Située à 86 km en amont de la Nouvelle-Orléans sur la route de Bâton Rouge, Laura Plantation est un pôle touristique phare de la culture francophone et créole de Louisiane. Chaque année, elle reçoit plus de 100 000 visiteurs dont 20% de francophones, principalement des Français.   Comment expliquer cet engouement ?

 

Une saga familiale

Cette plantation nommée d’après Laura Locoul Gore (1861-1963), revit grâce à la ténacité et la passion de Norman et Sand Bozonier de Marmillion, qui ont restauré la plantation d’après des archives retrouvées en 2007 et proposent aux visiteurs, un voyage dans le temps inspiré par le manuscrit de Laura (1) qui dirigea la plantation : il s’agit de la saga familiale des Duparc-Locoul, qui raconte la vie quotidienne et les grandes heures de l’histoire de ses habitants, aussi bien libres qu’esclaves sur la plantation.

 

 

 

Au travers quatre générations, son histoire est celle d’aristocrates français, de colons créoles, de héros de guerre, de femmes d’affaires ingénieuses, d’esclaves stoïques et d’enfances languissantes.

 

Une histoire de plus de deux cents ans qui nous fait comprendre la vie intime d’un foyer créole où chaque génération se débat à sa manière avec une culture qui se disloque.

Destinée à ses enfants, le récit de Laura Locoul Gore explique cette culture créole si particulière emportée par la guerre de Sécession, et une occasion de saisir la complexité des liens qui unissaient les maîtres et certains esclaves devenant de fait, au fil du temps, membres de la même famille biologique, sans jamais jouir des mêmes droits.

Laura aborde sans détours le rôle des esclaves, leurs conditions de vie et leurs difficultés pour entrer dans la société, une fois affranchis.  Elle  évoque également les raisons de l’intégration progressive des créoles francophones à la culture américaine dès le XIXe.

 

Un véritable concentré de l’histoire de la Louisiane

Le vétéran des guerres  révolutionnaires

Originaire de Caen, le général Guillaume Duparc (1752-1808) arriva avec Rochambeau et Lafayette en Amérique, il combattit sous les ordres de Galvez contre les Anglais en 1778 à la bataille de Pensacola.  De 1792 à 1803, il fut « commandante » pour le compte de la colonie espagnole au Poste de Pointe Coupée (Louisiane Est) et reçut en récompense, des concessions dans la paroisse St Jacques à l’endroit actuel de la plantation Laura où il fonda une plantation sucrière connue sous le nom d’habitation Duparc et qu’il agrandit par la suite, soit une superficie de 5 000 ha sur des terres de qualité, surélevées et défrichées.

Il épousa « Nanette » Prud’homme, issue d’une grande et ancienne famille de Natchitoches (2)  dont le père était médecin du roi. A la mort de son mari en 1808, elle prend les rênes de l’exploitation sucrière, devenant ainsi la première des quatre générations de femmes à la tête de l’exploitation. Elle fera de la plantation, l’un des plus grands producteurs de sucre tout en diversifiant ses activités : bois de construction, bétail …

En 1829, elle passa la main à ses trois enfants. Amoureuse de la campagne, elle ne cède pas à la règle créole de quitter l’exploitation pour aller vivre à la Nouvelle-Orléans, une ville qu’elle croyait pleine « d’Américains maladroits et socialement inférieurs ».  Elle se retire dans sa « maison de reprise » (=  la maison où elle peut refaire sa vie) sur la plantation.

 

A la 2e et 3e génération, un ancrage à Bordeaux avec les Locoul

Parmi leurs trois enfants(3), nous retenons Elisabeth Duparc (4) qui hérita de la plantation à la mort de ses 2 frères. Elle épousa Georges Raymond Locoul, un jeune bordelais qu’elle avait rencontré en 1821, chez la famille de Félix Labatut (originaire de Saint-Domingue), des notables créoles en vue à la Nouvelle-Orléans.

Il vint s’installer à la plantation où ses manières raffinées et son caractère agréable furent très appréciés dans cette famille de « cracheurs de feu ».  Ils eurent deux enfants : Louis Raymond Emile Locoul, le père de Laura et Aimée Locoul qui devint par mariage de Lobel Mahy.

Emile Locoul naquit dans la vieille plantation familiale en 1822.   Dès l’âge de 13 ans, il fut envoyé en Europe faire son éducation au Collège royal de Bordeaux, qui était le Lycée Militaire de la ville.  Il y resta jusqu’à  l’obtention de son diplôme.  A cette occasion, toute sa famille le rejoignit à Paris. Il reçut en récompense un voyage pour faire le « Grand Tour » d’ Europe avant de rentrer avec sa famille en Amérique.

