Statue du fondateur de Détroit, Antoine Laumet de La Mothe dit Cadillac, installée en 2001 au Hart Plaza de Détroit, à l’occasion du tricentenaire de la fondation de la ville

Etienne Campeau, un maçon de Brive-la-Gaillarde (Limousin) et Catherine Paulo, une Fille du Roy de La Rochelle, unirent leurs destinées en novembre 1663 à Montréal et eurent quinze enfants, dont treize se marièrent. De cette union typique de la Nouvelle-France, issue des provinces de France (ici l’actuelle Nouvelle Aquitaine), descendent aujourd’hui tous les Campeau (ou Campau, Campot) d’Amérique du nord.

Serait-ce une banale histoire de famille ? Pas du tout… De cette union est née la célèbre famille Campau de Détroit (Michigan), qui s’est toujours illustrée par son esprit d’entreprise et un formidable sens des affaires, au point d’en laisser des traces à la postérité. Celui qui est considéré comme le père fondateur de Grand Rapids (Michigan), en 1826, un certain Louis Campau, est issu de cette famille de colons de Détroit qui accompagnèrent le fondateur de la ville, le Gascon Antoine Laumet de La Mothe, sieur de Cadillac, au tout début du 18e siècle, pendant le régime français.

C’est l’histoire de cette famille hors du commun qui est racontée ici, une famille qui a su s’adapter à la période tourmentée de l’histoire de Détroit, jusqu’au début du 19e siècle, quand se sont succédés les régimes français, britannique et américain. Mais au-delà de l’histoire de cette famille de Détroit, c’est la mémoire française de la ville que cet article s’efforce de rappeler, au moment où la communauté franco-canadienne du Michigan va célébrer son histoire et sa culture lors de la quatrième édition de sa semaine annuelle de festivités (26 septembre au 2 octobre 2016).

L’article se termine en dévoilant le nom d’un personnage-mystère très connu, contemporain, lui aussi issu de la famille Campau. Un indice ? C’est une américaine dont le destin a failli basculer en 2016…Vous avez trouvé ? Rendez-vous à la fin de l’article…

La naissance de la branche familiale de Détroit

En bonne Fille du Roy, Catherine Paulo arriva à l’été 1663 à Montréal, dans la colonie du Saint-Laurent, pour s’y marier et fonder une famille. Son choix se porta donc sur Etienne Campeau (Campau), un maçon du Limousin émigré vers 1660 à Montréal où il exerçait le métier de taillandier [1]. A cette époque, Etienne Campau dit Limousin, servait également comme soldat de la milice formée par Paul de Chomedey de Maisonneuve, le gouverneur de Montréal, pour défendre la ville contre les Iroquois. En mai 1665, Maisonneuve offrit des terres en concession le long de la rivière Saint-Pierre, en amont de Montréal, à Etienne Campau et six autres colons courageux pour qu’ils y établissent un poste de surveillance avancé. C’est à cet endroit nommé Côte-des-Argoulets (bons tireurs arquebusiers) que s’installa la famille Campeau. A sa mort vers 1692, Etienne laissa six garçons, parmi lesquels Michel et Jacques (nés en 1667 et 1677) qui répondirent à l’appel du fondateur de la colonie de Détroit, le controversé Cadillac.

Fort Pontchartrain du Détroit abritant la première colonie agricole du Pays d'en Haut, sous le régime français

Fort Pontchartrain du Détroit abritant la première colonie agricole du Pays d’en Haut, sous le régime français

En 1701, Cadillac fit construire le fort Pontchartrain sur la rive nord (actuel Michigan) de la rivière Détroit, en vue d’y abriter la première colonie agricole du Pays d’en Haut (région des Grands Lacs). De mars 1707 à juin 1710, il accorda aux familles volontaires des concessions de terre « en roture », c’est-à-dire contre le paiement annuel du cens et de la rente, mais pour lui-même, et non « au nom de sa majesté » (directe seigneurie), comme c’était l’usage dans la colonie du Saint-Laurent [2, pp.25-26]. Ces familles construisirent toutes leur habitation à l’intérieur du fort et non sur leur ferme qui était située à l’est du fort. Michel Campau y installa sa famille en 1707, Jacques Campau en 1708. Mais mécontent des agissements de Cadillac, le roi le destitua en 1710 et annula en 1716 les titres fonciers concédés. Jacques Campau et sa famille choisirent cependant de rester dans le fort de Détroit, malgré quelques voyages à Montréal. Jacques était commerçant et travaillait aussi comme forgeron [3].

