Couronner son séjour québécois par une visite chez  Antonine Maillet, voilà qui n’est pas banal. Il faut dire que  Madame Maillet étant à elle seule une encyclopédie sur  l’Acadie,  la francophonie canadienne, et l’histoire de son pays, il était bien tentant d’aller la solliciter C’est ainsi que par un vendredi neigeux de février, nous nous sommes retrouvés non loin de l’université Concordia  à sonner-très émus- à la porte de l’appartement que la dame de Bouctouche occupe l’hiver à Montréal. Petite et menue mais ne perdant pas un pouce de sa taille, les yeux vifs et rieurs, la démarche élastique, elle reçoit ses visiteurs avec simplicité, faisant admirer le paysage magnifique qui s’étale au pied de son immeuble, un ancien couvent reconverti en appartements spacieux. S’inquiète de leur confort et des raisons qui l’ont amenés jusqu’à elle. Vient ensuite l’évocation de ses débuts à Montréal au début des années 70, alors que sa thèse sur Rabelais juste en poche, elle voit s’ouvrir devant elle une  carrière littéraire internationale.Sagouine PantagruelElle évoque d’abord les circonstances qui ont présidé à la création de La  Sagouine au théâtre du Rideau Vert en 1972 :  » un monologue en langue acadienne, cela n’intéressait  personne et la pièce avait été refusée jusqu’à ce que le Rideau Vert accepte de la produire le lundi, jour de relâche  et ce, pendant un mois seulement. Le premier lundi, c’était jour d’élections fédérales et je prévoyais une difficulté supplémentaire, mais nous avons fait salle comble et une standing ovation à l’entracte » se souvient-elle. C’est donc le 30 octobre 1972  que le public montréalais découvre  selon elle, l’identité  acadienne en même temps qu’il assiste à la réélection du libéral Pierre Elliott Trudeau.  « C’était l’époque du début du parti Québécois et le mouvement indépendantiste a vu en cela un autre moyen de lutter pour l’indépendance » s’amuse celle qui ne se lasse pas de rappeler que lAcadie* existait quatre ans avant la création de la ville de Québec par Champlain ! Puis d’évoquer sa rencontre avec celle qui l’avait inspirée pour ce long monologue, une certaine Caroline, femme de ménage dans un couvent du Nouveau-Brunswick, qui passait ses journées à récurer les planchers tout en portant sur l’existence un regard de philosophe.

 Regards sur le monde

Madame Maillet passe tous ses étés dans son phare de Bouctouche, à 1500 km de Montréal, un voyage qu’elle ne fait plus au volant de sa voiture, ce qu’elle regrette un peu, mais l’âge venant, on lui a conseillé de se ménager d’autant qu’elle a tendance à appuyer sur le champignon, ce qui lui a valu quelques remontrances par le passé. l’Acadie l’attend et avec elle, ses plages.  Antonine est une fille de l’eau  portant les gènes d’un peuple de marins et de pêcheurs issu de la France lointaine.cages à homard acadie Le premier Maillet d’Acadie se prénommait Antoine. Elle y voit un présage, et la France  où elle vient encore à intervalles réguliers lui reste chère même si parfois, elle a du mal à comprendre quelques uns des choix de société qui y sont faits. Elle dit vivre une époque extraordinaire et cruelle à la fois, s’enthousiasme de voir l’Eglise s’être choisie un pape aussi audacieux,  s’interroge sur la vieille Europe secouée par la crise des migrants et s’indigne d’imaginer un Donald Trump aux commandes des Etats-Unis.  Le matin dans son bureau qui donne sur l’ancien cloître, elle travaille à son prochain roman. L’après midi, elle reçoit. En soirée, elle jouit de la vie culturelle de Montréal, au théâtre bien sûr mais aussi au concert. « Deux orchestres symphoniques pour une même ville n’est- ce-pas extraordinaire ? » s’exclame -t-elle, ravie de vivre dans une métropole riche de ses différents apports  ethniques et culturels : « l’avantage d’être un pays neuf, c’est de pouvoir prendre à son compte toutes les histoires passées. Nous prenons donc ce qui fait notre affaire. Nous nous enrichissons de la culture des autres qui nous permet de nous ouvrir sur eux. Cela passe aussi par la cuisine » explique cette épicurienne.  A 87 ans, Antonine qui oublie volontiers son âge et s’agace un peu que son entourage s’en préoccupe trop, entretient un corps sain dans un esprit sain. Quelques longueurs de bassin chaque  matin au saut du lit l’y aident  mais c’est  sa formidable gourmandise de  la vie, son optimisme débordant et son ouverture aux autres qui font d’elle une personne aussi enrichissante à connaître. Elle prouve à chaque instant qu’être vaut mieux qu’avoir.Il y a des après-midi passés autour d’un café qu’on n’oublie pas…

* Pour en savoir plus sur l’Acadie, l’article de Jean-Marc Agator

Claude Ader-Martin

 

 

Mots-clés

 

0 commentaire

Soyez le premier à commenter.

Commenter