Le terme « Créole » (et ses dérivés « créolisme », « créolisation » et « créolité »), largement répandu dans l’espace américain, est une de ces notions qui gagnent à être examinées dans une perspective continentale, en raison des diverses acceptions qu’il a eues selon les zones géographiques. C’est l’objet de l’article correspondant d’un grand Dictionnaire des Amériques1 à venir dont nous donnons ici, en avant-première et comme point de départ pour la réflexion, un court extrait centré sur l’espace caraïbe, et plus particulièrement les anciennes colonies françaises.

Le terme y a connu en effet, récemment et progressivement, dans la période contemporaine, d’importantes altérations et réductions de sens qui tendent à le limiter aujourd’hui, non seulement dans l’expression collective mais aussi dans la plupart des dictionnaires, à un usage réservé aux seules « personnes de race blanche nées aux Îles d’Amérique » et dans les seules colonies continentales de la Guyane et de la Louisiane, mais pas en Nouvelle-France. Et, de manière paradoxale, à une langue que l’on estime souvent uniquement « créée et parlée par des populations noires » d’afro-descendants issues de l’esclavage transatlantique.

mulatto-creoleL’étymologie du terme « créole » date en réalité des premiers temps de la colonisation des Amériques et se trouve dans le portugais crioulo puis l’espagnol criollo formés sur le latin criare : « élever et nourrir un serviteur dans la maison ». Il s’est ainsi appliqué d’abord dans les récits des chroniqueurs aux Îles françaises, principalement aux XVIIe et XVIIIe siècles, comme substantif ou adjectif, à toute personne blanche, noire ou de couleur, née ou élevée sur place. On qualifiait par exemple de Créole un esclave « fait au pays » par opposition au Bossale, ou Africain, qui avait connu le voyage de traite ou « passage du milieu ». On pouvait aussi dire de Joséphine de Beauharnais, née aux Trois-Ilets, qu’elle était une Créole. Et tous les Mulâtres, terme péjoratif appliqué aux métis de Blancs et de Noires, rarement l’inverse, étaient à coup sûr des Créoles qui se considéraient comme « les seuls vrais Américains ». Plus nombreux dans les anciennes colonies, en Martinique et Guadeloupe, les Créoles représentaient à Saint-Domingue l’essentiel des colons présents sur place (ou habitants) alors que l’absentéisme des grands propriétaires (les Grands-Blancs) s’était généralisé. On a retenu pour désigner les Créoles blancs à la Martinique le nom de Békés alors qu’on parle plus volontiers ailleurs de Blancs-pays.

DCP04148Par extension, on finit par appliquer le terme, comme adjectif essentiellement, à toute créature, objet, produit ou création matérielle ou immatérielle de même origine : un cochon créole, la cuisine créole, une chanson créole, un bijou créole…, ou même plus simplement des « créoles » pour désigner des boucles d’oreille en forme d’anneaux pendants. L’usage le plus remarquable en ce sens, et qui connut la meilleure fortune, est celui appliqué à la langue « créole », devenue le « créole » (haïtien, martiniquais, guadeloupéen, guyanais, louisianais…), outil de communication né au contact de colons qui ne parlaient pas tous français (les deux-tiers des Français de l’époque parlaient une langue maternelle régionale) et d’esclaves reflétant la grande diversité linguistique africaine.

Les créoles s’apparentent aux langues de contact maritimes ou pidgins. Leur originalité est qu’ils sont le produit d’une histoire esclavagiste commune et existent théoriquement dans toutes les îles ayant appartenu aux Européens dans les Antilles : françaises, anglaises (broken english, ou patois jamaïcain), hollandaises (papiamento)…, mais à des degrés de développement divers, et moins nettement dans les îles suédoises, danoises, ou espagnoles. La palme en la matière étant emportée par la petite île franco-hollandaise de Saint-Martin où subsistent plus d’une demi-douzaine de langues, dialectes, créoles ou patois, dont une variante régionale du normand. Les créoles français sont relativement inter-compréhensibles, y compris avec ceux de l’Océan indien.

