La famille d’origine parisienne des Leblond de La Tour (ou Latour) est installée à Bordeaux depuis le XVIIe siècle : c’est assez dire son ancienneté dans cette ville. Mais ce qui nous intéresse aujourd’hui, c’est le lien qu’établit cette famille entre nos trois territoires de l’Aquitaine, de la Louisiane et du Québec.

Antoine Leblond de La Tour, Lettre..., 1669Auteur d’une rare Lettre du sieur Leblond de La Tour à un de ses amis contenant quelques instructions touchant la peinture, imprimée à Bordeaux en 1669 chez Pierre du Coq (1), Antoine Le Blond de La Tour (1635-1706) est né à Paris, fils d’un orfèvre parisien.  Ce cousin de Jean-Baptiste-Alexandre Leblond, architecte de l’empereur de Russie et créateur du nouveau Saint-Petersbourg, fut peut-être l’élève et collaborateur du grand Charles Le Brun.

Ayant choisi de s’implanter dans la cité girondine alors qu’il n’a pas 25 ans, Antoine est nommé en 1665 peintre de l’Hôtel de Ville de Bordeaux. Il y a épousé cette même année Marie-Madeleine Robelin (2), la fille du Jacques Robelin (1605-1677) qui avait été chargé en 1656 de travaux au Château-Trompette. Tout comme les Leblond, les Robelin sont une famille d’artistes et de constructeurs d’origine parisienne. Marie-Madeleine est apparentée à l’ingénieur de Brest et Rennes Isaac Robelin (1660-1728), futur planificateur de la reconstruction de Rennes et lui-même cousin du Charles Robelin entrepreneur des fortifications de Dunkerque…

Reconnu à Paris (il est membre depuis 1682 de l’Académie Royale de Peinture), Antoine Leblond fonde à Bordeaux la première Académie provinciale de peinture et de sculpture, approuvée par le directeur de l’Académie Royale Mignard en 1690 : « Il y forme une génération d’artistes étroitement attachés au modèle classique, bientôt rejoints par d’autres peintres venus des provinces voisines faire une partie de leur carrière à Bordeaux, comme le Limousin Mazoyer ou le Périgourdin Gautier. », nous dit Jean-Philippe Maisonnave dans son Burdigala sacra, Tableau des églises de Bordeaux (1600-1750) (3).

Plusieurs de ses tableaux subsistent, et une thèse de doctorat sur le peintre, soutenue en 2001 à l’Université de Bordeaux-Montaigne par Séverine Hutin-Ory, fournit un catalogue raisonné de ses oeuvres (4).  Qu’il suffise de mentionner son bel Enfant Jésus, Roi de nos coeurs, que l’on peut voir dans l’église Sainte-Eulalie (5) ou son Saint Paulin de Nole, à la cathédrale Saint-André de Bordeaux (6).  Ce dernier tableau devait à l’origine orner le retable de l’église (détruite) de Puy-Paulin à Bordeaux, et l’on ne peut être tout à fait certain qu’il fut l’oeuvre d’Antoine ou de son fils Marc-Antoine… On trouve en effet dans les archives municipales de Bordeaux (7) l’extrait suivant, à la date du 5 avril 1697 : « Madame Demons La Caussade a donné le tableau de St Paulin, tiré par le sieur Latour, peintre, sur l’original que feu Mgr le Cardinal de Sourdis fit porter de Rome à la Chartreuse de Bordeaux, et compté 28 livres sans y comprendre le cadre doré que ladite dame a fait porter de Paris »…Antoine Leblond de La Tour, Enfant Jésus

Antoine et Marie-Madeleine ont eu six enfants. Les trois derniers enfants sont les moins éminents : certes, leur fille Marie-Madeleine épouse l’orfèvre bordelais Charles Sermensan, et elle est la grand’mère du célèbre peintre Jean-Joseph Taillasson. Joseph-Sulpice, également orfèvre, sera l’exécuteur testamentaire de son frère l’ingénieur Louis-Pierre, mort en Louisiane (8) ; enfin, Antoine-Bonaventure est moine au couvent de la Merci à Toulouse.

