Pont du Golden Gate et la ville de San Francisco dont le quartier français se situe près de Chinatown

Pont du Golden Gate et la ville de San Francisco dont le quartier français se situe près de Chinatown

Aux-Etats-Unis, la population parlant français à la maison est de l’ordre de 1 300 000 personnes, dont tout de même 10% en Californie où les Francophones sont majoritairement rassemblés dans la Baie de San Francisco et à Los Angeles. A San Francisco même, la proportion de Francophones dans la population de la ville est de 1,13%, c’est-à-dire un chiffre très supérieur à celui de toute autre grande ville de Californie [1].

Ce chiffre semble pourtant bien dérisoire dans une Californie historiquement influencée par la langue espagnole et maintenant profondément multiculturelle. Malgré l’assimilation anglophone massive, il reflète en réalité l’influence des migrants français au moment de la ruée vers l’or puis des chaînes de migration qu’ils ont mis en place à San Francisco, dans la deuxième moitié du XIXe jusqu’au début du XXe siècle. C’est ainsi qu’à San Francisco, le développement de la ville doit beaucoup au dynamisme de la communauté des migrants béarnais, très investie dans certains secteurs économiques. Aujourd’hui, la ligue Henri IV, organisation fraternelle fondée en 1895 par les Béarnais, constitue, avec 850 membres, la plus grande association francophone de Californie du Nord.

C’est l’histoire des migrants béarnais à San Francisco qui est racontée ici, afin de restaurer un peu la mémoire française de la ville, aujourd’hui étonnamment absente des guides touristiques et en partie oubliée. Cet article est le troisième de la rubrique consacrée à l’histoire américaine de la Nouvelle Aquitaine.

Quand San Francisco s’appelait encore Yerba Buena

Les missions, forts et villes dans l'ancienne Californie

Les missions, forts et villes dans l’ancienne Californie

En cette première moitié du XIXe siècle, la Californie est encore un monde nouveau, incorporé en 1821 dans le Mexique devenu indépendant. Vingt et une missions franciscaines espagnoles y ont été implantées de 1769 à 1823, de San Diego à Solano (Sonoma), pour évangéliser la population indienne. L’urbanisation du territoire a été complétée par trois villes (pueblos), à San Jose, Los Angeles et Branciforte (Santa Cruz), et quatre forts (presidios) à San Diego, Monterey, San Francisco et Santa Barbara.

Le pueblo de Los Angeles, fondé par des colons mexicains en 1781, est devenu une petite ville multiethnique, multiculturelle, la plus grande de Californie. C’est un véritable centre économique et politique régional qui a développé une identité propre, mexicaine de Californie, fondée sur l’élevage du bétail dans des grandes fermes (ranchos).

Malgré son éloignement, la Californie entretient des relations commerciales avec le Mexique, la Nouvelle-Angleterre, la Russie et des pays européens, dont la France. Elle attire des migrants français qui arrivent, la plupart individuellement, de la façade ouest de la France (Normandie, Bretagne, Sud-Ouest). Il y a aussi des Belges francophones et des Canadiens-français. Les Francophones sont peu nombreux, quelques dizaines, et se fondent dans la population locale en épousant des Mexicaines à Monterey, capitale de la Californie, Los Angeles ou Santa Barbara. Mais le français reste la langue de communication entre eux, qui leur procure aussi un réel avantage dans les relations politiques de l’époque [2].

Village de Yerba Buena en 1847, rebaptisé San Francisco, avant la ruée vers l'or

Village de Yerba Buena en 1847, rebaptisé San Francisco, avant la ruée vers l’or

Dans cette aventure, des migrants du Sud-Ouest de la France se distinguent particulièrement. Les deux premiers Béarnais en Californie, José Maria Covarrubias et Henri Cambuston, arrivés dans les années 1830-1840, sont embauchés à Monterey comme enseignants et s’intègrent dans des familles mexicaines puissantes [3]. Le Bordelais Jean-Louis Vignes, au nom prédestiné, arrivé en 1831 à Los Angeles, est le premier viticulteur à commercialiser du vin de Californie.

Et la ville de San Francisco dans tout cela ? A cette époque, San Francisco n’est encore qu’une petite colonie nommée « Yerba Buena », implantée dans une anse du nord-est de la péninsule de San Francisco, entre le presidio de San Francisco et la mission de San Francisco de Asis. Mais bien loin du gouvernement mexicain, elle attire peu l’attention. Pourtant, après la signature du traité de Guadalupe Hidalgo, le 2 février 1848, qui met fin à la guerre entre les Etats-Unis et le Mexique, la Californie devient américaine et le village de Yerba Buena, rebaptisé San Francisco pour éviter la confusion avec le nom de l’anse, va connaître un essor foudroyant à un moment clé qui bouleversera le destin de la Californie. C’est la ruée vers l’or.