Jacques Campau dit Limousin est ici le personnage central de l’histoire, car il fut le fondateur de la branche familiale dont relèvent aujourd’hui presque tous les Campaus de Détroit et de sa région. L’histoire ne s’attarde donc pas sur son frère Michel dont la descendance ne fut pas nombreuse. Elle ne s’attarde pas non plus sur la branche familiale restée à Montréal dont relèvent les Campaus du Québec.

La prospérité familiale à l’épreuve de l’histoire

A compter de l’été 1734, les autorités coloniales françaises autorisèrent à nouveau la distribution de terres en roture (avec titre foncier) le long de la rivière Détroit, signifiant le rétablissement du fort de Détroit et de ses environs comme directe seigneurie [2, pp.26-27]. Robert Navarre (né en 1709 en France) fut nommé notaire royal, chargé de collecter les droits seigneuriaux. Une centaine de terres furent ainsi concédées aux familles d’origine française jusqu’en 1751. Jacques Campau dit Limousin en profita dès 1734 en recevant en concession une terre à l’est du fort. Vers 1740, en plus d’exercer le métier de forgeron, il exploitait l’un des meilleurs magasins généraux de Détroit où il achetait et vendait diverses marchandises (blé, maïs, pain, fourrures) [3]. Il mourut en 1751 à Détroit, laissant cinq garçons nés de son mariage avec Jeanne-Cécile Catin en 1699. Les nombreux descendants de Jacques Campau jouèrent des rôles de premier plan dans le commerce de la région, la plupart issus de son fils ainé Jean-Louis, né en 1702 à Montréal. Mais c’est Jacques Campau junior (né en 1735), fils de Jean-Louis, qui fonda, après son mariage avec Catherine Ménard en 1761, la branche la plus connue de la famille.

La proclamation royale de 1763 créa les Territoires indiens (incluant les Grands Lacs) pour contrôler la colonisation britannique vers l'ouest

La proclamation royale de 1763 créa les Territoires indiens (incluant les Grands Lacs) pour contrôler la colonisation britannique vers l’ouest

En 1763, après la conquête britannique, la communauté française de Détroit ne se précipita pas pour résister au nouveau régime ni soutenir la rébellion indienne menée par le chef outaouais Pontiac. La proclamation royale de George III (octobre 1763) réservait pourtant les territoires français conquis à l’usage exclusif des Indiens qui y vivaient, afin de gagner leur loyauté et d’envisager des cessions territoriales. Elle visait à contrôler la colonisation britannique vers l’ouest, mais sans exclure les colons français. Les Britanniques se méfiaient de ces colons français qui défendaient leurs titres fonciers acquis pendant le régime français [2, pp.29-32]. Et s’ils voulaient étendre leurs domaines en achetant des terres illégalement à leurs voisins indiens ? Il est vrai que les colons de Détroit avaient de bonnes raisons de s’accrocher à leurs domaines agricoles. En 1779, selon un recensement britannique, la colonie comportait 1331 habitants (en dehors des soldats, esclaves et voyageurs de passage), en grande majorité d’origine française, et sa prospérité était indéniable et croissante [2, p.33].

Dans ce contexte, Jacques Campau junior s’était d’abord illustré, à l’issue de la défaite britannique de Bloody Run (31 juillet 1763), en secourant dans sa ferme le major Rogers et ses hommes en fuite. Les Britanniques lui confièrent ensuite la charge de capitaine de la milice du nord-est de Détroit. Après le décès de sa femme Catherine en 1781, il épousa Françoise Navarre en 1784, fille du notaire français Robert Navarre et veuve de l’officier écossais George McDougall [4]. Il mourut en février 1789 à Détroit, après la proclamation de l’indépendance des Etats-Unis (1783), mais avant le transfert effectif du côté nord de la rivière Détroit aux Etats-Unis (1796).

Une fois le Territoire du Michigan créé en 1805, après la longue période d’incertitude du régime britannique, les colons français finirent par obtenir du gouvernement américain la reconnaissance de leurs titres fonciers [2, p.38]. A peine les propriétés privées confirmées, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne s’engagèrent dans la guerre de 1812, qui se prolongea jusqu’au printemps 1815 mais se termina sans qu’aucune partie ne perde de territoire. Beaucoup de colons français de Détroit choisirent de s’enrôler dans des milices américaines du Territoire du Michigan pour défendre leurs droits de propriété menacés.