<img class= »alignleft size-medium wp-image-3519″ src= »https://www.aqaf.eu/wp-content/uploads/2015/11/Marc-Antoine-Leblond-de-La-Tour-portrait-de-Jean-Jaques-Dumas-jurat-ca-1717-234×300.jpg » alt= »Marc-Antoine Leblond de La Tour, portrait de Jean-Jaques Dumas, jurat, ca 1717″ width= »234″ height= »300″ srcset= »https://www.aqaf.eu/wp-content/uploads/2015/11/Marc-Antoine-Leblond-de-La-Tour-portrait-de-Jean-Jaques-Dumas-jurat-ca-1717-234×300.jpg 234w, https://www.aqaf.eu/wp-content/uploads/2015/11/Marc-Antoine-Leblond-de-La-Tour-portrait-de-Jean-Jaques-Dumas-jurat-ca-1717-137×175 tadalafil 20mg price.jpg 137w, https://www.aqaf.eu/wp-content/uploads/2015/11/Marc-Antoine-Leblond-de-La-Tour-portrait-de-Jean-Jaques-Dumas-jurat-ca-1717.jpg 625w » sizes= »(max-width: 234px) 100vw, 234px » />Cependant, les trois premiers fils sont plus brillants et fameux. Le premier, Marc-Antoine Leblond de La Tour (1668-1744), succède à son père comme peintre de Bordeaux en 1690, lorsque celui-ci se consacre totalement à son école de peinture. Il a pour cousin le sculpteur Jean-Baptiste Lemoyne, qui obtiendra la commande de la statue équestre de Louis XV pour la Place Royale de Bordeaux. Comme son père, Marc-Antoine réalisera de nombreux portraits des jurats de la ville, dont celui de l’avocat Jean-Jacques Dumas (9).

Le second, Jacques (1671-1715) passe au Québec en 1690. Ce sculpteur de 19 ans travaille aux décors sculptés et peints de l’église Saint-Joachim, attachée au Petit Séminaire de Québec, ainsi qu’à l’Ange-Gardien, à Sainte-Anne de Beaupré et au Château-Richer (10). De ces travaux où interviennent de nombreuses mains, il reste d’importants vestiges, quoique aucun ne puisse être considéré avec certitude comme l’oeuvre de Jacques –pas plus que les portraits qui lui sont parfois attribués, comme ceux de Monseigneur de Laval à l’archevêché de Québec, ou de Monseigneur de Saint-Vallier à l’Hôpital Général de Québec. Ordonné prêtre en 1706, curé de la baie Saint-Paul, Jacques Leblond de La Tour avait peut-être déjà abandonné son métier de sculpteur et peintre.

Le dernier est Louis-Pierre Leblond de La Tour (1673-1723), ingénieur du Roi formé à l’école d’hydrographie de Bordeaux, qui avait été fondée par les jurats en 1680. Ce dernier débarque en Louisiane comme ingénieur en chef chargé de créer la capitale de cette colonie. Louis-Pierre n’est pas un novice. Dessinateur, ingénieur à La Rochelle dès ses 17 ans, puis lieutenant inspecteur des fortifications en 1697, ingénieur en 1703, il a fait les campagnes d’Espagne puis de Flandre. Blessé à Fribourg, ingénieur en chef à Sarrelouis en 1713, sa carrière est brillante et régulière. Fait chevalier de Saint Louis en 1713, Louis-Pierre Leblond de La Tour est présent en Louisiane dès 1714 (11).Louis-Pierre Leblond de La Tour, Plan de la Nouvelle Orléans le 23 avril 1722

