Louis de Buade, comte de Frontenac, sur la façade du parlement de Québec

Le Minnesota est l’Etat le plus au nord des Etats-Unis (hors Alaska), où le Mississippi prend sa source, au lac Itasca. Depuis 1858, le sceau du Minnesota arbore une devise en français, « L’Etoile du Nord », en l’honneur des explorateurs français qui furent les premiers Européens à découvrir la région dans le dernier quart du XVIIe siècle. 

Ces explorations françaises du Haut-Mississippi furent largement soutenues ou inspirées par Louis de Buade, comte de Frontenac, gouverneur de la Nouvelle-France de 1672 à 1682, puis de 1689 jusqu’à sa mort en 1698. Elles conduisirent à la première incursion notable dans le territoire de l’actuel Minnesota, en 1679-1680, dans la région du lac des Milles Lacs, au nord de l’actuelle ville de Minneapolis.

Sans le tumultueux et influent comte de Frontenac, issu d’une vieille famille de la noblesse d’épée du sud du Périgord (actuelle Nouvelle Aquitaine), l’Etoile du Nord n’aurait peut-être jamais existé dans la mémoire du Minnesota. Frontenac avait compris que l’appel de l’Ouest était irrésistible pour de nombreux traiteurs de fourrures et aventuriers en mal de richesses ou de gloire. Voici l’histoire de l’Etoile du Nord… 

La vision expansionniste du gouverneur Frontenac

A cette époque, Jean Talon, intendant de la Nouvelle-France jusqu’en novembre 1672, pratiquait une politique expansionniste visant à envoyer des expéditions vers l’Ouest pour explorer de nouvelles terres. Il s’agissait d’en prendre possession au nom du roi et d’y établir des relations commerciales avec les Indiens des Grands Lacs. Or cette vision expansionniste n’était pas celle du ministre Colbert, qui voulait renforcer la colonisation française sur les rives du Saint-Laurent avant de faire établir des postes de traite dans l’Ouest. Il pointait le risque de dispersion et donc de fragilité de ces postes.

L’expédition Jolliet et Marquette à la découverte du Mississippi, en 1673 (une des rares expéditions officielles dans l’Ouest)

Pourtant, dès son arrivée en Nouvelle-France, au début de l’automne 1672, le gouverneur Frontenac perçut très vite les avantages à tirer du commerce des fourrures pour assurer l’expansion française dans l’Ouest. Il reprenait à son compte l’argumentation implicite qui légitimait les expéditions. En occupant les terres au nom du roi, on flattait son orgueil tout en tenant à distance les Anglais. Cette juste cause pouvait bien couvrir quelques postes de traite illégaux !

Le contexte régional de paix conclue en 1667 avec des Iroquois toujours menaçants ne pouvait que l’aider dans cette vision expansionniste. Frontenac savait que l’intendant Talon jugeait nécessaire de construire deux forts sur les bords du lac Ontario, afin de protéger le commerce français des fourrures. C’est pourquoi, sans en informer le ministre Colbert et donc sans son autorisation, il fit construire en 1673 le fort Cataracoui, sur la rive nord-est du lac Ontario (actuelle ville de Kingston). Frontenac entra alors en conflit avec les autorités civiles de la colonie, qui appliquaient les consignes royales, et s’attira les foudres des marchands de Montréal, qui craignaient de perdre une partie du commerce des fourrures de l’Ouest. Mais le gouverneur était tenace et la grande aventure de l’Ouest pouvait bien continuer…

L’attrait irrésistible de l’Ouest

C’est dans ce contexte conflictuel que s’illustra l’explorateur René-Robert Cavelier de la Salle, un aventurier avide de gloire et de richesse, doté d’un formidable talent de persuasion à la cour du roi. La Salle ne pouvait que s’entendre avec le gouverneur Frontenac qui lui apporta toute l’aide possible pour nourrir ses rêves d’empire. Après avoir obtenu la concession du fort Cataracoui, en 1675, qu’il rebaptisa Frontenac, La Salle fut autorisé par le roi, en mai 1678, à poursuivre l’exploration du Mississippi vers son embouchure, depuis la rivière des Illinois, au sud du lac Michigan. Comme le fort Frontenac ne lui suffisait pas, il était convenu qu’il fasse établir à ses frais deux autres forts, l’un à l’embouchure de la rivière Niagara (au sud-ouest du lac Ontario), l’autre à l’embouchure de la rivière Saint-Joseph (au sud-est du lac Michigan).