De retour, il voulait étudier le droit, une matière qu’il aimait beaucoup ainsi que la politique.  Mais la famille s’opposa à ce choix car un gentilhomme du Sud « ne saurait être autre chose qu’un planteur ». Il passa la majeure partie de son existence entre la plantation, la Nouvelle-Orléans et de fréquents  voyages en Europe.

Il épousa Louise Désirée Archinard, issue de la plantation Métayer dans la paroisse de Natchitoches.  Laura naquit en 1861, début de la guerre de Sécession… mais cette 4e génération connut un autre destin que nous vous invitons à découvrir lors d’une visite à Laura Plantation ou dans les Mémoires de Laura qui décrit la vie quotidienne d’une jeune créole après la Guerre de Sécession, son éducation à la Nouvelle-Orléans ainsi que son inéluctable émancipation vers le nord et son installation définitive à Saint-Louis, Missouri.

 

Que nous apprend Laura  sur son grand-père Raymond et son père Emile  Locoul  ? 

George Raymond Locoul (1796-1850) et les vins de Bordeaux, une affaire familiale franco-américaine.

Georges Raymond Locoul, héritier des vignobles du Château Bon Air (situé à Mérignac), arriva à la Nouvelle-Orléans en 1821, muni de lettres d’introduction d’amis de la famille, une formalité indispensable pour entrer dans le réseau de la communauté créole locale.   Il est également introduit à la famille de Félix Labatut par l’intermédiaire d’une amie : Fanny Rücker, qui avait l’intention de le marier à sa belle soeur, Elisabeth Duparc- un bon parti.

Fils unique, Raymond Locoul était issu d’une famille de négociants  à Bordeaux. Lors de leurs fiançailles, Elisabeth et Raymond signèrent un contrat qui assurait à Elisabeth et aux enfants issus de cette union, la jouissance des possessions, droits et privilèges provenant de Raymond (propriétés foncières et biens immobiliers à Bordeaux). Elizabeth devenait un atout formidable pour la gestion de ses affaires viticoles. Bien dotée, Elisabeth vit également une occasion rêvée de quitter l’austère plantation pour la France.

Dans leur projet de développement du marché des vins de Locoul en Louisiane, Raymond et Elisabeth commencèrent dans les années 1830, à importer les crus des vignobles Locoul.  Très rapidement, la Plantation Duparc devint le plus grand distributeur de vins de la Louisiane à cette époque avec une capacité de 10 000 bouteilles.

Malgré ces débuts prometteurs, le projet d’Elisabeth de déménager en France fut avorté par l’incompétence de ces frères à gérer la plantation. Un peu par défaut, elle fut contrainte de prendre la tête de la plantation.  Durant ces années de forte croissance économique, ils firent également d’importants investissements immobiliers à la Nouvelle-Orléans : pas moins de 6 résidences dans le Quartier français.

Malheureusement, Raymond ainsi que Louis et d’autres membres de la famille furent emportés par l’épidémie de choléra de 1850.  Ils sont enterrés dans le caveau familial au cimetière de St Louis.

 

Emile Locoul ((1822-1879) : entre monde créole et libéralisme américain.

Fort influencé par ses premières années à la Nouvelle-Orléans, une ville américaine en pleine effervescence à l’époque, le fils Emile Locoul fut attiré par les idéaux de la jeune nation américaine alors que le reste de sa famille restait attachée aux valeurs créoles. Pour réprimer ses idées trop libérales, Emile fut envoyé à l’âge de 13 ans, à l’Académie militaire Royale de Bordeaux.  Sa mère le jugeait faible et trop sensible- elle en arriva à le traiter de « gâcheur de nègres ».  Elle espérait qu’un jour, il serait prêt à assumer le rôle d’un planteur respectable.

Ayant traversé l’Atlantique, Emile découvrit les grands changements politiques de la France des années 1830 et se familiarisa avec l’avant-garde française. Il étudia la politique et les arts : il était fier de compter Victor Hugo parmi ses amis.

En 1855, à 33 ans, sa mère lui demanda de revenir en Louisiane et de se consacrer à sa vie de planteur, il s’agissait d’un ultimatum.  Dans la Louisiane créole, le mariage et le naissance d’un héritier étaient l’argument juridique qui lui permettait de contrer la menace maternelle d’être  déshérité.  Il épousa Louise Désirée Archinard, issue de la plantation Métayer dans la paroisse de Natchitoches.  Laura Locoul naquit en décembre 1861, dans une famille et un pays en guerre avec eux-mêmes.