La solidarité des pionniers de la ruée vers l’or

La ruée vers l'or en Californie (1848-1854) prend fin entre 1852 et 1854 à mesure que s'épuise l'or de rivière

La ruée vers l’or en Californie (1848-1854) prend fin entre 1852 et 1854 à mesure que s’épuise l’or de rivière

La découverte d’or le 24 janvier 1848 à Sutter’s Mill (Coloma), sur le bord de l’American River, au nord-est de la future ville de Sacramento, déclenche la ruée vers l’or en Californie. Les chercheurs d’or arrivent massivement dès 1849 du continent américain puis du monde entier. Ils empruntent au moins au début la (longue) route maritime par le cap Horn ou l’isthme de Panama pour accéder à la baie de San Francisco par sa « porte d’or » (Golden Gate). Ce passage a-t-il été bien nommé ainsi à cause de la ruée vers l’or ? Pas du tout. Ce nom lui a été attribué, avant la découverte d’or à Sutter’s Mill, par analogie avec la « corne d’or » (Golden Horn) formant le port naturel de l’ancienne Byzance.

Les conséquences de ce grand mouvement mondial sont foudroyantes. L’ancien village de Yerba Buena (850 habitants), devenu ville de San Francisco, connaît une véritable explosion démographique, avec une population de 25 000 habitants en 1849 et 34 800 en 1852 [1]. A cette époque, au plus fort de la ruée vers l’or, c’est encore une ville de pionniers, désordonnée et pourtant bourdonnante d’activité, qui doit s’organiser peu à peu. En France, la ruée vers l’or attire les aventuriers rêvant de fortune, notamment par le biais d’une loterie censée favoriser l’émigration gratuite et volontaire en Californie de 5 000 ouvriers sans travail. Mais cette loterie sert en fait de prétexte au gouvernement pour se débarrasser des révolutionnaires de 1848 [4]. Ce sont 20 à 25 000 Français, venus cette fois de toutes les régions de France, dont beaucoup ont vécu à Paris, qui se joignent à cette ruée mondiale [5].

Le port de San Francisco en 1851, au moment de la ruée vers l'or

Le port de San Francisco en 1851, au moment de la ruée vers l’or

Pour survivre à San Francisco, les Français qui ne sont pas partis vers les mines se regroupent entre eux et sont bientôt si nombreux qu’ils finissent par constituer un quartier français autour des rues Montgomery et Commerciale. Ils fondent très vite diverses institutions de la communauté française (consulat, maison de santé, église catholique, théâtre…). Mais surtout, ils fondent dès 1851 une société de secours mutuel qui offre gratuitement, contre une cotisation mensuelle modique, des soins médicaux et des médicaments. C’est la première société d’assurance mutuelle des Etats-Unis [5]

Et les Béarnais dans tout cela ? Ils sont présents dans la région des mines et à San Francisco. Si les sources ne permettent pas de distinguer leur rôle pendant la ruée vers l’or, les registres de la société de secours mutuel de San Francisco fournissent une indication intéressante. En 1858, les Pyrénées occidentales représentent le plus grand nombre de cotisants (39), devant Paris (34), alors qu’il y a bien plus d’immigrants originaires de Paris [3]. Il faut sans doute y voir une manifestation de solidarité qui se traduira, au tournant du siècle, par une véritable chaîne de migration, bien au-delà des cercles familiaux et de connaissances proches.

La chaîne de migration béarnaise au tournant du siècle

Le restaurant français Old Poodle Dog, fondé en 1849, fut l'un des restaurants les plus réputés de San Francisco

Le restaurant français Old Poodle Dog, fondé en 1849, fut l’un des restaurants les plus réputés de San Francisco

En 1860, San Francisco est la plus grande ville de Californie (56 800 habitants), devant Sacramento (13 800 habitants) et loin devant Los Angeles, restée encore avec 5 000 habitants une petite ville de Californie. Les Français sont nombreux à être restés à San Francisco, après la ruée vers l’or qui en a déçu plus d’un. Ils représentent le quart de la population de la ville [4] dont ils imprègnent profondément l’économie locale. Du fait de leur origine citadine, ils instillent une véritable atmosphère de « Paris du Pacifique ». Les maisons de jeu, les meilleurs restaurants, les plus beaux cafés et les boutiques de luxe de la ville sont en majorité français. Mais les Français excellent aussi dans les petits commerces des rues et détiennent progressivement le monopole de certaines professions comme l’importation des vins ou la coiffure [5].

Les Béarnais, quant à eux, sont dispersés dans la ville mais ne forment pas encore un groupe distinct. Pendant la ruée vers l’or, ils étaient plutôt des hommes jeunes de 28 ans en moyenne, mobiles, adaptables, souvent des marchands [3]. Ayant trouvé un lieu favorable à leurs activité professionnelle, ils encouragent maintenant l’arrivée de migrants de leur région, qui sont cette fois plus jeunes et plus ruraux, prêts à tenter l’aventure. La chaîne migratoire se met alors en place.

Les quelques régions françaises à l’origine de ces chaînes sont surtout les régions de montagne où la pression démographique est forte et les traditions culturelles, comme le droit d’aînesse, encore influentes [6]. C’est le cas des Pyrénées occidentales (Basques et Béarnais), de l’Aveyron et du Champsaur (Hautes-Alpes). Les migrants et cadets des montagnes sont attirés par la promesse ou l’espoir d’un emploi, mais plus poussés par l’ambition que par la misère [6].

