Pierre Laclède Liguest (1729-1778), fondateur de Saint-Louis avec son beau-fils Auguste Chouteau

Pierre Laclède Liguest (1729-1778), fondateur de Saint-Louis avec son beau-fils Auguste Chouteau

Auguste et Pierre Chouteau étaient demi-frères de même mère, tous deux nés à la Nouvelle-Orléans, l’un vers 1750, l’autre en 1758, et de deux pères béarnais. Leur destin est étroitement lié à l’histoire de Saint-Louis (Missouri), dont Auguste Chouteau fut l’un des fondateurs en février 1764. Les deux frères fondèrent l’empire familial le plus prospère de la ville, qui tira sa fortune de la traite des fourrures avec les Indiens osages. Leur famille joua un rôle déterminant dans la transformation de la ville en centre de commerce florissant, alors que se succédaient les régimes français, espagnol et américain.

Le succès des deux frères n’est pourtant pas le fruit du hasard. Il tient bien sûr à leurs solides relations d’affaires, mais d’abord à un savoir-faire culturel essentiel auquel les a initiés dès leur jeune âge le beau-père de l’un et père de l’autre, Pierre Laclède Liguest, officier et marchand béarnais de la Nouvelle-Orléans…

De quel savoir-faire s’agit-il ? Quel est donc le secret de leur réussite ?

La fondation de Saint-Louis

Auguste Chouteau était le fils de Marie-Thérèse Chouteau, une Franco-Louisianaise mariée très jeune à un tavernier béarnais de la Nouvelle-Orléans. Ce mariage arrangé fut un échec et le Béarnais abandonna sa femme et son fils alors que ce dernier avait à peine cinq ans. En 1755, Marie-Thérèse fit la connaissance de Pierre Laclède, recruté en juillet à la Nouvelle-Orléans comme officier dans l’état-major du colonel Antoine de Saint-Maxent. Pierre et Marie-Thérèse ne pouvaient pas se marier, le divorce étant interdit par leur religion catholique, mais eurent quatre enfants, trois filles et un seul garçon, Pierre, auxquels ils donnèrent le nom de Chouteau, père d’Auguste.

En juin 1763, à l’issue de la guerre de sept ans, le nouveau directeur de la Louisiane débarqua à la Nouvelle-Orléans pour s’occuper de la cession de la Louisiane orientale (rive gauche du Mississippi) aux Britanniques. Il était chargé de faire passer les sujets français sur la rive droite du Mississippi ou à la Nouvelle-Orléans gardée à l’écart de la cession aux Britanniques. Mais la guerre avait coûté très cher au royaume de France. L’été suivant, il accorda à Antoine Saint-Maxent un monopole de traite en Haute-Louisiane, notamment le long de la rivière Missouri, en Louisiane occidentale. Et pour exploiter cette formidable opportunité, en signe de confiance mutuelle, Saint-Maxent s’associa à Laclède pour fonder une nouvelle compagnie commerciale.

Auguste Chouteau fut l'un des fondateurs de Saint-Louis, en février 1764

Auguste Chouteau fut l’un des fondateurs de Saint-Louis, en février 1764

Pierre Laclède prit la tête de l’expédition et quitta la Nouvelle-Orléans en août 1763 avec ses marchandises de traite, accompagné d’une trentaine d’hommes, dont son commis et beau-fils de treize ou quatorze ans, Auguste Chouteau. Il remonta le Mississippi et arriva trois mois plus tard au fort de Chartres, situé en amont de la confluence avec la rivière Missouri, sur la rive gauche du Mississippi (actuelle ville de Prairie du Rocher, Illinois). Laclède explora plus en aval un lieu prometteur, sur la rive droite, où il comptait bien établir un poste de commerce des fourrures et une colonie prospère.

A l’ouverture de la navigation, en février 1764, Auguste fut envoyé sur le lieu choisi, au sud de la confluence avec le Missouri, pour y démarrer les travaux d’implantation de la colonie. Laclède y retrouva ses compagnons en avril, en apportant un plan détaillé du village à construire auquel il donna le nom de Saint-Louis, en l’honneur du roi Louis XV (Auguste Chouteau Papers).

