiane.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Elisabeth Rivière, épouse Gardère (1825). L’arrivée du daguerréotype après 1850, marquera la fin de l’âge d’or des portraits.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(1) Par exemple, l’excellent portrait de Sam Houston, homme politique et premier gouverneur du Texas qui donna son nom à la ville de Houston.

(2)Elles sont accessibles à l’Université Harvard de Cambridge (Massachusetts), au Metropolitan Museum of Art of New York, à la New York Historical Society , à la Gibbes Art Gallery de Charleston, à l’Americain Jewish Historical Society de Watham et au Worcester Art Museum Museum (Massachusetts) et à la Nouvelle-Orléans : Historical New Orleans Society, Louisiana State Museum, New Orleans Museum of Art.

(3) Mme Alcide Delpeuch (née Chloé Grandchamp 1807-1886) est issue d’une famille de St Domingue dont le père, François Julien, (originaire du Béarn) fut un des premiers pharmaciens licenciés aux Etats-Unis.

(4) Ces miniatures sont à découvrir au Musée des Arts Décoratifs et du Design de Bordeaux :

  • Portrait de John Géraud , négociant. Miniature 1802
  • Portrait de Mme Géraud, née Elisabeth Ferrière. Miniature 1802.
  • Portrait de jeune femme dans son jardin sur les hauteurs de Quinsac. Miniature 1802.
  • Portrait de femme . Miniature 1798-1799.

 

Bibliographie

– Dictionnaire des artistes de langue française en Amérique. KAREL David.

-L’âge d’or du petit portrait. DU PASQUIER Jacqueline. Catalogue exposition. Paris : RMN, 1995.

– New Orleans City Directory, Orleans Parish, 1824.

– Lewis Richard Anthony «  Louis Antoine Collas » in  knowlouisiana.org

 

 

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