Les créoles, proches des langues véhiculaires, se caractérisent par un lexique à base de langue dominante du colonisateur et une simplification morphologique ou syntaxique issue autant de leur usage au départ comme langue de transmission d’ordres simples que d’emprunts aux langues vernaculaires locales des esclaves, aux langues indigènes amérindiennes et aux langues européennes voisines. Une de leurs principales caractéristiques est leur faculté d’évolution rapide et d’innovation. On parle parfois pour les qualifier de « pidgins qui ont réussi ». Leurs ressemblances sont davantage imputables à l’analogie des conditions d’emploi qu’à des caractéristiques communes aux langues d’origine, de superstrat ou de substrat. Le créole caribéen français (kreyol), parlé surtout en Haïti, Martinique, Guadeloupe, Dominique et Sainte-Lucie, est la deuxième langue des Antilles après l’espagnol. On emploie le dérivé créolisme pour identifier un idiotisme, forme linguistique, terme ou construction, propre à la langue créole et sans équivalent ailleurs, principalement en situation d’élocution en français standart, langue officielle, ce qui explique que le terme ait été longtemps péjoratif en contexte diglossique contraint par la norme.

2954681On parle aussi de créolisation à la fois pour une personne et pour une civilisation ou culture, dans le sens de naturalisation, d’autochtonisation. Il s’agit alors de marquer la complète adaptation aux normes en cours dans le pays. C’est sur cette base que certains chercheurs et penseurs ont avancé le concept de Créolité, ensemble de valeurs en constante évolution propres à réunir identitairement une vaste région de l’espace américain s’articulant autour des îles du bassin caribéen, de la Louisiane au Brésil et aux Guyanes, en passant par certaines communautés des bords de mer d’Amérique centrale.

Jacques de Cauna

Docteur d’Etat (Sorbonne)

CNRS/CIRESC Chaire d’Haïti à Bordeaux

Bibliographie :

Cauna, Jacques de, Haïti, l’éternelle révolution, Monein, Edit. Pyrémonde PRNG, 2009, réédition revue et augmentée de l’édition H. Deschamps, Port-au-Prince, 1997.

Chaudenson, Robert, Les créoles, PUF, coll. Que sais-je ?, n° 2970, 1995.

Moreau de Saint-Méry, Louis-Médéric-Elie, Description de la partie française de l’Isle Saint-Domingue, Philadelphie, chez l’auteur, 1796-1797, 2 vol., réédition Maurel, Blanche, et Taillemite, Etienne, Société Française d’Histoire d’Outre-Mer, 1958, 3 vol.

1 Michel Bertrand, Jean-Michel Blanquer, Antoine Coppolani, Isabelle Vagnoux, Dictionnaire des Amériques, Laffon, collection Bouquins, 2014.

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1 commentaire

  1. Jérémie Léa dit :

    Je trouve votre article très intéressant et agréable à lire, vous êtes précise et touchés à beaucoup de point véridique concernant les créoles ; malgré tous je reste quelque peu insatisfaite en lisant cette phrase « Les créoles s’apparentent aux langues de contact maritimes ou pidgin ».
    En effet le « pidgin » et le créole ne peuvent pas s’apparenter, le pidgin est une « langue » utilitaire qui a servit à parler avec les marchands, elle ne s’est pas stabilisé et est resté véhiculaire, et limité, le mot provient d’une moquerie au contraire du créole qui elle s’est stabilisé, lié à la colonisation et l’esclavage, on retrouve une grammaire, un vocabulaire, une littérature et bien d’autres.

    Je n’entend pas vous apprendre quelque chose au vu de votre niveau universitaire mais il me semble injuste de s’arrêter à cette simple affirmation
    Respectueusement.

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