C’est le 24 juillet 1967 à son arrivée à Montréal que de Gaulle lance à la foule son célèbre « Vive le Québec libre !« . « Dans l’esprit du Général », écrit Jean Lacouture, « la prépondérance du monde anglo-saxon à l’endroit d’un fragment du peuple français, de ce fossile à l’état pur des siècles des Valois et des Bourbons, qui parle la langue du Médecin malgré lui, n’est pas supportable ». Il avait pris dans la journée entre Québec et Montréal le Chemin du Roy, route historique qui suit la rive gauche du Saint-Laurent. Le voyage dans sa voiture découverte s’était transformé en bain de foule, ponctué ça et là par les accents de la Marseillaise. Arrivé à Montréal, il s’adresse de façon plus ou moins improvisée depuis le balcon de l’Hôtel de ville aux 15.000 personnes  massées sur la place Jacques Cartier. C’est là qu’il lance le célèbre » Vive le Québec libre ! »   provoquant après quelques moments de stupeur, un véritable tonnerre d’applaudissements.37_discours De Gaulle Le gouvernement canadien s’indigna légitimement d’une telle tirade, et de Gaulle rentra directement en France, sans passer par Ottawa. A son arrivée à Orly en plein milieu de la nuit, il s’adressa à ses ministres quelque peu interloqués par son attitude au Québec en ses termes :  » Il fallait que je parle aux Français du Canada… Nos rois les avaient abandonnés ». Par ces quelques phrases prononcées en terre québécoise, de Gaulle tentait-il de payer la dette de Louis XV ?

 

Mauriac et son « Bloc-notes »

Le 22 août, François Mauriac, journaliste au Figaro, écrit une chronique sur cet événement. En voici quelques extraits :  D’une amie française habitant Montréal :  » …la lecture de nos journaux nous consterne. Décidément, les Français ne comprennent rien à rien ! Nos amis d’ici ont prouvé, par leur accueil enthousiaste au Général, combien ils sont reconnaissants à celui qui a fait jaillir l’étincelle et leur a permis de gagner vingt ans d’incertitude et d’attente ». Ce ne sont pas les journaux anglais, ce n’est pas la BBC qui indignaient Mauriac, si grossiers qu’ils aient été. En revanche, sous des plumes françaises, les mêmes allusions  au gâtisme du chef de l’Etat plongent Mauriac dans la tristesse et la honte :  » Ses ennemis savent bien qu’ils n’est pas sénile et ils en conviennent dans le privé… Sa folie est de croire que cette France qu’il porte à jamais dans son coeur et dans sa pensée existe et que, sans les moyens de la grandeur, dans un monde dominé par deux énormes empires, il lui appartient d’agir à son idée et d’aider les peuples faibles à demeurer eux – mêmes. »

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Dans sa chronique du 24 août, Mauriac cite un article de Nicolas Châtelain publiée dans le Figaro du 21 août: « Vive le Québec Libre ! Croyez-vous que ce cri ne réponde à rien ? Ce que le monde entier sait maintenant , c’est que la plus grande puissance colonisatrice qui ait jamais existé, les Etats-Unis d’Amérique tient le Canada entre ses puissantes griffes… L’intégration de la stratégie canadienne à celle des USA est totale… l’acquiescement à la doctrine nucléaire du Pentagone est absolu, l’emprise du capital américain sur les matière premières canadiennes s’étend à l’ensemble du pays…. Voilà pour l’ingérence »... Et Mauriac de conclure : « Vous dénoncez son nationalisme que stupidement vous jugez rétrograde alors que jamais comme aujourd’hui, la France n’a été au service des autres peuples. Croyez-vous qu’il n’en ait pas conscience et qu’il ne l’ait pas voulu  ? »  Au yeux de certains témoins, la scène du balcon avait un caractère testamentaire.

Critiques et autodétermination

Il est clair qu’à cette occasion, l’anti-gaullisme fait d’incompréhension, de rancoeurs et parfois de haine  se donna libre cours. Ricanements, critiques et condamnations virulentes de la quasi-unanimité de la presse et de la classe politique française  de Giscard d’Estaing à Mitterrand à l’exception du Parti communiste Français qui ne s’associa pas à cette condamnation générale, reprenant les positions du Parti communiste  du Canada.  Ce dernier considérait  qu’il était « nécessaire de rédiger une nouvelle constitution qui reconnaisse au Canada l’existence de deux nations et le droit respectif de celles-ci à l’autodétermination et même à la séparation ».

« Le dur désir de durer »

Le « Vive le Québec libre » contribua au développement de la coopération franco-québécoise et donna un coup de pouce au nationalisme québécois à l’heure où la Révolution Tranquille allait amener au Québec les grands bouleversements politiques et socio-économiques des années soixante dix. Arrivé sur la scène en 1968, le Parti Québécois afficha dés lors comme but la création d’un Etat souverain perçu comme le moyen le plus sûr de garantir la survie de la francophonie en Amérique du nord.Montreal_-_Manifestation_pour_la_langue_francaise_au_Quebec Propulsé au pouvoir en 1976, il allait imposer en 1977 la primauté du français sur l’anglais par l’adoption de la Charte de la langue française, dite Loi 101 qui fait toujours du français la seule langue officielle de la province. En 1978, la devise « Je me souviens » prit la place de »La Belle Province » sur les plaques d’immatriculation des automobiles québécoises. Cette expression énigmatique est pour certains le rappel du caractère français  du Canada, une invitation à se remémorer la tragédie de la défaite de la bataille des plaines d’Abraham de 1759.Cela peut être aussi le culte de la mémoire qui fait partie intégrante de la culture québécoise dans ce « pays » où la généalogie est une passion quasi-nationale. Comme toute communauté menacée, le Québec est condamné à ce que Paul Eluard appelait « le dur désir de durer ».

 

Jean-Pierre Ader

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