Dany Laferrière siégeant au fauteuil de Montesquieu à l’Académie Française, il est apparu tout naturel à notre petite association  de l’inviter à découvrir l’ancienne demeure de celui qui l’avait précédé sous la Coupole en 1728. Ainsi fut fait. C’est par une matinée orageuse, abritée sous un parapluie et  brandissant un mini-drapeau aux couleurs du Québec,  que la cheville ouvrière de la rencontre s’en fut accueillir Dany Laferrière et son épouse Maggie en gare de Bordeaux. Les membres du conseil d’administration, rassurés par la lecture d’un programme pieusement concocté, revu, amendé et  calibré à la minute près depuis six mois, attendaient sereinement leurs hôtes dans le hall d’un hôtel des Allées de Tourny. Il restait deux heures avant le début des cérémonies. Le temps jouait en leur faveur…

Lafayette, nous voilà…

Sur le marchepied du TGV, voilà notre académicien préoccupé par une question majeure. L’achat en quatrième vitesse d’un complet noir  pour remplacer celui oublié à Paris le matin même. Les valises à peine posées voient s’enfuir leur propriétaire en compagnie de son escorte vers la rue Sainte Catherine, temple de la consommation à Bordeaux  comme à Montréal, au détail près que la Sainte-Catherine montréalaise s’étale sur onze kilomètres. Direction les Galeries Lafayette, où un vendeur d’abord effaré, puis subjugué par l’humour de son client   en chaussettes à carreaux rouges  qui évoque le souvenir  de Lafayette  et de son épopée à Saint Domingue, s’affaire avec efficacité. L’essayage n’est qu’une formalité, notre invité donnant dans la taille mannequin et 20 minutes plus tard, nous repartons soulagés, mais toujours au pas de course. Le temps commencerait-il à jouer contre nous ?

double Académicien

Académicien, deux fois

 

Sous le regard de Montesquieu

Notre hôte étant fin prêt, il peut maintenant se rendre à la réception donnée  à l’Académie nationale des Sciences, Belles Lettres et Arts de Bordeaux qui va lui décerner le titre de Membre d’honneur.Toutes les sommités littéraires de l’université bordelaise  sont là, cravatées de frais, ignorant qu’il y a quelques minutes encore, nous courrions derrière leur invité, ciseaux à la main, afin d’effacer toute trace d’étiquette de son tout nouveau complet.  Le silence se fait, chacun se demandant comment Dany Laferrière va recevoir l’hommage qui lui est rendu. Son discours fluide est pétri d’érudition. Alors qu’il évoque sous le regard de marbre de Montesquieu le terrible séisme du 12 janvier 2010 et la douzaine de secousses secondaires qui ont suivi, c’est d’abord  sa rage de coucher l’expérience sur le papier qu’il raconte, comme si l’écriture lui avait apporté en ces moments de fin du monde la sensation viscérale de se sentir vivant. Dany Laferrière chez Mollat

Plus tard, devant son public  à la Librairie Mollat, tour à tour léger et grave, c’est encore l’optimisme et la foi en l’avenir qui l’animent  en réponse à la morosité ambiante. La vieillesse est relative. N’est il pas un jeunot à l’Académie Française ? Le déclin de la langue française ? balivernes…Loin de baisser, le niveau monte. Et toujours, comme un refrain revient l’ode à son île, aux 80% d’analphabètes de son pays d’origine qui sont autant d’artistes et de poètes en puissance, l’évocation de son enfance heureuse au sein du cercle protecteur des femmes de sa famille. Eloge de la lenteur loin de toute technologie censée faire avancer plus vite mais qui parfois vous aliène. Si Haïti lui a donné la vie, c’est le Québec qui l’a fait naître écrivain.Montréal  au climat rude est désormais sa ville. Après un exil de douze ans en Floride, celui qui a un jour gagné sa vie comme présentateur de la météo à Radio Canada a choisi de revenir s’y marier avec l’hiver. Presque  étonné  d’ une  notoriété qui le contraint  parfois à se prononcer sur des sujets qu’il n’a pas choisis, il évoque l’épisode irlandais qui le vit invité d’honneur d’un colloque sur Joyce dont il prétend ne connaître rien, ou presque. Puis d’inviter les Français, avec l’humour qui ne jamais lui fait défaut, à s’ôter de l’esprit leurs idées réductrices sur l’Amérique.