Itinéraire de voyage de Daniel Greysolon Duluth à l’ouest du lac Supérieur, par la rivière des Outaouais et le lac Huron (1678-1679)

Pendant ce temps, un autre explorateur, Daniel Greysolon Dulhut, installé en 1675 à Montréal, rêvait de se rendre en territoire sioux, à l’ouest du lac Supérieur. Son ambition était de prendre possession de la région au nom du roi et de l’ouvrir au commerce français des fourrures tout en tenant à distance les Anglais de la baie d’Hudson. Encore fallait-il pacifier les relations entre les Sioux et les autres tribus indiennes à l’ouest et au nord du lac Supérieur. Pourtant, les Français n’étaient pas autorisés à pratiquer la traite des fourrures au-delà des frontières de la colonie du Saint-Laurent. C’est sans doute pour cette raison que Frontenac n’avait pas approuvé le projet. Mais Dulhut n’écouta que son rêve d’aventure et quitta secrètement Montréal en septembre 1678 avec ses compagnons de voyage français…

Au même moment, La Salle réunissait à Québec une trentaine d’artisans, de matelots et de compagnons de route, plus que jamais porteur de grandes ambitions. Sa feuille de route, très stratégique, ne manquait pas de panache, même si son premier voyage au sud du lac Michigan (septembre 1678 à mai 1680) connut de multiples déboires, alors que Duluth avait choisi la route du Nord, moins risquée, par la rivière des Outaouais. Et pourtant, grâce à un extraordinaire concours de circonstance, une rencontre eut bien lieu entre les deux expéditions, forgeant ainsi l’histoire de l’étoile du Nord. Voici comment…

L’ambition de La Salle en forme de… Crèvecœur

Le fort Frontenac en 1675, avant sa reconstruction en pierre par La Salle (reproduction d’artiste)

Il faut d’abord préciser que l’intendant Talon avait aussi jugé nécessaire de doter le commerce français des fourrures de moyens efficaces de surveillance du lac Ontario. Il préconisait de construire un bateau en forme de galère, à rames et à voiles, armé de canons, capable d’intervenir rapidement en tout point du lac. Son successeur Frontenac, puis le protégé de celui-ci, La Salle, avaient appliqué cette stratégie en faisant construire, au fort Frontenac, en 1673 et 1676, les deux premiers bateaux de ce type. L’expédition de La Salle tombait vraiment à point nommé pour aller beaucoup plus loin dans cette voie…

Il serait tentant de détailler les péripéties malheureuses de cette première expédition, résultant souvent de décisions hasardeuses de La Salle. Ce n’est pas l’objet ici. Mais tout de même, comment ne pas souligner que La Salle réalisa une grande première sur les Grands Lacs, un exploit qui fut cependant sans lendemain ! Il fit construire un troisième bateau semblable aux deux précédents, mais plus grand, en amont des chutes du Niagara, Le Griffon, ainsi nommé en l’honneur des armoiries de Frontenac. Le Griffon fut le tout premier bateau à voile à naviguer sur les Grands Lacs jusqu’à la baie verte du lac Michigan (Green Bay), depuis le lac Erié, en passant par la rivière Détroit, le lac et la rivière Sainte-Claire et le lac Huron.

Le Griffon (gravure sur bois de 1697)

Hélas, La Salle prit la décision de le renvoyer vers la rivière Niagara, chargé de grandes quantités de fourrures, et de poursuivre son expédition en canot. Avait-il un mauvais pressentiment, car son pilote lui semblait peu fiable ? Toujours est-il que Le Griffon fut probablement victime d’une tempête et disparut au fond du lac Michigan, sans que le mystère de sa disparition ne soit encore vraiment élucidé. Il n’y eut plus d’autre expérience de navigation à voile sur les Grands Lacs pendant tout le régime français. 

