C’est à la suite de la découverte de la fission nucléaire qu’en janvier 1939, les physiciens américains sont informés de la possibilité d’un énorme dégagement d’énergie par réaction en chaîne. Ils préparent alors une lettre destinée au président Roosevelt avec l’accord d‘Einstein, réfugié aux USA depuis octobre 1933 qui la signe. « Il est désormais concevable que l’on puisse construire des bombes d’un type nouveau, extrêmement puissantes. Une seule bombe de ce genre transportée par bateau ou explosant dans un port pourrait fort bien détruire tout le port ainsi qu’une partie du territoire environnant » peut-on y lire. Le gouvernement Roosevelt va ainsi mettre en œuvre le projet Manhattan qui va coûter des milliards de dollars et mobiliser plus de 100.000 personnes aux USA. La seule usine d’Oak Ridge compte 24.000 employés à elle seule.. Les bobinages électriques des aimants exigeant des quantités très importantes de cuivre et ce matériau étant rare, l’administration décide de le remplacer par de l’argent emprunté au Trésor américain. Des milliers de tonnes d’argent seront ainsi mises à la disposition des physiciens. En 1943, l’Université de Montréal devient partie prenante du projet suite à l’Accord de Québec signé entre les Etats-Unis et la Grande Bretagne.université Montréal

26 bidons d’eau lourde

Une équipe internationale  majoritairement formée de scientifiques nucléaires français et britanniques fuyant l’invasion nazie  et la persécution des juifs en Europe, se composa à Montréal. Elle travaillait dans un laboratoire construit en 1942  qui utilisait les étages vides de l’aile médicale de l’Université de Montréal. La direction en était assurée  par Hans  Halban* arrivé depuis peu au Québec avec Lew Kowarski,  tous deux collaborateurs de Frédéric Joliot-Curie, les deux hommes s’étant illustrés en 1940 par le transport  vers la Grande Bretagne  via Bordeaux de la provision d’eau lourde (isotope de l’hydrogène) en provenance de Norvège, un stock de 186 kg répartis en 26 bidons. Apport inestimable pour l’équipe de Montréal dont le laboratoire se trouvait proche des centres de recherche américains et à proximité d’abondantes ressources en uranium. L’objectif était de concevoir un réacteur nucléaire piloté à l’eau lourde, technologie qui offrait les meilleures chances de produire du plutonium. Cet élément, extrêmement fissile et existant en infime quantité à l’état naturel pourrait alors être produit en quantité industrielle. Technologie  qui allait avoir d’énormes implications pour l’avenir de l’humanité.

Photo de Montréal Matin du 8 janvier 1943 de g à d : B. Goldschmidt (GB), Jules Guéron (F), Hans Halban ((F), Pierre Augé (F).

Photo de Montréal Matin du 8 janvier 1943
de g à d : B. Goldschmidt (GB), Jules Guéron (F), Hans Halban ((F), Pierre Augé (F).

Laboratoire secret

En 1943, suite à l’entrée en guerre des Etats Unis, la signature de l’Accord de Québec se traduit par l’intégration au projet Manhattan  du groupe de scientifiques de Montréal pour l’application militaire et civile de l’énergie nucléaire. Les Américains cependant refusent la création d’un labo international réunissant leurs physiciens et les spécialistes européens, redoutant les sympathies politiques de ces derniers majoritairement à gauche sinon membres du parti communiste. Ainsi était-il vital de maintenir secrète l’existence du laboratoire.  Les installations étaient en permanence sous la surveillance de la Gendarmerie Royale du Canada et les chercheurs vivaient pratiquement en réclusion. Parmi eux, Pierre Demers qui avait fui l’Hexagone devant l’arrivée des Nazis et qui avait rejoint l’équipe de Montréal à l’invitation d’Halban: « je ne savais nullement que mes travaux serviraient à réaliser une bombe. On ne m’en  avait rien dit » a déclaré le chercheur vivant toujours à Montréal qui s’est senti trahi d’avoir involontairement contribué au développement de la bombe atomique.**

Pierre Demers, le physicien canadien-français du projet Manhattan

Pierre Demers, le physicien canadien-français du projet Manhattan

Malgré toutes ces précautions sécuritaires, Montréal fut à l’origine du premier scandale d’espionnage atomique de l’histoire. Un des membres de l’équipe, le britannique  Allan Nunn May, fut accusé d’avoir fourni à l’Union Soviétique des échantillons d’uranium et des informations  sur les premiers tests atomiques. Dénoncé par un transfuge de l’Ambassade d’Ottawa, il fut condamné à 10 ans de travaux forcés pour avoir transmis des informations à un pays qui était un allié mais qui avait été exclu du projet. La confrontation américano-soviétique était déjà en place…

Le Canada et l’atome

Grâce au projet anglo-américain de fabrication de la bombe atomique, le Canada entra de plain pied dans l’ère atomique et termina la guerre avec la seconde infrastructure nucléaire mondiale. C’est une décision secrète du comité politique anglo-américain qui permit en 1944  après déplacement des ressources du laboratoire montréalais en Ontario de construire le premier réacteur canadien en Ontario  aux abords de la rivière des Ouataouais, près du village de Chalk River.Une réaction en chaîne  y a été initiée pour la première fois le 5 septembre 1945 au sein du réacteur ZEEP conçu par une équipe de scientifiques canadiens, anglais et français et assemblé par des ingénieurs à Montréal et Ottawa entre 1942 et 1943. Il est toujours en activité.

 

Laboratoire de Chalk River, février 1954

Laboratoire de Chalk River, février 1954

* Il était né Von Halban en Autriche,  titulaire d’un doctorat de physique de l’Ecole polytechnique de Zurich.

**La technique finalement utilisée par les Américains fut finalement celle d’un ralentisseur au graphite et non à l’eau lourde.

 

 

Jean-Pierre Ader

Directeur de recherches honoraire, CNRS

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