https://www.mollat.com/podcasts/dany-laferriere-mythologies-americaines-romans

De Montaigne à Mauriac

Joli matin de rosée qui annonce l’automne après la canicule des derniers jours. Le château de Saint Michel de Montaigne dresse ses tourelles Renaissance vers le ciel mais il n’a d’yeux que pour la tour de la Librairie et d’oreilles que pour la guide d’exception qu’est Anne-Marie Cocula. Point de temps perdu en anecdotes futiles, tout ce qui est dit est essentiel et ramène aux fondements de l’Humanisme, au travail de Montaigne dans sa tour,  aux  qualités naturelles de diplomate du philosophe, à ses convictions de tolérance et  à son art du dialogue. Humble, Dany écoute, questionne, compare, et son regard revient sans cesse vers les poutres de la salle qui content le temps qui passe.A la Tour de Montaigne

A Malagar, ancienne propriété de François Mauriac, où l’académicien  rencontre la nouvelle Déléguée générale du Québec Line Beauchamp venue pour l’occasion, il hume les odeurs disparues de l’antique souillarde  et du vieux « potager »*et s’imprègne des souvenirs presque vivants de ce  refuge propice à la méditation et au recueillement. Comme toutes les maisons de vacances, celle ci conjugue les styles et empile les souvenirs. Ici des boiseries en trompe l’oeil aux couleurs de sirop d’érable clair. Là,  la table à venaison des maisons bourgeoises.Dany sur le banc de Mauriac Il parcourt une série de pièces en enfilade et leurs meubles chinés chez les brocanteurs des environs, dont un « homme debout »** qui l’intrigue. On n’a pas ça en Amérique . Des objets accumulés au fil des générations  égrènent des histoires de vies multiples, les murs s’ornent de portraits des divers membres de la famille. Voici  le petit bureau où Mauriac écrivait ses romans et enfin, sur la terrasse, le banc cher à l’auteur  du Bloc-Notes qui appelle à la photographie.

*meuble  destiné à la cuisson lente des plats

**armoire de style Louis XIII à « pointes de diamant », meuble haut et étroit typique  des maisons  bourgeoises bordelaises au XIX ème siècle.

Entre collègues…

Château de La Brède, dimanche 18 septembre. Visite de l’ancienne demeure de Montesquieu au milieu des visiteurs des Journées du Patrimoine dont certains se demandent si  » c’est bien lui ? ». Trois guides pour un académicien, mazette ! C’est dans la bibliothèque aux allures de nef que notre visiteur semble le plus  en phase avec le souvenir de son » collègue »comme il l’appelle.Dany au châteauPense -t -il , comme il l’a dit dans son discours de réception à l’Académie Française au destin américain de ce fauteuil numéro 2 occupé avant lui par Montesquieu fervent abolitionniste, mais aussi par François-Jean de Beauvoir, ami de Voltaire qui participa à la guerre d’indépendance de l’Amérique ? A Alexandre Dumas Fils,  enfant d’une esclave haïtienne, ou à Léopold  Sédar Senghor  qui permit aux écrivains noirs « de passer sans heurt de la négritude à la francophonie »? D’habitude si disert, Dany reste ici assez silencieux. Quand certains monopolisent la parole, il préfère se taire..

Et pendant ce temps là, Maggie

Maggie en châtelaine

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Partage haïtien

Celui qui était arrivé en invité et s’apprêtait à repartir en ami ne pouvait terminer son séjour sans rencontrer des compatriotes. Maryse la Québécoise bien sûr, mais aussi la jeune communauté haïtienne de Bordeaux qui lui fit un accueil digne de l’intérêt qu’elle lui porte. On était venu avec des bibliothèques entières à dédicacer et les bras chargés de victuailles à partager. Dany qui refuse tout contact avec la téléphonie mobile se prêtait avec un plaisir non dissimulé à la » selfisation » ambiante. On entendait parler créole. Chantons créole Les personnalités présentes s’effaçaient au profit  du lecteur ou  de l’admiratrice. Il fallait bien que tout cela se termine en chansons… Une guitare surgit de nulle part. Mèci Bon Dié….

 

Claude Ader-Martin

 

 

 

 

 

 

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1 commentaire

  1. Renault Jean dit :

    Superbe commentaire sur cette visite prestigieuse.Félicitation pour les organisatrices et organisateurs.

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