Compte tenu de son entraînement militaire à Bordeaux, Emile réquisitionna tous les Acadiens de la paroisse Saint-Jacques, les entraîna à ses frais, ils firent un travail remarquable dans l’Armée des Confédérés.

Durant la guerre, seuls les esclaves et, plus tard les soldats sudistes, restèrent sur la plantation.  Laura et Désirée s’étaient réfugiées chez leurs proches à Natchitoches.  En 1865, Emile ramena sa famille à la plantation et reprit avec sa mère et sa soeur, le sempiternel affrontement autour de l’héritage malgré les bons placements d’Emile et quelques récoltes exceptionnelles. Finalement, il reçut la moitié de la plantation qu’il baptisa « Laura Plantation » en l’honneur de sa fille.

Tandis que Désirée assumait le rôle de gérante de Laura Plantation, Emile put se consacrer à sa passion de toujours : le droit. Son rôle de chef militaire pendant la Guerre était connu de tous, il se présenta aux élections de la paroisse St Jacques où il fut élu et réélu. Pendant ces années, l’industrie du sucre déclinait et sa santé se dégrada rapidement car il buvait et fumait énormément, il contracta une hypothèque sur la plantation ainsi que de grosses dettes au jeu. Emile mourut à l’âge de 56 ans.

 

A Bordeaux, que reste-il de ces liens avec Locoul  ?

La venue de Joseph Dunn, chargé de la promotion et du développement marketing de la Plantation Laura, fut l’occasion de remonter aux sources disponibles à Bordeaux sur ces liens historiques avec la Louisiane créole.

Nous avons été très bien accueilli aux archives municipales de Mérignac par Mme Camponi qui nous a fait une recherche de tous les documents disponibles aux archives municipales et départementales : le certificat de naissance de Raymond Locoul ainsi que son passeport pour les Etats-Unis, domicilié alors Hôtel de Nantes, rue Esprit des Lois.

Raymond et son père avaient des biens immobiliers à Bordeaux, sans doute de vastes entrepôts aux nos 11 et 13 rue du Chai des Farines.  Nous avons également trouvé des ventes de parcelles de terrains agricoles à leur nom.

Par contre, aucune trace des Locoul dans le passé du  « Château Bon Air » après 1812, un important travail de recherches dans les actes notariés de la période révolutionnaire reste à faire.  Est-ce que le Château Bon Air était simplement une demeure d’agrément ou était-ce une marque de vins élevé par le négociant à Bordeaux ?

Le Château Bon Air est situé sur l’ancien campus de Bissy, la propriété privée d’un promoteur immobilier peu épris de défense du patrimoine : le château est à l’abandon.   Nous attendons une confirmation de la présence des Locoul dans l’acte notarié de cette propriété.  Affaire à suivre …

 

Anne Marbot

 

 

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(1) Mémoires de la vieille plantation familiale et Album d’une famille créole.  Laura Locoul Gore.  Trad. Isabelle de Vendeuvre. Com. Norman et Sand Bozonier de Marmillion.  Vacherie : the Zoe company Inc., 2007.

(2)Fort Baptiste (Natchitoches), 1er établissement français en Louisiane fondé en 1714 par Louis Juchereau de Saint-Denis

(3)Arrogant et belliqueux, son fils aîné Louis est envoyé à l’Académie Militaire Royale de Bordeaux, dans l’espoir de le voir revenir en gentilhomme rangé.  A Bordeaux, il rencontre celle qui deviendra sa femme, la pétillante Fanny Rücker (fille d’un armateur allemand) qu’il épouse en 1812 en France. De peur de voir enrôlé Louis dans l’armée impériale, Nanette l’oblige à revenir à la plantation et l’engage comme agent commercial à la Nouvelle-Orléans.  Le couple devint rapidement célèbre parmi les créoles et les Américains pour les fêtes somptueuses données dans le Quartier Français à la Nouvelle-Orléans.  La perte de leur enfant unique ainsi que la disparition de Louis emporté par le choléra mettront fin à cette vie insouciante.

(4) Issu, d’une famille de coloniaux et d’aristocrates, Elizabeth grandit dans un milieu créole privilégié.  Elle a douze ans lorsque son père meurt et très vite, Nanette l’encourage à tenir les comptes et partager les responsabilités de la vieille plantation.  Une vie austère qui va se métamorphoser dès le retour de son frère et sa pétillante belle soeur qui l’initie et la met au courant des manières en vogue à Paris ainsi  que des artistes et musiciens européens de passage à la Nouvelle-Orléans.

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