Nommé capitaine, il rentre en France, avant d’être promu ingénieur en chef à la Louisiane par le directeur des fortifications Claude-François Bidal d’Asfeld, en 1719. Après avoir débuté par l’établissement d’un « Nouveau Biloxi » (actuel état del’Alabama), il charge son second, le dieppois Adrien de Pauger, de dessiner et fonder la Nouvelle Orléans, où il s’installe lui-même en juillet 1722 comme lieutenant général et
conseiller de la colonie. Il y meurt 15 mois plus tard, malade d’une fièvre contractée pendant l’été 1723 et profondément déprimé par les nombreuses tracasseries administratives auxquelles il doit faire face. Nous avons de lui une importante correspondance et de nombreux plans et cartes du Biloxi et de la Nouvelle Orléans.

Ainsi les activités transatlantiques des Leblond de La Tour témoignent des liens directs et profonds entre l’Aquitaine et les colonies nord-américaines de la France sous les règnes de Louis XIV et Louis XV ; ils illustrent également l’essor de la ville girondine dans le commerce et dans les arts à cette époque. Le destin singulier mais oublié de ces artistes entreprenants et talentueux mériterait une exposition rétrospective et une place plus affirmée dans l’histoire de Bordeaux, à l’heure où l’on s’apprête à célébrer le troisième centenaire de la fondation de la Nouvelle Orléans.

 

Gilles-Antoine Langlois
Professeur à l’ENS d’architecture et de paysage de Bordeaux

Notes

(1) Ouvrage en ligne sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k111873q
(2) Tous deux vivaient rue Saint-James dans la maison appartenant aux Robelin (Antoine était orphelin lors de son mariage) ; ils possédaient aussi une demeure à Bassens. Le couple fut inhumé dans le choeur de l’église Saint-Eloi, de même que plus tard leur fils Marc-Antoine
(3) Exposition virtuelle sur Patrimoine et inventaire d’Aquitaine : http://inventaire.aquitaine.fr/decouvertesvirtuelles/expositions-virtuelles/burdigala-sacra-tableaux-des-eglises-de-bordeaux-1600-1750-9/les-annees-1650-1730-lasuprematie-parisienne-16.html

(4) Thèse sous la direction du Pr Christian Taillard ; titre : Antoine Leblond de Latour (1635-1706). Disponible à la BU Lettres de Pessac, Université Bordeaux 3.

(5)Fiche Inventaire général : http://www.culture.gouv.fr/public/mistral/palissy_fr?ACTION=CHERCHER&FIELD_98=REF&VALUE_98=IM33002013
(6) Fiche Inventaire général : http://www.culture.gouv.fr/public/mistral/palsri_fr?ACTION=CHERCHER&FIELD_1=REF&VALUE_1=IM33002282
(7) BRAQUEHAYE Charles, Les Beaux-Arts à Bordeaux, mélanges, t. 3, Bordeaux : Féret & Fils, 1898, p. 261
(8) Il hérite finalement avec les autres héritiers de la somme peu élevée de 1 004 livres, suite à la vente des biens de Louis-Pierre le 6 octobre 1725 devant le notaire Rossard (Louisiana Historical Quarterly, vol. 2/4, oct. 1919, p. 476). Il ne restait alors des biens de l’ingénieur que des rouleaux de tabac, une batterie de cuisine et quelques vêtements. Joseph-Sulpice devra résoudre un autre problème : en effet un esclave Indien appartenant à Louis-Pierre s’est évadé avec un autre « sauvage » appartenant à la veuve Veillon…
(9) Musée des Beaux-Arts de Bordeaux : http://www.culture.gouv.fr/Wave/image/joconde/0048/m006504_0005714_p.jpg
(10) Dictionnaire biographique du Canada : http://www.biographi.ca/fr/bio/leblond_de_latour_jacques_2F.html

(11) LANGLOIS Gilles-Antoine, Des villes pour la Louisiane française, théorie et pratique de l’urbanistique coloniale au
XVIIIe siècle, Paris : L’Harmattan, 2003, p. 249.

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