Malgré tous ses ennuis, La Salle finit par faire construire le bien-nommé fort Crèvecoeur, en janvier 1680, le long de la rivière des Illinois, près de l’actuelle ville de Peoria (Illinois). Ses déboires étaient pourtant loin d’être terminés, même s’il connut par la suite son heure de gloire avec la prise de possession solennelle de la Grande Louisiane au nom du roi de France, en avril 1682. Mais c’est une autre histoire…

Le 29 février 1680, La Salle envoya en reconnaissance vers le Haut-Mississippi l’un de ses compagnons de route, le père récollet Louis Hennepin, d’origine belge, et deux compagnons français. Leur incursion en territoire sioux était risquée, mais ils eurent une chance folle…

La découverte du lac de Buade (Mille Lacs)

Le territoire du Minnesota fut découvert en 1679-1680 par le Centre-Est (Dulhut-Mille Lacs-Minneapolis)

Pendant tout ce temps, Dulhut s’était employé à pacifier les nombreuses tribus indiennes à l’ouest du lac Supérieur, avec un certain succès. Au cours de l’été 1680, une fois la paix établie, il choisit de poursuivre l’exploration vers l’Ouest en descendant la rivière Sainte-Croix qui se jette dans le Mississippi. A l’embouchure de la rivière Sainte-Croix, il apprit que les trois compagnons de La Salle avaient été capturés par les Sioux alors qu’ils remontaient vers le Haut-Mississippi. Les Sioux les avaient ensuite emmenés comme esclaves dans leur village situé dans la région du lac des Mille Lacs.

Dulhut partit à la recherche des trois Français et finit par les retrouver en juillet 1680 alors qu’ils accompagnaient les Sioux lors d’une expédition de chasse bien au sud de leur village. Les Sioux s’excusèrent et libérèrent leurs prisonniers, mais Dulhut avait compris que cet acte d’hostilité envers les Français n’augurait rien de bon pour l’avenir. Il jugea préférable de prendre congé des Sioux et retourna vers Michillimakinac en ramenant les hommes de La Salle dans ses canots…

L’histoire pourrait laisser croire que le père Hennepin fut le premier Européen à découvrir le territoire du Minnesota. Et c’est sans doute bien lui qui eut le privilège de contempler en premier les chutes de Saint-Antoine, en avril 1680, sur le site de la ville de Minneapolis. Mais il est aussi probable que c’est bien Dulhut qui, au printemps 1679, avait conduit les pourparlers réussis entre les Sioux et les Sauteux sur le site de l’actuelle ville de…Dulhut (Minnesota), au bout du lac Supérieur. Il avait ensuite accompagné les Sioux jusqu’à leur grand village situé sur les bords d’un lac qu’il nomma « lac Buade », en l’honneur du gouverneur Frontenac, connu aujourd’hui sous le nom de lac…des Mille Lacs.

A son retour à Québec, alors qu’il était injustement accusé d’être le chef des coureurs de bois rebelles, Dulhut bénéficia de l’amitié et de la protection du gouverneur Frontenac qui plaida efficacement sa cause auprès du ministre Colbert. Louis de Buade, comte de Frontenac, fut décidément l’inspirateur de ces premières explorations françaises qui ont durablement inscrit l’Etoile du Nord dans la mémoire du Minnesota. 

Jean-Marc Agator

Références bibliographiques

Gilles Havard, Cécile Vidal, Histoire de l’Amérique française (Le « Pérou » des coureurs de bois, pp.102-108), Paris, Flammarion, Edition revue, 2014.
Dictionnaire biographique du Canada (Louis de Buade, comte de Frontenac ; René-Robert Cavelier de La Salle ; Daniel Greysolon Dulhut), 2003-2017, Université Laval/University of Toronto.
The Canadian Nautical Research Society, Argonauta (The First Sailing Vessels on the Great Lakes, pp.11-26), Ottawa, Autumn 2014.
Antoine d’Eschambault, La vie aventureuse de Daniel Greysolon, sieur Dulhut, Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 5, n°3, 1951, pp. 320-339.

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