L’intégration réussie dans la société américaine

La famille Campau prit ensuite le virage d’une société américaine en pleine construction, en donnant plus que jamais libre cours à son formidable sens des affaires. Parmi la nombreuse descendance de Jacques Campau junior, deux personnages se sont plus particulièrement illustrés dans cette première moitié du 19e siècle : son fils Joseph (né en 1769) et Louis (né en 1791), neveu de Joseph.

En homme d’affaires avisé, Joseph Campau était notamment un marchand de fourrures parlant plusieurs langues indiennes et un spéculateur foncier. Il était le plus gros propriétaire foncier du Michigan et l’un des plus riches citoyens de Détroit, mais avec une réputation de propriétaire sans scrupule. Ses déboires avec l’église catholique lui valurent une excommunication en 1817. Il mourut en 1863 à Détroit et est maintenant enterré dans le cimetière historique de Elmwood (non confessionnel) [5]. La ville ne lui en n’a pas tenu rigueur puisqu’une avenue porte aujourd’hui son nom.

Promenade Louis Campau, Grand Rapids (Michigan)

Promenade Louis Campau, Grand Rapids (Michigan)

Louis Campau servit dans une compagnie franco-américaine pendant la guerre de 1812, sous les ordres du capitaine René de Marsac dont il épousa la fille Sophie en deuxième noce, en août 1825. Louis pratiquait de façon itinérante le commerce des fourrures entre Détroit et Saginaw, dans l’est du Michigan, et avait gagné la confiance des Indiens et des autorités locales. Mais il souhaitait maintenant se fixer avec sa famille dans un lieu permanent. Son choix s’était porté sur la région des rapides de la rivière Grand, dans l’ouest du Michigan, où se trouvait une importante population indienne. Louis y arriva en novembre 1826 avec deux compagnons pour établir un poste de traite permanent, à la grande satisfaction des Indiens.

La suite est bien connue, qui a consacré Louis Campau comme père fondateur de Grand Rapids. Louis construisit deux cabanes en rondins, l’une pour l’habitation, l’autre pour la traite, ainsi qu’un atelier de forgeron, sur la rive orientale de la rivière Grand, et y installa par la suite son épouse [1]. Mais il est surtout reconnu pour avoir le premier acheté une terre au gouvernement fédéral, en septembre 1831, pour la somme de 90 $, sur laquelle se dresse aujourd’hui le quartier d’affaires du centre-ville de Grand Rapids, sur la rive orientale de la rivière [6], où une avenue et une allée piétonne portent aujourd’hui son nom.

Epilogue

Bien entendu, si d’autres membres de la famille Campau se sont aussi illustrés à Détroit au même moment et par la suite, cette famille n’est pas la seule représentative de l’influence canadienne-française dans le développement de la ville. Mais cet exemple semble suffisamment éclairant pour montrer la parfaite intégration des Canadiens-français dans la société américaine. Il faut donc se réjouir que la communauté franco-canadienne du Michigan célèbre chaque année depuis 2013 son histoire et sa culture, avec le soutien officiel de l’Assemblée législative du Michigan !

Le nom du personnage-mystère dévoilé

Georges McDougall avait eu un premier fils, Jean Robert (né en 1764), de son mariage avec Françoise Navarre. Simon-Charles Campau, frère cadet de Jacques Campau junior, avait eu une fille, Archange (née en 1766), de son mariage avec Catherine Bourdeau.

Jean Robert McDougall et Archange Campau se marièrent à Détroit et leur fils James McDougall (né en 1793) est un arrière-arrière-arrière-grand-père de… Hillary Rodham Clinton, ex-candidate à la présidence des Etats-Unis, qui descend bien… d’une Fille du Roy Louis (XIV) !

Jean-Marc Agator

Références documentaires

[1] Geni, site généalogique, Etienne Campeau dit Limousin, Jacques Campau dit Limousin, Louis Campau.
[2] Guillaume Teasdale, Des destinées distinctes : les Français de la région de la rivière Détroit et leurs voisins amérindiens, 1763-1815, Recherches amérindiennes au Québec, vol. 39, n°1-2, 2009, pp. 23-45.
[3] Dictionnaire biographique du Canada, Jacques Campot (Campau dit Limousin).
[4] Jacques Campau Family Papers (Jacques Campau junior), Clarke Historical Library, Central Michigan University.
[5] The Detroit Historical Society, Joseph Campau.
[6] History of Grand Rapids, Grand Rapids Historical Society.

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