En l’honneur de Louis XV ? Et pourtant, c’est la statue de Louis IX, patron des rois de France, que la ville de Saint-Louis a inaugurée en octobre 1906, comme symbole original de sa fondation. Pourquoi Louis IX ? Il est vrai qu’à la fondation de Saint-Louis, Laclède et son beau-fils ignoraient que la Louisiane occidentale était devenue espagnole en novembre 1762, car la convention entre la France et l’Espagne fut gardée secrète pendant presque deux ans ! Mais quand même, que vient faire le bon Saint-Louis dans cette affaire de traiteurs ? Celui-ci était-il plus présentable ?

Le village de Saint-Louis était donc né. D’autres colons rejoignirent rapidement la petite communauté, de même que Marie-Thérèse Chouteau, son fils Pierre, âgé de six ans, et le reste de la famille.

Le secret de la réussite des frères Chouteau

La prise de possession de la Louisiane orientale par les Britanniques ne fut effective qu’en 1765. Mais elle poussa beaucoup de villageois français vers la rive droite du Mississippi, qui resta « française » dans les faits jusqu’en 1770. Le village naissant de Saint-Louis profita de ce mouvement migratoire et de l’arrivée de marchands de la Nouvelle-Orléans. Il s’ensuivit un déplacement vers l’Ouest de l’activité de traite.

Vers 1800, Saint-Louis était une petite ville cosmopolite de 1200 habitants, où la langue française était encore majoritaire. Dans cette communauté, Auguste et Pierre Chouteau avaient déjà su tirer profit de la situation et construit leur empire commercial familial, suscitant même de fortes convoitises parmi les marchands de Saint-Louis. Qu’ont-ils donc appris et pratiqué de si particulier qui leur a procuré un avantage décisif dans un milieu pourtant très concurrentiel ?

Les Osages, de langue siouane, étaient les partenaires privilégiés des Français pour la traite des fourrures

Les Osages, de langue siouane, étaient les partenaires privilégiés des Français pour la traite des fourrures

Dans les années 1770, Pierre Laclède avait enseigné à Auguste et Pierre Chouteau l’importance d’entretenir de bonnes relations avec la puissante nation osage. La traite avec les Osages était alors la plus lucrative et représentait 60% des paquets de fourrures convoyés jusqu’à la Nouvelle-Orléans. Le succès tenait à deux vertus essentielles, le respect et l’honnêteté, solides piliers des relations de confiance avec les Indiens. Les deux frères eurent toujours à cœur de respecter les coutumes des Osages et de leur fournir des produits de qualité.

Mais ce n’est pas tout. Les deux frères séjournèrent jeunes dans des villages osages où le métissage joua un rôle d’intermédiaire culturel essentiel. Auguste eut un fils, Antoine, né en 1768, par son mariage avec une femme osage, qui fut aussi un acteur important de la traite des fourrures. Par contre, on ne sait pas si Pierre eut des enfants métis, mais plusieurs de ses fils eurent des femmes osages.

S’il est vrai que cette grande proximité culturelle fut déterminante pour entretenir des relations de confiance durables avec les Osages, encore fallait-il s’imposer dans la société de Saint-Louis dominée par les marchands équipeurs. C’est là aussi que les frères Chouteau excellèrent en établissant des connexions solides avec plusieurs riches marchands de Louisiane. Ils avaient conservé de bonnes relations avec Antoine Saint-Maixent, ex-associé de Pierre Laclède (lui-même décédé en 1778). Leurs mariages avec des héritières de riches familles de marchands leur assurèrent ensuite la prospérité ainsi qu’à leur nombreuse descendance. Ces mariages furent les seuls reconnus officiellement, alors qu’il est probable que leurs compagnes osages, épousées « à la façon du pays », restèrent largement invisibles…

Alors oui, dans une économie locale dominée par la traite des fourrures (et non l’agriculture), la fondation de Saint-Louis fut vraiment une affaire de traiteurs. Et à cet exercice, la famille Chouteau fut sans aucun doute la plus habile !

Jean-Marc Agator

Documentation

  • The Chouteau Brothers, The State Historical Society of Missouri, Historic Missourians.
  • Gilles Havard, Cécile Vidal, Histoire de l’Amérique française, pp.663-664, 681, 693, Flammarion, Paris, Edition revue 2014.
  • Auguste Chouteau Papers, University of Missouri – St. Louis.
  • Gilles Havard, Histoire des coureurs de bois, Amérique du Nord 1600-1840, pp.369-372 (Un village cosmopolite : Saint-Louis), p.374 (Les acteurs de la traite à Saint-Louis), Les Indes Savantes, Paris, avril 2016.

Mots-clés

 

0 commentaire

Soyez le premier à commenter.

Commenter