Blanchisserie fondée en 1903 par le Béarnais André Peninou à San Francisco (maison toujours en activité aujourd'hui)

Blanchisserie fondée en 1903 par le Béarnais André Peninou à San Francisco (maison toujours en activité aujourd’hui)

A la fin du XIXe siècle, San Francisco connaît un développement économique très attractif pour les activités de service où les Français se sont beaucoup investis. Les Béarnais suivent la chaîne de migration à San Francisco et vont travailler dans les blanchisseries, les triperies, mais aussi la domesticité pour les jeunes filles et les laiteries pour les hommes [3]. Ainsi, l’usine de triperie et d’engrais, Bayle, Lacoste et Cie, fondée en 1888, qui emploie environ 200 ouvriers, privilégie les Béarnais [6].

Mais la blanchisserie est vraiment une affaire béarnaise. La première blanchisserie franco-béarnaise est ouverte en 1862 et ensuite la filière s’organise. Les Béarnais utilisent les appareils les plus modernes et apportent un service de bien meilleure qualité que celui, moins cher, des Chinois et des blanchisseries industrielles américaines. Entre 1880 et 1920, ils parviennent même à détenir le quasi-monopole des blanchisseries de San Francisco.

Les chaînes de migration favorisent alors les différenciations régionales selon deux modèles principaux de solidarité communautaire, celui des Béarnais, plutôt d’origine rurale et catholique, et celui des Aveyronnais, plutôt d’origine urbaine et d’inspiration socialiste, souvent employés dans l’hôtellerie et la restauration [3]. Mais la communauté n’est que culturelle et festive, sans organisation spécifique pour défendre des droits linguistiques, comme au Canada. Les enfants des Français sont devenus des Américains, dans une société américaine exerçant une forte pression pour les assimiler. Après la première guerre mondiale, les lois des quotas d’immigration des années 1920 et la crise économique des années 1930 rendent la Californie moins attractive et les sources de migration se tarissent peu à peu car la situation économique des régions de montagnes françaises s’améliore [3].

Epilogue : en souvenir du « vieux pays »

Verrière de l'ancien grand magasin City of Paris, avec la devise de Paris Fluctuat Nec Mergitur (Il est battu par les flots, mais ne sombre pas)

Verrière de l’ancien grand magasin City of Paris, avec la devise de Paris Fluctuat Nec Mergitur (Il est battu par les flots, mais ne sombre pas)

Les Français de San Francisco ont contribué à développer la ville depuis ses débuts et lui ont donné leur art de vivre. Mais les transformations urbaines ont beaucoup malmené les traces de cette présence française. Qui sait par exemple qu’il ne reste du grand magasin français City of Paris, fondé en 1851, que sa verrière aux armes de la ville de Paris (image ci-contre), visible à l’intérieur du magasin Neiman Marcus, au coin de Union Square [5] ? Qui saura mettre en valeur le patrimoine historique encore visible et le faire connaître aux habitants et visiteurs de la ville qui en sont souvent peu conscients ?

La ligue Henri IV, logée dans le bâtiment de l’Alliance française, rue Bush, offre encore à ses membres un banquet annuel très recherché aux couleurs de leur « vieux pays », le Béarn. La ligue est ouverte aux nouveaux adhérents français ou descendants de Français, par cooptation, sans se soucier de leur origine, même si son comité directeur est composé de membres ayant des liens avec le Béarn ou certains départements du Sud-Ouest.

Ce bel exemple d’ouverture de la ligue Henri IV, dans la ville la plus francophone de Californie, pourra-t-il aider à restaurer un peu la mémoire française de la ville ? Regardons bien au coin de Union Square : la mémoire française de la ville est battue par les flots, mais ne doit pas sombrer !

Jean-Marc Agator

Références bibliographiques

[1] US Census Bureau, 2009-2013, Français parlé à la maison, population résidente de 5 ans et plus.
Statistical Atlas, Languages in the United States (US Census Bureau).
US Census Bureau, population of the 100 Largest Urban Places: 1852, 1860.
[2] Annick Foucrier, Migrations et Francophonie en Californie (XIXe-XXe siècles), Quatre siècles de francophonie en Amérique, actes du colloque de l’Année francophone internationale, Québec, mai 2003. Axe 1.
[3] Annick Foucrier, Migrations et cultures : les Béarnais en Californie, Revue de Pau et du Béarn, Numéro 28, 2001.
[4] Matteo Sanfilippo, La Francophonie nord-américaine, chap. 2, art. 5 : Les  immigrants franco-européens, Québec, Presses de l’Université Laval, 2012.
[5] Annick Foucrier, Historique de la présence française à San Francisco, Consulat général de France à San Francisco, 2005, consulté le 12 juillet 2016.
[6] Annick Foucrier, La Francophonie nord-américaine, chap. 3, art. 12 : Français et Canadiens-français en Californie, Québec, Presses de l’Université Laval, 2012.

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